V. Mémoires, p. 316. G à
11. V. le chant VI de Mirèio où se retrouvent la plupart des légendes contées a Mistral pendant son enfance. Cf, Mémoires, p. 4o.
vérité Mistral n'eut rien à inventer; son génie fut dé prêtér de l'ordre et de la majesté au chaos des traditions populaires; mais dans ces traditions il n'avait qu’à faucher pour avoir sous la main la plus belle moisson poétique. S'il n’est rien qui dans ce poème ne vive aux yeux éblouis du lecteur, c'est que tout en
“effet a vécu de la vie la plus intense, et c’est que ce poème est
le moins artificiel qui soit, puisque tout le mas du Juge s’y dresse
à jamais avec ses blés, ses müûricrs, ses valets de ferme, ses Jolies filles, son maître et son âme enfin.
Et son âme, elle est parfuinée tout entière d’une religion rustique : l’amour de la terre et l'amour du Seigneur qui la bénit
ct la féconde, voilà le fond de ces âmes paysannes et catholi-
ques. Pas un doute n’effleure la foi de ces bonnes gens; ce ne sont point des bigots, mais ils croient fermement à l'Eglise, qui dirige leur vie du baptême à la tombe; ils vont à la messe le dimanche, à l’église de Maillane, ils célèbrent les fêtes voulues, ils s’endorment dans la paix du Seigneur. En outre ils ont le culte des Saints locaux, saint Gent du Bausset où les Saintes-Maries, plus lointaines, mais célèbres dans tout le terroirt?. |
Si Mistral conduit Mireille aux Saintes-Maries, c@ n'est pas un
-artifice pour nous décrire la Crau et-la Camargue, c’est parce
que l'élan de sa foi naïve doit y porter naturellement la jeune paysanne. Ve
‘Maître François Mistral a vu la Révolution, il a été soldat de l'Empire, mais rien de ce qu'il a vu n’a ébranlé sa calme assurance; rentré au pays il reprend le travail interrompu et le chemin de l’église rouverte au culte; de la Révolution il garde le
souvenir de quelques bonnes réformes au début, puis celui de
sanglantes ôrgies; et quand le jeune Frédéric un moment se laisse enthousiasmer par la République de 48, il lui fait de paternelles remontrances##. D'ailleurs aucun sectarisme dans un
12. Mistral, avant de décrire les Saiñntes-Maries, y fait un pèlerinage. (V. Mémoires, ch. xiv), en 1855.
13. Mistral, Mémoires, p. 161. Mistral a eu pour son père la plus grande vénération: il l’indiqué dans ses Mémoires; en 1860 (3 juillet) il écrit à Louis Roumieux, de Nimes, à propos de la mort de son père : Tu as vu partir le tien, j'ai vu partir le mien et ils se ressemblaient. Comme elle est belle, et
esprit aussi droit, le plus tranquille bon sens, nul souci des choses de la politique, qui n'arrivent au mas du Juge qu'avec un son bien affaibli.
Telle est l’ätmosphère du vieux mas, mais surtout il faut noter qu'on n y entend point un mot de francais, sauf quand vient en visite quelque « Monsieur ». Le Provençal est la langue de tous, celle du maître comme des serviteurs; un enfant ne saurait avoir dans ces conditions les sentiments d’un petit citadin, qui se rend compte que seul le peuple parle provençal et que par conséquent ce doit être une langue inférieure au français. Ajoutez que c’est le provençal le plus pur, le moins contaminé de gallicismes, le plus riche en termes rustiques, la seule langue, somme toute, dans laquelle on puisse à cette époque parler des travaux champêtres, si bien qu’il y aura correspondance parfaite entre le sujet et la langue choisie par le jeune poète de Mirèio, si bien que pour faire un vrai poème provençal il faudra choisir un sujet rustique comme pour faire un vrai poème rustique en Provence il faudra choisir la langue provençale. É
Et considérons aussi que Mistral naît en 1830, c’est-à-dire s'éveille à la*vie en 1840, à la vie littéraire en 1850, que c’est Justement l'époque où le provençal va se trouver en contact avec le français et avant de reculer luttera contre lui, que c’est l’époque où le mouvement savant, le mouvement ouvrier, le mouvement dialectal que nous avons étudiés, exercent sur les esprits toute leur influence, et convenons que le pays, la famille et le moment où naît Mistral conspirent égaiement à faire de lui le grand poète provençal qu'il est devenu. :
Son enfance n'eut rien d’extraordinaire: il ne s'agit point ici d'un jeune prodige : Frédéric n’est pas dans un milieu intellectuel où l’on se ferait gloire d’une précoce intelligence; c'est un libre garçon, un peu sauvage, qui cause avec les laboureurs et les moissonneurs et par dessus tout a la pratique de l’école buissonnière. Une escapade d'enfant, cela n’est que très ordinaire, si ordinaire que la chose a son mot. Le « plantié » que narre
franche et douce cette génération de vieillards: sous son humble veste et au travers de son parler rusfique, comme ils sentaient leur bon (coumo ressentien lour bon). » Lettre communiquée par M de Chevigné-Croisset.
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le poète avec beaucoup d’esprit ne saurait être le signe d’un caractère plus indépendant que celui d’un autre gaminfti. Cependant les parents de Frédéric avaient pour lui de l’am-
bition; ils tenaient à faire de leur fils un lettré, et tel qui s'élève contre l'instruction obligatoire oublie trop volontiers combien d'hommes éminents sont sortis par là même du peuple, qui -peut-être y seraient toujours restés enfouis. Si Maître François
Mistral n'avait eu d’autre ambition pour Frédéric que de lui mettre la main à la charrue, la Provence attendrait encore son grand poète et ne l'aurait probablement jamais eu, car le temps unique de cette éclosion a fui, hélas! sans retour.
Donc on voulut mettre Frédéric au latin, mais pour ne point trop s'éloigner de la maison paternelle, on le confia aux bons soins d’un extraordinaire M. Donnat, qui avait établi dans les ruines de l’abbaye de Saint-Michel-de-Frigolet la plus risible pen-
sion qui se puisse imaginer; il faut lire Mistral lui-même pour
en avoir quelque idée. Notre écolier de dix ans n’y apprit quoi que ce soit, mais il était en pleine « Montagnette » au pays des thyms, devant le paysage du Rhône et.de la plaine arlésienne qui va jusqu'aux horizons de la Méditerranée, et toute cette lumineuse splendeur pénétrait lentement dans son âme pour l'illuminer à jamais.
Soixante ans plus tard, le poète, évoquant ses souvenirs, respire encore le parfum de ces collines sauvages, il s'écrie « L'odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous rendait ivres. »
Mais cette ivresse juvénile n'était point seulement physique. Dans ce vieux couvent abandonné il semble que flottent encore des parfums d’encens et des murmures de prières. Sur les murs de la chapelle de vieilles fresques « représentent l'enfer, ses flammes rouges, ses damnés et ses démons armés de fourches et le combat du diable contre le grand archange ». Tous les jours les élèves y entendent la messe; le dimanche aux vêpres la jolie voix claire du petit Frédéric, qui faisait le solo dans les motets,
enchantait les campagnards.