Traduct. de M. de Roiïsin
97. On peut se rendre compte aisément de l’érudition de tous ces poètes en
lisant leurs premières œuvres et surtout les notes des Oubreto de Roumanille,
de Mirèio et les épigraphes de la Miougrano d’Aubanel, tirées des Troubadours. V. d’ailleurs les chapitres se rapportant à tous ces poètes, IV® et V° parties.
qui mérite l'attention et l’analyse des savants. Ils peuvent répondre, à ceux qui le méprisent, ce « patois » : « Mais voyez, ce ne sont pas seulement des savants de chez nous, comme Rochegude, comme Raynouard, qui tâchent de l'illustrer et de lui rendre son ancienne gloire; voici que des gens du Nord, des Allemands, des gens que toute l’Europe considère comme de grands savants, lui demandent patiemment le secret de toute une poésie, abolie, mais que nous sentons renaître en nous. » Voilà ce qu’en 1850 peuvent dire de jeunes Provençaux, et qu'ils ne soient pas tout à fait aptes à juger de la valeur scientifique d'un Diez, cela n'importe pas, s'ils ont l’orgueil de voir qu'un Diez s'occupe de leur langue et si cet orgueil est pour eux un principe fécond d’action. ;
Cet orgueil peut être d'autant plus grand que chez tous les peuples on s'occupe plus ou moins de leur littérature. L'Italie, qui la première avait frayé la voie, ne s’en désintéressa point. À Modène, dès 1829, Galvani fait paraître un livre important sur les Troubadoürs®, il s’y déclare « le disciple et le très grand admirateur » de Raynouard. Il n’ignore pas non plus les travaux de Rochegude. Ce qui l’intéresse surtout, comme il est naturel, ce sont les rapports des Troubadours avec les premiers poètes italiens; il indique, avec beaucoup de justesse, comment la poésie provençale à influé sur-des écrivains tels que Brunetto Latini, Fazio degli Uberti, surtout Dante, surtout Pétrarque. Il fait des rapprochements précis entre tels passages de leurs poèmes et tels des poèmes provençaux; il insiste sur l’étroite parenté qui existe entre les deux langues et les deux littératures. Dix-sept ans plus tard, en 1846, reprenant le mot de Rochegude, Galvani publiait à Milan un ouvrage qui resta d’ailleurs incomplet sous ce titre : « Fleur d'histoire littéraire et chevaleresque de l'Oc- «citanie.». Même à ce moment-là Galvani ne semble pas avoir eu connaissance des travaux des Allemands. C’est donc dans un tout autre esprit, pour de tout autres raisons, on le sent bien, qu'il étudiait les œuvres des Troubadours, et c'était dans le
98. « Osservazioni sulla poesia dei trovatori e sulle principali maniere et forme di esse confrontate brevemente colle antiche italiane », 530 pages; Modène, 1829. Éveni :
même sentiment de fraternité latine qu'en Espagne, Don Manuel Milà y Fontanals (1818-1884) s’adonnait aux études romanes, et devait en 1861 publier un volume intitulé : « De los trovadores en España. »
Enfin le mouvement rayonnait de tous côtés hors de France.
En 1843 un concours est ouvert entre toutes les Universités de Belgique; il s’agit de couronner le meilleur ouvrage sur la langue et la poésie provençales. Trois concurrents publient leurs travaux : Eugène Van Bemmel, Emile de Laveleye, A. de Glosset®, Ils n'apportaient après leurs illustres prédécesseurs aucun renseignement nouveau, mais ils montraient pour leur sujet le plus vif enthousiasme.
Emile de Laveleye voyait rayonner jusque sur les temps modernes l'influence de la poésie provençale; il voyait la théorie de l'amour courtois, issue du Midi, inspirer la littérature poétique de la Renaissance et celle encore des héros des tragédies classiques.
« Quoique la littérature de la Provence méridionale, disait-il, n'ait eu qu'une brève durée et un développement restreint. on ne peut méconnaître son action profonde, générale, essentielle, non seulement sur le pays de langue néo-latine, mais même sur les nations de langue germanique. Quand sous la Croisade des Albigeois tomba cette société si raffinée déjà en ses mœurs, si poétique en son précoce développement, sa civilisation ne périt pas tout entière; son génie lui survécut et s’étendit en Europe. »
A. de Closset, animé du même enthousiasme, exprimait des idées semblables sur l'importance et l'influence de la littérature provençale, faisait entendre les mêmes gémissements sur la Croisade contre les Albigeois, thème désormais obligatoire de tout bon provençaliste. Les Anglais aussi s’intéressaient aux Troubadours : A. Bruce Whyte leur consacrait en 1841, trois volumes écrits en français1®. De Londres à Berlin, de Bruxelles
99. V. Eug. Van Bemmel : « De la langue et de la poésie provençales »; Bruxelles, 1846, 264 pages. — Em. de Laveleye : « Histoire de la langue et de la littérature provençales »; Bruxelles, 1845, 387 pages. — A. de Closset : « Histoire de la langue et de la littérature provençales et de leur influence sur l'Espagne, ainsi que sur une partie de l'Italie »; Bruxelles, 1845, 112 pages. ‘ 100. « Histoire des langues romanes et de leur littérature depuis leur origine jusqu’au quatorzième siècle »; Paris, 1847.
à Madrid, c'était donc dans toute l'Europe une attention générale et souvent un enthousiasme très vif pour cette antique poésie, mise récemment au jour, et dont on voyait le prolongement dans les dialectes méridionaux 11.
Désormais aux yeux du public littéraire ces dialectes apparaissaient comme les héritiers directs de la langue des Troubadours; dès 1842, Jasmin, racontant en vers son voyage à Paris, pouvait s’écrier :
Apelabon ma lengo une lengo roumano.…. 102
« Ils appelaient ma langue une langue romanei%, »
Tel était le résultat de tous ces efforts que nous avons analysés : ils rendaient aux yeux de l'opinion lettrée leur noblesse oubliée aux dialectes méridionaux.
101. J'arrête bien entendu l'examen des ouvrages qui parlent de la” Poésie méridionale du Moyen âge aux environs de 1855, c’est-à-dire, au moment où ces ouvrages ne pourraient plus influencer ja conscience des jeunes poètes provençaux complètement formée, on le verra, dès cette date. Pour les travaux postérieurs on pourra consulter l’excellente bibliographie de M. Joseph Anglade + Pour étudier les Troubadours; Toulouse, Privat, 1916.
102. V. Jasmin : OEuvres, éd. Boyer d'Agen; Paris, 1889, t. I, p. 188.
103. Il arrive très fréquemment aux poètes provençaux d'appeler leur langue, la langue romano-provençale; ainsi Roumanille dans sa « Dissertation sur lorthographe ». V. V® partie, ch. 1, Mistral consacre à l'évocation de Ja poésie des Troubadours la plus grande partie du ch. 1 de Calendau et quelques strophes du ch. 1v; dans ses œuvres postérieures le rappel en est très fréquent. (V. Nerto, Lis Isclo d’Or, La Rèino Jano, Lis Oulivado.)