‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 16 sur 182 · Montpellier · texte numérisé non relu

Montpellier

85. Notons que Mistral che la Carya Magalonensis dans la note 3 du ch. r de

mitive s'intéresse naturellement À ceux que l'on commence à saluer comme les poètes du Moyen âge chrétien. Il n'est que de relire l'Allemagne de M”° de Staël pour se rendre compte du curieux mouvement d'esprit qui s’accomplit alors.

Cette ferveur « romantique » devait entraîner deux des plus célèbres intelligences de l'Allemagne d'alors, Frédéric et Wilhem Schlegel. Nous n'avons point ici à faire leur histoire, mais pour le sujet qui nous intéresse, il nous suffit de retenir que dès 1812, Frédéric Schlegel notait l'importance et l'influence du provençal au Moyen âge. « De toutes les langues romanes, disait-i187, c’est le provençal qui s’est développé le plus tôt... Le réveil général d’une vie nouvelle au siècle des croisades se manifesta surtout dans le développement soudain de cette poésie que les Provençaux appelaient le Gay-Savoir et qui produisit alors chez les nations les plus spirituelles de l’Europe tant de poèmes chevaleresques et de chants de Troubadours.. Ce fut chez les Provençaux que la poésie des Troubadours commença à. fleurir 88... » j

Mais, en bon Allemand, Frédéric Schlegel niait absolument que cès Troubadours eussent eu quelque influence sur les poètes d'Allemagne pleinement originaux selon lui, et quant à la langue provençale il en disait : « Gette langue est aujourd'hui à peu près morte; de sorte-que les monuments qui en existent encore demeurent inutilement enfouis dans des recueils manuscrits. » On le voit, Frédéric Schlegel n'était point renseigné sur les travaux que préparaient Rochegude et Raynouard. Son frère, : Wilhelm, l'était davantage, quand il saluait avec enthousiasme le grand travail de Raynouard®. « Tout le monde parlait des

Mirèio et que Roumanille la cite plusieurs fois dans sa « Dissertation sur l’orthographe ». V. V® partie, ch. 1. -

86. V. dans Baldensperger : op. cit., les nombreuses preuves de l'influence du « genre Troubadour » sur le jeune romantisme.

87. V. Fr. Schlegel : Hisloire de la littérature ancienne et moderne; publiée à Vienne, en 1812, traduite en français par VAS Ducket; Genève, 1829.

80. « Observations sur la langue et la littérature provençales », en français: Paris, 1818.

Troubadours, dit-il, et personne ne les connaissait, M. Raynouard a mérité la reconnaissance non seulement de ses compatriotes, mais de l'Europe savante. »

Dans ses Observations, assez décousues d’ailleurs, W. Schlegel marquait avec force le triple intérêt linguistique, littéraire et - historique des études provençales. C'était dans les écrits des Troubadours, disait-il, que lon pouvait le mieux étudier la naïssance de la langue romane, et bien qu'il ne fût pas sur ce sujet d'accord avec Raynouard, il n’en reconnaissait pas moins la fécondité de ses aperçus. En outre l’étude de ces poèmes pouvait donner aux esprits le sentiment d’une poésie originale, différente de toutes celles que l’on connaissait alors, mais pour en comprendre le véritable sens, c'était dans leur langue qu'il convenait de les lire : « Pour jouir de ces chants, disait-il, qui ont charmé tant d’illustres souverains, tant de preux chevaliers, tant de dames célèbres par leur beauté et leur grâce, qui ont eu tant de vogue, non seulement dans fout le Midi de l'Europe, mais partout où brillait la chevalerie et jusque dans la Terre Sainte, pour jouir de ces chants, dis-je, il faut écouter les Troubadours eux-mêmes et s’efforcer de comprendre leur langage. Vous ne voulez pas vous donner cette peine? Eh! bien, vous êtes condamné à lire les traductions de l'abbé Millot. »

Enfin, même si on n’est point d'accord sur le mérite littéraire des Troubadours, ce qu’on ne saurait contester, disait le fougueux critique c'est que leurs poèmes ne contiennent « un trésor de souvenirs nationaux ». Grâce à eux on pourra faire une histoire du Moyen âge enfin vivante. Schlegel ne semblait-il pas annoncer un Augustin Thierry, un Michelet, quand il écriväit : «Il n’a point encore paru en France d’historien qui ait su peindre le Moyen âge d’une manière vraiment dramatique, c’est-à-dire, en mettant en scène des hommes tels qu'ils étaient, entourés de l'atmosphère, des idées alors dominantes, sans leur suggérer des motifs étrangers à leur nature, sans analyser leurs caractères par des réflexions banales, soi-disant philosophiques, et sans vouloir arriver au secret de l'existence individuelle par le détour du raisonnement. Si cet historien se trouve, il saura tirer bon parti des matériaux que lui aura préparés le savant

