V. IV® partie, ch
5o4 L'ÉCOLE D'AVIGNON
ait de l'avenir et de la vie en cette langue qui s’honore d'être parlée par vous, — et on le croit volontiers quand on vous écoute, — ‘eh! bien c’est vous, vous surtout qui la garderez de mourir! »
Or à cette époque Mistral n’a que vingt-deux ans$ et si au Congrès d’Arles et d'Aix, son génie classique et sobre est éclipsé par la foule des médiocres et par le tapage des déclamateurs, il garde tout son ascendant sur ses amis d'Avignon, même dès avant d’avoir achevé Mirèio.
Cependant ce jeune homme, qui, sorti du lycée, licencié en droit, se retire au mas paternel pour y écrire un poème en douze chants dans une langue qui semble condamnée, ce jeune homme
‘ dont sourient peut-être ses camarades qui s’orientent vers des car-
rières honorifiques ou lucratives, d'où vient-il, quel est-il, comment fut-il armé pour la tâche qu'il se propose, c’est là ce qu'il importe à présent de savoir.
C'est là ce qu’il nous a dit lui-même. Quel que soit te nombre des articles consacrés à Mistral, rien ne saurait valoir, pour comprendre sa formation, la lecture de ses « Mémoires ». Il a découragé d’avance les biographes de sa jeunesse, et s’il ne
-S'agissait que de la conter, je me tairais modestement, en ren-
voyant le lecteur à ces pages admirables de couleur et de sim-
plicité, vrai miroir d’un pays et d’une race; j'ai simplement
l'intention de crayonner ici, si prétentieux que soit ce dessein. !
8. Né le 8 septembre 1830. — Bien que nous ne croyions guère à l'intérêt de ces documents dont on abuse trop souvent, copions ici pour mémoire l’acte de naissance du poète : « L'an mil huit cent trente et le dix septembre, par devant nous, Jean Simian, maire, officier de l’état civil, de la commune de
Maillane, canton de Saint-Remy, arrondissement d'Arles, département des Bou-
ches-du-Rhône, ont comparu le sieur François Mistral, propriétaire-agriculteur, âgé de cinquante-huit ans, domicilié en cette commune, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né au dit Maillane, le huit courant, à trois heures de l'après-midi, de lui déclarant et de Marguerite-Adélaïde Poullinet, son épouse, âgée dé vingt-sept ans, et auquel enfant il a déclaré vouloir donner les prénoms de Joseph-Etienne-Frédéric, les dites déclarations et présentations. fai-
tes en présence du sieur Jérôme Deville, propriétaire, âgé de cinquante-six ans
et Joseph Fougasse, aussi propriétaire, âgé de trenté-neuf ans, tous les deux domiciliés au dit Maillane et ont, le comparant et les témoins, signé avec nous le présent acte de naissance après leur en avoir donné lecture. — Signés : F. Mistral, Deville, Fougasse et J. Simian. »
quelques notes en marge de ses récits, qui nous conduisent du mas du Juge à la maison de la rue Ville-Lévêque où Lamartine salue en Mirèio le poème épique de la Provence.
Maillane, dit Mistral, dans une chanson qu'il fit pour son village“, tire son nom du mois de mai. Il nous plairait de le croire,
‘Car ce mois de mai, qui s'épanouirait ainsi dans le nom de Mail-
lane, devait voir en 1854 l’éclosion du Félibrige, fleur de la terre provençale, et le mois de mai fut consacré par les Romains au culte des aïeux, par l'église à celui de la Vierge Marie, dont Mireille est sans doute un des noms, déformation populaire de l’hébreu Myriem.
Toutefois le poète semble avoir renoncé lui-même à cette gracieuse étymologie, en rattachant le nom de Maillane à la tradition romaine, une villa Malliana ayant été construite en cet endroit par le Consul Mallianusÿ.
