V, Legré, pp. 21 et
manier une langue décidément morte, faire des vers provençaux en 1850, c'était manier une langue si vivante que même, si on ne la parlait pas soi-même, on l’entendait' résonner dans les rues ou le long des chemins de campagne, partout où l’on dirigeait ses pas.
Ce qui décida sans doute Aubanel, ce fut son amitié avec Roumanille, avec Mistral, avec Mathieu, qui s'étaient liés dès 1847. Dès lors il cesse de faire des vers français“, comme avant lui Mistral et Roumanille avaient cessé d’en faire. Le voilà désormais enrôlé dans la bande, le voilà qui se lie avec les Giéra, le voilà qui fréquente Font-Ségugne, le voilà qui va rencontrer Zani, là-bas, un jour d'été, Zani, c’est-à-dire M" Jenny Manivet.
Mais on a fait dater trop souvent de cetfe rencontre l'éveil de
‘la poésie dans le cœur d’Aubanel. Ce qui a trompé la plupart
des critiques, c’est sans doute la disposition de la Miéugrano. Cette disposition, notons-le, est tout artificielle. Elle a été
conseillée à Aubanel par Mistral, et la préface charmante que
celui-ci a écrite pour la Midugrano a obligé Aubanel à suivre le plan harmonieux, mais factice qui s’y trouvait ébauché. En réalité les poésies consacrées au souvenir de Zani, celles qui ouvrent le recueil, sont les plus récentes. Les plus anciennes nous les trouvons dans Li Prouvençalo, et ce sont les Faucheurs, le 9 Thermidor, la Toussaint recueillies dans le Livre de la Mort, troisième partie de la Miôugrano; au Roumavägi d'Arles en 1852 Aubanel dit Le Massacre des Innocents qui fait partie du même livre, à celui d'Aix Li Dous Bessoun qui ouvre la deuxième partie de la Midugrano. À cette époque Saint-René Taillandier, on se le rappelle, louait sa poésie fraîche et robuste, « la rusticité har. die des Faucheurs, l'effrayante vigueur du 9 Thermidor ». Aubanel à cette date apparaît donc comme le poète de la vie et de la mort, capable de chanter à la fois les scènes rustiques avec une grande largeur de touche et les événements les plus atroces avec une vigueur peu commune. c'est-à-dire qu'il est
alors un poète réaliste avant tout, et poète réaliste il l’est en un
temps où la poésie française se trouve tout entière sous linfluence-
A8. V. Legré, pp. 21 et 22.
de Lamartine, Nous l'avons déjà noté pour Gelu, nous le notcrons encore pour Mistral; l'emploi du provençal force nos poètes à serrer de près la réalité, les empêche de s'égarer dans l’imitation des modèles français, dans l’élégie romantique, dans Je poème philosophique. C’est là sans doute le plus grand service qu'il leur rendit, eux dont le français aurait fait de pâles versificateurs, des rimeurs de province, il les laissa poètes comme ils étaient, et même il les fit plus poètes encore qu'ils n'étaient naturellement, en les forçant à regarder de près la vie, à la peindre directement.
Poète réaliste dès cette date, Aubanel ne le sera-t-il pas plus tard encore, quand il écrira les poésies brûlantes qui mirent en émoi les pieuses gens d'Avignon, si bien que ses poèmes d'amour nous apparaissent somme toute comme un intermède dans sa vie de poète, et si, pour la plupart des gens, Aubanel, c'est l’amoureux timide et plaintif de-Zani, ne craignons pas de dire, ayant regardé de plus près, que cet Aubanel mest en somme qu'un Aubanel de circonstance, dont les sentiments sont très vifs, mais un peu artificiels peut-être.
Je ne veux point dire par là qu'Aubanel ait simulé pour écrire
des vers un amour qu'il n’a point éprouvé, mais, ayant éprouvé cet amour, il se peut qu'il en ait tiré le meilleur parti littéraire,
et c’est bien l’histoire de tous les poètes.
Sur Avignon flotte toujours le souvenir de Pétrarque; Aubanel amoureux y songe. On y songe autour de lui, Roumanille écrit à V. Duret#, en parlant des hésitations d'Aubanel sur la publication de son livre : « Voilà où en est notre cher et aïmable Pétrarque. Si Laure savait tout ça, elle en rirait bien un peu sous sa blanche cornette. » ee:
Il dit plus encore : « L’imprimeur parisien va mettre l’œuvre sur le chantier, et puis nous partirons pour la gloire. Et vive Pétrarque n° 2! Pauvre Laure! Pauvre chère Laurel! tu ne t'at-
tends pas à celle-là! Tu soignes tes malades ou tu fais l’école :
aux petites turques de Constantinople. Tu ignores sans doute que
tu as incendié un cœur qui jette feu et flamme! », et la lettre.
