‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 147 sur 182 · V. le même rythme dans Gatouno, p · texte numérisé non relu

V. le même rythme dans Gatouno, p

12. Si notre vieille école — Assemble — Tant d'immortels couplets, — C’est que les Troubadours — Compère — Ne chantaient pas tout seuls. »

En même temps il y a chez Mathieu le vif sentiment de la vie rustique. Il chante le vin de Ghâteau-Neuf, la vigne qui pousse « au pied des blonds rochers, dans un sol caillouteux encombré de pierraille ». Il lui crie

Sies tout lou bèn qu'ai au soulèu,

O tu, la vièio dou terrairel!.….

Mai ten-te fiero, bèn que lèu

Te doune rego un soul araire.

: Se d’aûtri claus soun arrougant,

Amor qu'’i ri vèndon si flasco,

Di Felibre caufes li cant,

O ma vigno de Coumbo-Masco!t3

Il chante la pluie d'Avril, qui tombe douce et fine « quand

le ruisseau crève de rire et que les bourgeons se délectent sur la plante ». Surtout il chante de façon charmante la cueillette des olives « lis éulivado », dont Mistral devait évoquerle souvenir gracieux et mélancolique au fronton de son œuvre dernière. Là encore il faudrait citer toute la pièce. On y voit le départ des « oulivarello » dans le matin déjà frais de novembre « dont le piquant aiguillon nous tient les mains ployées et la joue violette ». Les jeunes filles montent sur les arbres, les jeunes gens s'amusent à lorgner leurs mollets; mais celles qui sont restées à terre s'attaquent aux insolents. C'est une lutte charmante, ce sont des rires fous. Cependant les olives pleuvent sur la terre

Amelenco, argentalo, Groussano e vermeialo, Ployvon de si pecou;

De pertout Sèmble qué l’or davalo

E coulo à gros degout.

13. « Tu es tout le bien que je possède au soleil — © toi, la vieille du terroir |! — Mais tiens-toi fière, bien qu’en peu de temps — Un seul araire te cul. tive — Si d’autres clos sont orgueilleux — Parce qu'aux rois ils vendent, leurs flacons — Des Félibres tu échauffes les chants — O ma vigne de Combe- Masque! »

Pr.

LE | er

E la colo es galoio Di cant, di crid de joio, Di saut, di vai-e-vèn,

Dôu jouvènt.….

Pièi van quicha l’anchoio A la calo déu vènt.

Pièi mai li risouleto D’éulivo penjouleto Môuson bello meissoun.

De Veisoun En jusqu’à la Valeto S'entend que ‘de cansoun.… 14

Ce qu'il y a d'étonnant enfin dans ce souple talent, c’est qu'une fois dans sa vie de poète il a su rendre la mélancolie de la façon la plus touchante; parmi tant de poèmes étincelants,

voici une poésie qui passe, un peu voilée, et qui est d'autant

plus exquise. À l'écart de cette vive farandole de rythmes et d'images elle semble une jeune fille mélancolique. C’est un souvenir de Font-Ségugne, adressé naturellement à Aubanel, puisque s’y trouve évoquée la figure de Zani. Le rythme lui-même

se plie à cette mélancolie; gai en d'autres pièces, cette fois il

berce la tristesse. Le court poème contient six strophes dont voici les trois dernières

Quand lou langui te vèn, Tèé souvèn Dôu banc, de la muraio Di grands acacia,, Tant fuia E de la font que raio?.…

14. Amygdalines, argentales, groussanes et vermeilles — Pleuvent de leurs . pédoncules — De partout — Il semble que l'or descend — Et coule à grosses gouttes — Et la colline est joyeuse — Des chants, des cris de joie — Des bonds, des va-et-vient — De la jeunesse... — Puis, on va presser l’anchois — A l'abri du vent, — Puis encore les rieuses — D'olives pendantes — Vonit traire une belle moisson — De Vaison — Jusqu’à la Valette — On n'entend que chan- -SCRS, »

Per iéu, tant que viéurai, kKeveirai, Au found de ma pensado, Font-Segugno e Pauloun Soun valoun, Si parèu, si nisado,

E lou front de Zani, Embruni, . Astra per la veleto, E soun rire, rasin Qu'i sausin Fasié gau e linguetof5.