Tout le pays au reste est plein de souvenirs romains, et Mistral, au début de ses Mémoires, les a largement évoqués, au-dessus de la chaîne des Alpilles, « véritable belvédère de gloire et de légendes ». è
Quel inoubliable spectacle pour les yeux de enfant intelli-
gent et surtout pour le jeune homme qui plus tard revient à son mas, tout imbibé de lectures classiques! Les grands souve-
nirs se lèveront pour lui de tous côtés : le consul Caïus Marius, le sauveur de Rome, attendant les Barbares au pied de ce rempart de rochers .et dressant les « Antiques » de Saint-Remy comme des trophées de triomphe; le grand aqueduc romain qui menait aux arènes d'Arles les eaux de la fontaine de Vaucluse, plus loin
le château fantastique du prince des Baux, bâti sur le roc, les
cours d'amour qui s’y tenaient, celles de Romanin, de la Roque- Martine, enfin le souvenir des rois d'Arles enterrés à Montma-
jour, et celui plus lointain des fées duw vallon d’Enfer ou de la
montagne de Cordes.
Les souvenirs chrétiens ne sont pas moins grandioses en un tel paysage; d’un côté c’est Avignon élevant sur le rocher des Doms,
l'éclat de sa Vierge dorée qui domine la masse gigantesque du
. 4. Mémoires, p. 5, V. Lis ARS Paris, Lemerre, 1912, p. 229.
Palais des Papes; de l’autre c'est Tarascon, qui dresse dans les airs, aux bords du Rhône, le clocher de l’église dédiée à la bonne ménagère, Sainte-Marthe, — plus loin encore, c'est Arles avec la grande mémoire de Saint-Trophime, sa vieille église romane, son cloître délicieux, enfin après l'étendue miroitante de Ja Camargue, l’église des Saintes-Maries, rappelant le souvenir de la barque miraculeuse, sur laquelle, d’après la légende, arrivèrent, porteuses de l'Evangile, les Saintes, protectrices de la Provence.
Cette plaine large, que découvrent les yeux du petit Frédéric Mistral, elle est le théâtre immense où les. plus beaux mirages apparaissent sans effort. Grave paysage, avec ces lignes de cyprès qui soulignent l’azur, rien n’y borne la pensée; mais rien non plus ne lui permet d’errer à l'aventure; le paysage est vaste, mais il est précis; la chaîne des Alpilles se dresse devant les yeux, réfléchissant le rêve, pour ainsi dire, sur lui-même. |
Le paysage a plus d'importance que le village de Maillane; une ceinture de beaux platanes, dont une eau fraîche entretient longtemps la verdure épaisse, autour de maisons rousses, assez banales. c’est l'aspect de plus d’un village provençal. Aussi bien le jeune Frédéric n’y va que le dimanche pour la messe; ce n'est point là qu'il se développe, mais dans sa campagne, au pied des Alpilles, dans ce mas du Juge qu'il habita jusqu'à la mort de son père, en septembre 1855.
Ce mas du Juge, Mistral nous l’a ‘décrit de façon inoubliablef. C’est le grand mas classique de la campagne qui se déroule d'Arles vers Avignon «un tènement de quatre paires de bêtes de labour avec son premier charretier, ses valets de charrue, son
pâtre, sa servante (que nous appelions la tante) et plus ou moins
d'honimes au mois, de journaliers où journalières, qui venaient aidèr au travail soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pou la saison des semailles ou celle de l'olivaison. »
C'est là ce qu'il faut noter : Mistral n’est pas un paysan; ce n'est pas le laboureur rêvé par Lamartine, au travail pendant six jours de la semaine, écrivant ses vers le dimanche; Lamartine,
