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dans la grande ville de commerce, lui, le doux paysan comtadin, la grande ville, où le bruit des voitures l’assourdit, où l’âme est à l’étroit, comme le corps, dans un petit appartement, d’où l'on voit à peine les étoiles3%,
I! nous faudrait laisser ici notre pauvre Tavan, car nous sommes en 1860. Indiquons pourtant le prolongement de cette exis-
tence; à coups redoublés le destin va frapper sur lui;°en 1868
il perdra sa femme, en 1872 sa fille, et trente ans encore il traînera une existence mélancolique, demandant à la seule poésie la consolation de ses malheurs.
Mais s’il parvient à faire des vers au milieu de ses occupations pénibles et de ses deuils répétés, ce n’est pas sans peine qu'il peut les publier. Ce n’est qu’en 1876 qu'il publie Amour e plour parce que son livre a été couronné et subventionné par La Société pour l'étude des langues méridionales, dans son Congrès de 1879,
à Montpellier; ce n’est ensuite qu’en 1900, quelques années seulement avant sa mort, qu'il donnera son second recueil de vers « Vido vidanto® ».
Il ÿ indique de nouveau ce qu'est pour lui la poésie
« Pour moi, dit-il, la poésie est un besoin, une obligation d'exprimer ce que vous sentez dans l’âme, lorsque la joie vous éclaire ou bien que la douleur vous excède. Je possède un thermomètre qui m'indique si les vers que je produis sont passables; c'est l'émotion qu’ils me donnent, et lorsque je pleure en les faisant, je crois avoir réussi. Mes productions n’ont jamais été calculées, mais elles me sont venues spontanément, c’est en toute sincérité que j'ai pensé et écrit, sans deviner jamais qu’un jour je ferai imprimer ces modestes chants. »
C'est bien là justement tout ce qui fait le mérite de Tavan, il ne suffit pas de pleurer, en faisant des vers, pour être un grand .poète, si l'expression défaille; des sanglots ne sont pas un chant, mais du moins il y a quelque chance pour que l’émotion de l'auteur se communique au lecteur, et Tavan parfois arrive à nous donner un certain frisson que de plus habiles ne sauraient faire passer en notre âme, |
34. V.' p. 177. : ER 35. Vido vidanto, darniè recuei de pouesio diverso, 1876-1900; Avignon, 1900.
D ne LÉ
Qu'on lise la « Prière pour ma femme mourante » où la douleur et la foi s'expriment de la façon la plus directe, avec une simplicité digne du langage du centurion dans l'Evangile; qu'on lise les trois strophes sur la mort de sa femme, et surtout celle-ci
La vaqui, fiho, sorre, amigo, espouso, maire... Ero si noum, moun Diéul! lis avès escafal
E sa maire e sa sorre e soun enfant, pecairel E iéu la veiren plus! De-que vous avèn fa?3t
Ici l’on sent tout ce que l'emploi du provençal ajoute à l’intensité de l'expression, en français un homme du peuple n’aurait pu s'exprimer que de façon plate ou déclamatoire, en tout cas littéraire. Ici ce sont les mots de la vie courante, les paroles qui servent pour l'existence quotidienne, le verbe même de la souffrance, et de la souffrance populaire, des-mots qui rendent un accent spécial de douleur pauvre et naïve, de grande et de petite douleur à la fois, et c’est tout à fait déchirant.
Dès que le pauvre homme veut amplifier, ce n’est plus cela; il faut être un Victor Hugo pour parer de métaphores sa douleur, un Tavan ne saurait exploiter un sentiment de façon littéraire. Sitôt qu'il redevient simple, il redevient touchant; il pe des s’écrie
Ai plus que la'niue soulo ounte pode te vèirel#7
et cela est beau dans son raccourci tragique. Il évoque le souper de Noël, la belle fête provençale. Partout on soupe gaiment. ;
Calèndo es la bello soupado
Quand degun manco à l’escampado,
Mai n’ia, pecairel qu’en soupant
De plour amar bagnon soun panl#8
36. « La voici, fille,-sœur, amie, épouse, mère, — C'étaient ses noms, mon Dieu ! Vous les avez effacés — Et sa mère, et sa sœur et son enfant, la pauvre — Et moi nous ne la verrons plus... —— Qu'est-ce que nous vous avons fait Do Amour e plour, p. 180. :