Or si ce jeune paysan de Château-Neuf arrive à tirer de son rythme des effets si divers, s’il a le culte de ce rythme, des jolies rimes, des épithètes choisies, si en un mot il a le sentiment et l'amour de la forme, c’est sans doute qu'il est’ un artiste, mais c'est aussi qu'il a été à l’école des anciens. Si mauvais élève qu'il «it été chez M. Dupuy, lui qui dut renoncer à passer son baccalauréat, il a tout de même pratiqué Horace et Catulle. Il nous én a donné des preuves; nous trouvons dans son petit recueil la traduction des fameux poèmes de Catulle sur les baisers, « Vivamus, mea Lesbia » et « Queris quot mihi basiationes », de l'invitation à dîner de Catulle à Fabullus, « Coenabis bene, mi Fabulle apud me »; enfin d’une petite ode d'Horace à Chloé (1. V, 8, 23). C’est assez pour indiquer qué Mathieu connaît le latin, d'autant qu'il traduit bien ces morceaux. Il les traduit bien, mais de façon un peu rustique : « Vivamus mea Lesbia, atque amemus », dit Catulle, et Anselme Mathieu traduit

Viven, ma Lesbio, e zu! amen-nous » ce z6u marque. la distance qu'il y a malgré tout entre l’élégiaque latin et le Félibre de Château-Neuf,

15. Quand te vient la mélancolie — Te souvient-il — Du banc, de la muraille

— Des grands acacias — Si feuillus — Et de la fontaine qui coule? — Pour moi, toute ma vie — Je reverrai — Au fond de ma pensée — Font-Ségugne et Paul — Son vallon — Ses couples — Ses nichées. — Et le front de Zani —

Aux brunes teintes — Prédestiné au voile — Et son sourire, grappe — Qui aux moineaux des saules — Donnait joie et envie. » Ù

LES TEMPÉRAMENTS 475 Il n'en est pas moins vrai qu’il y a dans tout ce recueil une parfaite tenue littéraire, une jolie langue, des rythmes exquis; bref à côté du Virgile de Maillane, c’est un Catulle rustique que cet Anselme Mathieu. Son verre n’est pas très grand, mais il a bu dans son verre, il y a bu son fameux Château-Neuf, il en a donné le goût à tous les poètes, il a apporté une note très vive et très originale dans le renouveau de la poésie provençale; c'était un très utile appoint qui arrivait à la cause félibréenne, que ce grand écolier paresseux, désespoir’ de M. Dupuy.

Alphonse Tavan.

En contraste avec le joyeux Mathieu, plaçons la touchante figure du pauvre Tavan.

C'est le plus humble de nos poètes, et c’est précisément par cette humilité qu'il est poète. Tout effort littéraire l’eût ridiculisé, et c'eût été en français un lamentable rimailleur. C’est un des meilleurs exemples de la poésie populaire, en ce sens que ce qu'il y a de poésie en son œuvre vient justement de ce langage populaire, manié avec la plus stricte simplicité, qui donne à son sentiment une expression tellement directe, surtout dans les moments de douleur, qu’elle en devient émouvante.

Si Mistral n'était pas le paysan qu'imaginait Lamartine, mais presque le « gentléman-farmer », dont parlait Saint-René Taillandier, Tavan était le vrai rustique, fils de la glèbe, courbé vers la glèbe, et, qui, loin de la renier, à tiré toute sa force et toute

Sa valeur de son amour pour elle. C’est par cette terre elle-

même qu'il est en communication avec les poètes avignonnais; il est de Château-Neuf-de-Gadagne, le village auprès duquel se trouve ce château de Font-Ségugne, qui appartenait alors aux - Giéra. C’est ainsi que Tavan fait la connaissance de ceux qui avaient fondé, là même, sur sa terre, le Félibrige, c’est ainsi

qu'il sera l’un d’eux, tout simplement parce qu'il se trouve là et qu'il fait des vers provençaux.