6. On peut en voir des photographies dans J.-Ch. Roux : « Le Cinquantenaire de Mirèio »; Paris, Lemerre, 1912.
en 16 présentant au public, réalisait, nous l'avons vu, son rêve vieux de trente années d'annoncer la naissance d’un grand poète populaire, issu du peuple et resté peuple: Saint-René Taillandier le présentait plutôt comme une sorte de « gentleman farmer »; c'était lui somme toute qui avait raison: le poète lui-même a dissipé sur ce point toute équivoque : « Mes parents, dit-il, des « ménagers », étaient de ces familles qui vivent sur leurs biens, au labeur de la terre, d’une génération à l’autre. Les « ménagers », au pays d'Arles, forment une classe à part : sorte d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et qui,
Comme foute autre, a’son orgueil de caste7. »
Sorte d’aristocratie, sans doute, car dans le milieu où se trouve Mistral, il n’y a point de bourgeois, et ces ménagers sont les vrais maîtres du pays; cette allure de chef, ces habitudes d’autorité, qu'il à gardées toute sa vie, Mistral les tient de ses aïeux, de l'éducation qu'on lui a donnée; il a dès l'enfance le sentiment que plus tard il sera le « maître ». Cela suffit pour expliquer son ascendant futur; il n’est pas besoin de remonter à de prétendus Mistral de Montdragon, originaires du Dauphiné et dont le pendentif de Valence serait le tombeau. Rien ne prouve une telle filiation; notre poète peut s’en passer ainsi que d’interprétations héraldiques, plus ou moins fantaisistess. Somme toute à côté de Roumanille qui est le fils d’un jardinier, et qui doit pour vivre se faire professeur dans une petite institution, de Tavan, qui, lui, est le vrai paysan, travaillant au jour le jour, d'Anselme Mathieu, qui finira dans la misère, Mistral est, avec Aubanel, le seul poète d'Avignon, qui fasse figure de rentier. Cette indépendance pécuniaire, qu’il conservera pendant toute sa vie, lui permettra de faire œuvre d’art sans aucun souci de profit et d'émettre sans restriction toute sa pensée.
De son père et de sa mère et de leur mariage biblique Mistral a parlé dans les termes les plus touchants; au reste le Maître
Ramon de Mirèio, n'est-ce pas François Mistral? Il est le maître, le père, respecté de tous; quand le petit Frédéric le connaît, il a
déjà soixante ans, puisqu'il s'est marié en secondes noces à cir-
t 7. Mémoires, p. 4.
MO TDIdS pe TS:
, quante-cinq ans; à la majesté paternelle s'ajoute celle de l'âge; d’ailleurs c'est sur ses vieilles, mais robustes épaules que repose la sécurité de la famille; quand le père meurt, c'est la division, le partage de biens; Mistral doit quitter le mas avec sa mère pour, aller habiter Maillane.
Il ne nous à point caché la grande influence de sa mère sur la formation de son âme; s’il n’a point parlé d'elle aussi longuement que de son père, c'est sans doute que l'émotion et une sorte de tendre pudeur l'en ont détourné, mais à travers toutes ses pages on sent palpiter ce grand amour filial; à la mort du père, ils se retrouvent tous les deux, le fils et la mère, dans la vieille maison de Maillane; ils y demeurent ainsi trente ans, dans la plus tendre intimité, jusqu’au moment où Mistral se marie° et pour son nouveau foyer fait bâtir une demeure en face de la vieille « maison au lézard ». | =>
Sa mère a une âme de poète; elle sait les histoires du vieux temps et les lui conte; elle lui apprend ce nom de Mireille, qu'il n'entend que de sa bouche; elle voit sur le poème nouveau un éclair de lumière qui l’éblouit1°, elle comprend son fils, et, toute
ignorante qu’elle soit, l’encourage dans sa tâche de poète; enfin elle à autour d’elle une extraordinaire famille d'originaux, prêts au plaisir, qui racontent au jeune Frédéric les histoires les plus pittoresques. |
Toute sa petite enfance en est nourrie : Contes de grand'mère, sornettes de bonne femme, histoires de veillées, tout cela prend sa place dans la mémoire du petit homme éveillé, qui ne perd pas une parole. Il sait toutes les légendes de la plaine d'Arles, et toutes les histoires de la famille, il sait les noms des cultures et des instruments de culture, il connaît tout ce qui se dit aux champs sur les plantes, les arbres, les animaux, il écoute, et frémissant, les récits fantastiques où les revenants et les sorciers jouent leur rôle affreux et drolatique; il ne faudra pas nous étonner si plus tard nous retrouvons tout cela dans Mirèioi, En