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LES TEMPÉRAMENTS Agr

Zani ne fut pas seulement un prétexte de chanter, ce fut un véritable amour, mais cet amour était celui d’un poète, d’un vrai poète pour lequel le sentiment le plus sincère doit finir par devenir « une matière poétique ». Hélas! mais comment analyser

cela, avec des mots de prose qui alourdissent à chaque instant la

pensée? D'ailleurs je ne prétends pas faire la psychologie exacte d'Aubanel — (et qui peut sonder les âmes?), — je tâche de voir ce qu'il apporte à cette date de nouveau à Ja jeune poésie provençale, ‘

Ce qu'il apporte de nouveau, c’est donc ce livre varié et vivant qui est une sorte de trait d'union entre la poésie des Troubadours et la nouvelle poésie que veulent créer sur le sol de Provence les jeunes poètes d'Avignon, et c'est aussi une poésie d’amour, et cela c'est beaucoup pour le succès d’une œuvre auprès du grand public.

-Mirèio, quoiqu'il en semble, n’est pas, nous Je verrons, un poème d'amour, la Miôugrano en est un; au milieu de faiblesses

et de mignardises il y a là des accents dignes de Musset. Le

poème célèbre qui a pour refrain : « Mirau, Mirau, Jai me la veire » est une manière de chef-d'œuvre, et jen dirai volontiers autant de celui qui commence ainsi : « Vole pas treboula ta vido » et de celui qui clôt le livre de l'Amour. Par ailleurs on rencontre à tout instant des vers pathétiques, hardis, personnels,

nouveaux en un mot et qui dénotent un vrai tempérament. Dès

cet instant on pouvait affirmer que l’école d'Avignon avait son poète lyrique.

Mais ce lyrique ne cesse pas d'être un réaliste, ce lyrique n'abandonne jamais la vision directe, et c'est au reste par le réalisme, comme" je le disais, qu'il a débuté. La joie des travaux agrestes, les veillées de Font-Ségugne, le rire des jeunes filles dans les champs, les beaux enfants dont les yeux s'ouvrent à la lumière, la moisson sous le soleil rude qui fait briller les faux, l'ivresse des banquets nuptiaux, voilà ce qu'Aubanel a chanté avec la plus vive expression, voilà ce qu'il a peint avec le pinceau le plus juste et le plus coloré. ,

Mais, ie l’ai dit, il n’est pas moins capable de donner Ja sensation de l’horrible, de brosser des tableaux de terreur et de mort. En ce sens, ce qu'il y a de plus remarquable dans la der-

nière partie de son livre, qu'il appelle le Livre de la mort, ce qui annonce déjà l’Aubanel futur, celui du Pain du Péché et du Pâtre, c'est le sens dramatique. En ces courts poèmes Aubanel esquisse un drame vif et ramassé. Point de réflexions philosophiques, point de méditations lamartiniennes sur la mort et sur l'au-delà; à peine le premier poème sur la Toussaint pourrait-il rappeler, de très loin, la Pensée des Morts, qui se trouve dans les Harmonies de Lamartine; tous les autres poèmes contiennent une action, un dialogue, et d’un tour tout à fait original, tel qu'on n’en connaissait point encore dans la littérature de France ou de Provence. On conçoit que le violent Gelu au Congrès d’Arles, parmi ses rudes appréciations, ait fait grâce au seul Aubanel. :

Veut-il décrire la misère d’un intérieur sans feu et sans pain? Au lieu d'une description, c'est un dialogue entre les enfants qui demandent à manger et la mère qui essaie de tombes leur faim en leur ordonnant de dormir. Veut-il décrire la déSôlation d’une mère qui voit mourir son enfant encore au berceau? Après une description brève, ce sont les lamentations de la mère, très poignantes, d’un ton très direct.

Autre scène : on est treize à table, ct c’est encore un dialogue

vif et serré entre les joyeux convives et la mort, qui finit par s'emparer du plus jeune. Autre ‘épisode, et plus célèbre, c’est

le Neuf Thermidor. Nulle description : un dialogue de la foule

et du bourreau jusqu'au moment où c’est le bourreau dont on -coupe la tête, aux cris de la foule.

Voici maintenant un enfant vêtu de deuil, ignorant son malheur, content d’avoir une blouse neuve; le poète s'adresse à l'enfant. Voici un vieux débauché qui désire une jeune fille et veut l'acheter à prix d'or; c’est la mère qui nous dévoile l'infâme proposition dans ses imprécations énergiques.

Voici enfin la plus vaste de ces fresques sinistres, le massacre

des Innocents; trois parties : c’est d’abord dans la nuit le cri du

chien de saint Joseph qui hurle à la mort et glace d’effroi tous ceux qui l’entendent, c’est ensuite le massacre des enfants avec le refrain sinistre des égorgeurs, c'est enfin la lamentation des mères, trois actes, autant dire.

En somme dès ses premiers poèmes Aubanel a le grand art

Énginst.

peu commun chez un débutant, de supprimer toute longueur, de

donner une poésie impersonnellé, et qui pourtant révèle un tem-

pérament très personnel, et d’arriver, par le procédé dramatique D . 3 . : .

qu'il emploie d’instinct, au plus grand effet avec le moins de

mots, Ce qui, pour un méridional écrivant en provençal, est une

très rare et très précieuse qualité. Sobriété, vigueur, couleur, tout indiquait un vrai poète, et c’est ainsi que Saint-René Taillandier le saluäit dès 1857. ;

Quelques années après, sa poésie prenait un autre ‘ton, elle devenait amoureuse et s’alanguissait parfois jusqu'à la mièvrerie, mais ce n'était point là l'essentiel de son âme; l'essentiel c'était cette forte prise sur la vie joyeuse ou douloureuse, âcre et naïve, c'était cette robuste poésie à la fois lyrique et réaliste, un peu sinistre à ses débuts, moins sombre par la suite, et qui, s’épanouissant, déconcerta plus tard tous ceux qui n'avaient vu chez Aubanel, que le chaste et timide amoureux d’une jeune fille qui s'était réfugiée au couvent.

Adolphe Dumas.

Il faut rattacher à ce groupe de poètes avignonnais leur ami et compatriote Adolphe Dumas, qui leur donna spontanément

l’aide la plus efficace. Pourrions-nous oublier qu'il eut l'honneur

de révéler Mirèio à Lamartine et que Mistral lui-même voulut consacrer ce souvenir dans une stropbe de son poème où il évoque Adolphe Dumas menant à travers Paris Mireille par la main) Lui-même., d’ailleurs a fait œuvre provençale soit en français, soit en provençal, ce qui nous intéresse plus particulièrement, et les Félibres d'Avignon, après sa mort, ont eu soin de réunir les poésiés qui avaient paru de lui dans les premières années de l’Armanas.

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