éditeur des Troubadours. Il y puisera les teintes locales les plus vraies et les plus frappantes de son tableau. »

Bref, bien que son patriotisme ‘allemand ne lui permit pas plus qu'à son frère de reconnaître pleinement l'influence des Troubadours sur les « Minnesinger », Schlegel voyait d'un coup d'œil sûr toute l'importance qu'il fallait léur attribuer et tout ce que des modernes pouvaient tirer de leur étude au point de vue Jittéraire et historique. Toutefois il y avait un choc en retour qu'il-ne pouvait prévoir, que nul ne prévoyait encore, c'était l'influence qu'’allait avoir sur la poésie populaire tout ce mouvement d’érudition.

> Mais longtemps encore, il devait s'intéresser à ces idées. Quand Fauriel donna ses grands ouvrages qui devaient soulever tant de controverses, Schlegel rentra en scène, avec un articke sur l'origine des romans de chevalerie, dont nous aurons tout à l'heure l’occasion de reparler®!. Et si l’on songe à l'influence qu'ont eue les deux Schlegel sur le mouvement romantique de l'Allemagne et de la France, on trouvera intéressant qu'ils se soient tous les deux préoccupés des efforts de Raynouard et de Rochegude.

Bientôt dans les Universités allemandes un grand travail va se faire: en étudiant leur littérature nationale, en remontant à la source de certaines légendes les savants s’aperçoivent de plus en plus que c’est le génie de la Provence qui brille à l’aube de -la civilisation chrétienne; sans vouloir toujours avouer l'influence des Troubadours sur les « Minnesinger » ils ne pourront nier la. parenté des deux mouvements poétiques, et, s'intéressant à l’un, ils auront peu à peu la curiosité de connaître l’autre. Leur sentimentalisme un peu naïf, sera flatté par les accents des vieilles chansons d'amour, et les graves docteurs commenteront avec des airs entendus la « science gaie ».

Ce ne sera point leur seule joie, car ces textes dont l'inspiration leur plaît, se présentent sous une forme défectueuse. Quelle belle occupation pour leur goût de philologues! Une

90. Ce sont justement quelques-unes des raisons qui pousseront les historiens à s'intéresser aux études méridionales. V. le chapitre suivant. & or. N°ch ar

langue à restaurer, une grammaire à refaire, des dictionnaires à établir, quel merveilleux butin!... Sans doute des Français ont commencé à jeter dans ce chaos quelque lumière, mais il reste beaucoup à faire. Des méridionaux, artistes, flâneurs, à part quelques exceptions, sont bien trop indolents pour fouiller dans le fatras de leurs richesses abolies. Il faut qu'il leur vienne du Nord de-rudes ouvriers, qui vont faire pour eux le gros ouvrage de maçonnerie intellectuelle. Déjà rompus aux disciplines scientifiques, épris de science exacte, de linguistique, de philologie, les Allemands sont tout armés pour rendre aux vieux ouvrages mutilés leur intégrité première.

Et voici qu'à partir de 1825 on peut noter dans les diverses villes allemandes une foule de publications relatives à la vieille littérature d’oc. Outre les travaux de Diez, dont je vais parler. on peut citer ceux du professeur Adrian, professeur à l'Université de Giessen®, ceux d'Emmanuel Becker, professeur à Berlin, qui en 1820 publie le texte du roman provençal de Fierabras, ceux de Brinckmayer, l’auteur d’un livre sur les Troubadours paru à Halle, en 1846 et plusieurs fois réimprimé, et les noms de Schmidt, de Rosenkranz, de Gervinus de Goettingue, de Keller de Tubingue, qui, à des titres divers, se sont intéressés à la littérature provençale, Il se peut que j'en omette; je n'ai point la prétention de dresser une liste complète, mais d’indiquer, par une simple énumération, la diffusion de telles études; un nom d’ailleurs s'impose à notre attention et résume tous ces efforts, c’est celui de Frédéric Diez®.

Son histoire intellectuelle est curieuse, tout à fait instructive pour nous. Né en 1796, à Giessen-(Hesse-Darmstadt), Diez est l'élève du savant Walcher qui le dirige vers l'étude des langues méridionales; à Gôttingen, en 1816 et 1817, il s'occupe des littératures espagnole et portugaise. C’est un acheminement vers

92. « Grundzüge Zu einer provençalischen Grammatik nebst Chrestomathie »; Francfort, 18925.