Mais comment, fils de paysans, petit paysan lui-même, a-t-il l’idée de faire des vers? Il nous l’a contét6. A l’école de Château- Neuf, il trouve un maître excellent, « M. Brémond, dit-il, gloire de mon pays, le fameux arboriculteur de Vaucluse, de Provence et de France, » Mais cette nourriture intellectuelle Jui fait défaut à douze ans. Il est mis au travail de la terre. Tout en travaillant, il ne cesse de lire, « Les psaumes de l'église, dit-il, traduits en français dans mon livre de messe, furent pour moi une fontaine de poésie où d'elle-même mon âme vierge s’abreuva. J'aimais à lire, et trouvant que je n'avais pas assez des longues veillées, que le travail des champs vous laisse, je portais, dans mon bissac, avec une bouteille de vin, mon pain et mon oignon pour entretenir mon estomac, un livre pour rafraîchir mon esprit, et à l’heure des repas et des repos, pendant que mes camarades de travail, après avoir dîné ou peûté, couchés sur le ventre ou sur le côté, ronflaient, moi, renversé en arrière, appuyant ma tête sur mon carnier, Je Te O temps d'alors, que tu étais beau! Avec quelle ardeur, avec quel délire je dévorais en rase campagne, sur la rive d’un ruisseau, sous l'ombre d’un saule, les chefs-d'œuvre de la littérature. Et le dirais-je, à ma honte : il m'arrivait souvent, quand aux champs je me trouvais seul, de négliger mon travail pour mes livres. La passion l'emportait sur le devoir. Et avec cela l'idée de composer me vint. »

Il y fut encouragé. C’est décidément un pays providentiel, un pays et un temps aussi; un vent d'enthousiasme souffle à travers le peuple, les violents courent aux barricades, les paisibles, les traditionnels se contentent d'écrire ou de chanter. Tavan nous cite trois de ses camarades d'enfance, Janet Rebelin, poète comme lui, l'Ange Faudrin, sculpteur sur bois, Antoine Sauget, musicien et comédien, grâce auquel Tavan put faire représenter en 1854 sa‘comédie, Li Masc, sur le théâtre de Château-Neuf! Et cet extraordinaire Sauget était précisément le jardinier de

16. V. Amour et Plour, recueil de poésies, par Alphonse Tavan; Marseille, Avignon, 1876, préface.

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Font-Ségugnel... C'est vraiment une histoire peu commune que celle des débuts du Félibrige, et l’on comprend, à lire tous ces détails, le mysticisme de tel ou tel de ses membres.

Par ce jardinier, Tavan fait la connaissance de Jules Giéra, et quand Jules Giéra sait que Tavan fait des vers provençaux, il lui prête tous les livres nécessaires, lui donne tous les conseils voulus, et de ce petit paysan fait peu à-peu l’un des Sept.

Ge fut au Congrès d'Aix, en 1853, que Tavan surtout se révéla. Il y lut avec un grand succès sa jolie pièce : « Li Frisoun de Marieto. » « Tout- jeune, tout nouveau, dit-il, je plus et je fus applaudi, le public même voulut entendre une seconde fois ma petite chanson, et, tout content, je la lui redis. Je retournai, enivré de gloire, et longtemps, en arrachant des

garances, je rêvai à la belle fête d’Aïx, ainsi qu'au rire gracieux

de ses jolies dames!7. »

- Ce petit triomphe aixois révéla Tavan; ce fut sans doute grâce à ce succès qu'il fut mis l’année suivante au nombre des Sept, Font-Ségugne. En cette élite des jeunes poètes de Provence, c'était lui qui représentait le peuple, de la façon la plus sûre

en

et la plus touchante, Sans grande culture, il a la passion, le

culte de la poésie. « Je suis un croyant de la poésie, nous dit-il

‘lui-même. Je ne pense pas que cet art soit simplement un passe-

temps agréable, dans sa beauté je vois l'utilité. » C’est un esprit

sérieux, et qui n’aime pas l'ironie. « Lafontaine est un grand

écrivain, mais ses bêtes, je veux dire ses personnages, ne sont pas de mon goût; aux rusés je préfère les simples et les bons.

Les rires que vous trouvez dans mon livre sont des rires d’en-

fants et de jeunes filles; dans ces rires point de malices; regardez au fond et vous y verrez l'innocence ‘8. »

L’innocence.. la simplicité de cœur et d'esprit. c'est bien en effet la note de ses premières poésies. Au sortir de l’école, ce sont d’abord les joies de courir les champs, le soir, après le travail, de danser le dimanche ou dans les fêtes de village; c'est la gaîté du printemps où l'on mène quelque jolie fille, à son

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