49. V. Eug. Ritter : Le Centenaire de Diez, suivi de lettres adressées à Victor Duret par Roumanille; Genève, 1894. TE
se termine par ces mots lourds de sous-entendus : « Un jour, mon cher Victor, je te dirai toute ma pensée. » | Toute la pensée de Roumanille, nous la devinons aisément, et certes il faut faire la part de cette jalousie naissante qui devait amener la brouille entre les deux amis, mais du moins l'attitude,
“extérieure d’Aubanel, n’était point telle évidemment qu'on ne
pût douter de la profondeur de ses sentiments amoureux.
Voici d'ailleurs qui est peut-être plus caractéristique encore, car ces lignes sont d’Aubanel lui-même. Il écrit à L. Legré quand il est sur le point de publier la Misugrano
« Je t'envoie la-préface de Mistral qui est vraiment magnifique. Je t'envoie en même temps cinq pièces pour compléter mon recueil et pour justifier la préface de Mistral. Il me dépeint
comme un amoureux qui erre Çà et là pour chasser sa douleur
et dissiper son chagrin, »
Ainsi donc Aubanel compose cinq de ses poèmes où il peint le plus vivement sa mélancolie pour justifier, dit-il, la préface de Mistral. Cela devient plus grave. Après la publication de la Miéugrano, Roumanille écrit : « Théodore est aux anges. » L'année suivante Aubanel se marie et il écrit à Legré : « J'ai eu lPombre el le rêve dans la Midugrano, mais certes la réalité
vivante et charmante est mille fois plus délicieuse que le rêve.
Ah! mon cher Legré, que je suis heureux5. »
D'ailleurs qu'il ait écrit cela en 18671, cela ne veut point dire
que de 1855 à 1859 il n’ait pas souffert sincèrement et profon-
dément. D’autres lettres, dont rien ne peut faire soupçonner la vérité, nous témoignent de cette souffrance.
« Depuis ton départ, écrit-il à son fidèle Legré, je suis malade et
triste. Le voyage de Jenny à Galatz a été pour moi un coup terri-
ble. Je suis réellement malade. Je ne puis manger et je perds la tête. Mon cœur se crispe, sé crispe au point de me faire étouffer. Mon Dieu que vais-je devenir? » et encore : « J'ai passé une partie d’hier et d’avant-hier au lit. C’est terrible comme je souffre. Ah! si seulement je pouvais pleurer®. »
5o. V. Welter, p. 50.
br. V. Legré, p. 21.
Ba Ibid. D. 116.
hgo L'ÉCOLE D'AVIGNON
La vérité sans doute est qu'Aubanel fut sincère dans son amour et que sous l'empire de cette émotion profonde et véritable il écrivit la plupart des poésies du « Livre de l'Amour ». Mais l'orage apaisé, il s’aperçut que dans ces heures de souffrance il avait accumulé devant lui une riche matière poétique et le désir lui vint d'en tirer un parti littéraire. d
Ce désir littéraire, nous le trouvons dans l’arrangement général de tout le livre, qui fut longtemps discuté entre Aubanel et ses amis, et aussi dans son détail; il se manifeste d’abord par ces épigraphes de Troubadours mis en tête de tous ses morceaux poétiques. Par là Aubanel semble vouloir rattacher la jeune poésie provençale à son noble passé, évoqué, nous l'avons vu, par | les romanistes et les historiens, et il semble aussi se-rendre compte que ce sont ces Troubadours qui seront les meilleurs commentateurs d'une histoire d'amour bien digne du Moyen âge méridional. La religion mêlée à l'amour, l'amant qui se désole, l'amante qui se réfugie au cloître, cette jeune fille rencontrée un jour d'été à Font-Ségugne avec une robe couleur grenat, couleur de la grenade qui devait devenir un symbole poétique, cette jeune fille qui, pour échapper à l'aveu qu'elle devine, part pour le couvent et de là pour la Turquie, tout cela n’a-t-il point l'air d’une histoire d'autrefois, où ne manque même pas, comme dans celle de la Princesse lointaine, la vision d’un Orient de rêve?
Evidemment tout cela s'arrange de façon très littéraire. Aubanel aimait les histoires d'amour qui s’organisaient de la sorte. Plus tard quand M" Sophie de L..…., qu'il appelait Mignon, lui écrivit sans le connaître et qu'il entretint avec elle une corr?spondance poétique publiée depuis5, il écrivit à Legré*
« Pour peu que cela dure, je m'aperçois que j'aurai une autre Miôugrano, non moins poétique et tout à fait originale. »
__ « J'aurai une autre Miéugrano », voilà un mot de poète. En voici un autre : « Ah! quel doux prétexte de chanter que cette adorable Mignon. »
53. V. Welter, pp. 48 à 5». | EST REe 54. V. Lettres à Mignon. e PES + 55N: aWelter, p.102: :