. 93. On peut citer encore des travaux de C.-A.-F. Mahn : « Die Werke der Troubadours »; 4 vol.; Berlin, 1846-53 et « Gedichte der Troubadours », 4 vol.; Berlin, 1856-1873. Dr. Karl Bartsch : Chrestomathie provençale; Elberfeld, 1855. Du même, édition de P. Vidal; Berlin, 1857. Je ne cite pas bien entendu les travaux plus récents qui sortent du cadre de cette étude. :

sa tâche future, mais l'impulsion décisive doit lui venir d'un poète. En 1818 il fait le pèlerinage de tous les jeunes écrivains de l'Allemagne : il va voir Gœthe à Iéna. Gœthe qui se tenait au courant de toutes les manifestations littéraires qui se produisaient en Europe, venait de lire les premiers volumes de Raynouard; dérrière ses travaux il avait entrevu toute une vieille poésie, qu'on pouvait remettre en honneur; il en parla à son visiteur qui ne connaissait encore rien de telles publications. Il avait décidé de la vocation de Diez. Si l’on songe que Gœthe, bien qu'il ne fut pas proprement romantique, était salué comme un maître par les romantiques allemands, par là encore on pourra mesurer l'influence du romantisme sur le mouvement provençal. Et de fait, n'est-ce pas sous ce titre : « Mémoires pour servir à l'histoire de la poésie romantique » que Diez fait parattre son premier essai sur cette matière%? L'année d’après il donnait un travail plus important « La Poésie des Troubadours » où il étudiait l'histoire de ce mouvement littéraire et son influence sur les littératures européennes, en 1827 il publiait « Vies et œuvres des Troubadours ». s -

Il ne devait point s’en tenir là, Dès 1830 il est influencé par les travaux que poursuivait, sur la langue allemande le grand philologue, Jacob Grimm, et sans laisser de côté l’histoire de la poésie provençale, il va se donner avant tout à la linguistique romane%.

Ce fut en 1842 que M. de Roisin traduisit en français « l'Essai sur les Cours d'Amour », en 1845, « la Poésie des Troubadours ». Ces dätes disent assez que de telles traductions étaient assurées d'un public capable de les comprendre, déjà sympathique, parfois enthousiaste. Le traducteur français avait laissé de côté les œuvres philologiques de Diez pour donner à ce public un texte plus accessible. |

Le savant allemand traçait le tableau le plus sûr et le plus complet qu'on eût eu encore de la poésie des Troubadours. Met-

94. Berlin, 1825. Cet essai devait plus tard être träduit en français sous ce titre : « Essai sur ‘les cours d'amour. » :

95. De 1836 à 1860 il publie une « Grammaire romane » (1842), un « Dictionnaire étymologique des langues romanes » (1853), un recueil de textes : « Les plus anciens monumens des langues romanes » (1846), « Deux anciens

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tant à profit les travaux de Rochegude, de Raynouard, il les avait dépassés, et, si ce n’est pas notre dessein d'examiner ici la valeur de son œuvre, il faut tout le moins essayer de supputer quelle a pu être son influence sur les jeunes lettrés de Provence de 1840 à 1850. Je ne suppose pas qu'ils aient jamais

-eu le désir d’avoir une connaissance intime de la grammaire de Diez, ét s'ils l'ont eue, ce n'a pu être que dans la traduction.

Mais leurs cœurs de patriotes ont pu s’exalter, quand ils ont lu, sous la plume d’un allemand, des lignes telles que celles-ci appliquées à leur pays

« Gette belle contrée, comme dotée de tous les charmes d’un ciel estival, et l’emportant pour ainsi dire sur le reste de l'Europe en civilisation, en bien-être, en félicité intérieure fut le berceau de l'esprit chevaleresque qui devait s’allier là plutôt et plus intimément qu'ailleurs aux jouissances de la vie, à l'amour de la gloire, au culte des femmes. » Et leurs cœurs aussi ont pu sentir se réveiller en eux de vieilles passions, en lisant cette citation que fait Diez du Troubadour Aimeric de Pégu- Than ::« Ah! Provençaux, dans quelle dégradation, quel déshonneur êtes-vous tombés! Vous avez perdu soulas,, jeux et divertissements. Vous avez perdu rires et bombances, honneur et allégresse; vous êtes venus dans les mains de celui de France; mieux vaudrait pour vous la mort... Ah! malencontreux seigneurs, que vous servent maintenant villes et châteaux-forts! Vous êtes français et pour bonne ou mauvaise cause vous n'’oserez porter ni l’écu ni la lance%. »

Ainsi de plus en plus les poètes de Provence, s'ils lisent tant soit peu, — et certains, comme Roumanille, Crousillat, Aubanel, Mistral, sont des érudits — peuvent acquérir ce sentiment que, ce qu’on appelle autour d’eux un « patois » est une vraie langue,

poèmes romans » (1852). De nouvelles éditions de ses œuvres principales ont été faites : Leben und Werke des Troubadours, 2° éd., revue par Bartsch; Leipzig, 1881. Die Poesie des Troubadours, 2° éd.; Leipzig, 1883.

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