‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 169 sur 182 · PEN EP · texte numérisé non relu

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diré que Mislral n'ait pas en toute sincérité destiné son œuvre au peuple, tout d’abord? Au peuple. Mais il faut s'entendre sur ce terme. Le peuple auquel songe Mistral n’est pas une plèbe sans culture et sans âme, Il est capable de lire les poètes peutêtre, de donner des poètes en tout cas, un Roumanille, fils de jardinier, un Tavan, paysan lui- -même, un Eugène be fils d'un maréchal-ferrant. Dans les iDages du Comtat et de la Provence arlésienne, à cette époque, on donne des représentalions dramatiques, et c’est la tragédie classique que l’on joue. Nous n'avons pas là-dessus le seul témoignage de Mistral, voici encore celui de Jules de la Madelène, Provençal émigré à Paris, dans un roman, dont Barbey d'Aurevilly fit le plus bel éloge®.

En 184... pour la Saint-Quinid, fête de leur paroisse, les paysans de Montalrie donnèrent une grande représentation de La Mort de César, Depuis quelques années on s'était mis ainsi à jouer des tragédies dans nos villages du Comtat. Pour les fêtes votives on montait des pièces de Racine et de Voltaire : Zaire, Aithalie, Brutus et César, César, Brutus, Athalie, Zaïre, on ne sortait pas de Ià, à Monteux comme à Saint-Didier, à Sarrians comme à Méthamis et à Beaume-de-Venise. Entre toutes ces bourgades c'était une lutte ardente, une émulation sans égale pour bien faire et se surpasser°t. »

Et voici comment Jules de la Madelène nous peint Espérit, un des paysans qui assistent à la représentation : « Immobile et raide, l'oreille dressée, l'œil éveillé... C'était la première tragédie qu'il entendait de sa vie. La mise en scène, l'intérêt du drame, la solennité des vers le charmaient; il ne se lassait pas d'écouter ces longues périodes retentissantes; il en attrapait à la volée quelques fragments qu’il fixait dans sa mémoire, qu'il agençait entre eux tant bien que mal.

30. V. Mémoires, de Mistral, p. 96, et le Marquis de Saffras, de Jules de la Madelène; Paris, 1859. Dans une version encore inédite du I* chant de Mirèio, donnée par Mistral à son imprimeur Séguin, et qui est aux mains de M. de Tarascon, le poème est dédié « Au Pople » (Au Peuple). Mistral supprime par Ja suite cette dédicace pour la remplacer par les vers adressés à Lamartine. V. J.-Charles Roux : Des Troubadours aux Félibres. Avignon, Séguin, 1917.

31. Mistral m'indique que, dans son enfance, vers 1840, il assista à une représentation de Maniclo, la vieille comédie ‘de Pélabon, qui fit sur son esprit

une profonde impression. >

Sans doute c’est là dans ce public un être d'exception, mais le fait qu'on représentait avec succès les tragédies classiques dans ces villages méridionaux indique chez ces campagnards un certain goût de la poésie. Spectacle, d'accord, mais spectacle d'un ordre noble et relevé; le peuple de nos jours se plairait mieux au cinématographe. Etait-ce de la part de Mistral une ambition exagérée que d'espérer des lecteurs parmi ces paysans éveillés, auxquels il racontait dans leur langue, une histoire d'amour, qui se passait chez eux et dont tous les éléments étaient empruntés

à leur existence quotidienne? Certes il ne pouvait supposer que

tout paysan de Provence dût lire Mirèio, mais un poète qui écrit en français, combien de lecteurs peut-il compter au sein même d'un public lettré? Et de fait des paysans ont lu Mirèio, et l’exemple de Charloun Rieu, de Laforêt, de toutes les vocations populaïires suscitées par l’œuvre mistralienne serait là pour le prouver.

La principale difficulté pour le peuple était non pas “de com-

prendre la langue de ce poème, moins savante que celle de Calendau, mais de pouvoir lire le provençal. Les principes appris

à l’école pour la lecture du français devaient ici nuire plutôt que

servir, les lettres n'ayant pas toujours la même prononciation qu'en français, et ce fut jusqu’à ce jour, à mon sens, le principal obstacle au rayonnement populaire de l’œuvre mistralienne, car sitôt que des œuvres provençales sont chantées ou déclamées dans une assemblée populaire, elles pénètrent bien avant dans les cœurs. |

Est-ce à dire que Mistral, tout en espérant de façon légitime trouver des lecteurs chez des paysans, se contentait de ce public rustique? Je ne le pense pas. Il nous avouc lui-même qu’il songeait : « Qu'en pensera-t-on en Arles, en Avignon? » Or ceux auxquels il songeait étaient les poètes provençaux et plus spécialement son maître Roumanille, et ses jeunes amis Aubanel, Tavan, Anselme Mathieu, les Giéra. .Geux-là ‘sont des connaisseurs; ils savent admirablement le provençal, et ce sont presque tous des lettrés, formés à l’école de l'antiquité; aucune allusion, aucune innovation, aucune intention, aucune finesse d’exécution ne saurait leur échapper; ce seront les vrais juges de l’œuvre une fois terminée, puisque seuls ils auront la connaissance de la

eux qu'il invite à venir «

LA JEUNESSE DE MISTRAL. — MIRàIO Bar

langue populaire unie au goût littéraire le plus sûr. que Mistral prend comme juges dès avant d’avoir fini son poème, quand il leur en lit des épisodes®, Ce sont eux que Mistral invoque au début de son sixième chant pour se donner du courage, aérer. son chemin de leur sainte » eux, fils du peuple presque tous, mais élite populaire, en somme le vrai public de cette œuvre.

Est-ce tout? Mistral, quoi qu'il en- dise, ne voit-il pas plus loin? Ne regarde-t-il point tout de même vers les poètes fran- Ççais, vers les critiques littéraires, vers Paris en un mot? Pas tout de suite sans doute, mais assez vite pourtant.

Ce sont eux

« haleine »

Dès 1856 nous le voyons faire son premier voyage à Paris, en compagnie de Ludovic Legré, cet ami d’Aubanel dont nous avons prononcé le nom. Il y passe une semaine: il apporte à Adolphe Dumas le manuscrit de son poème, qui dès cette date

est presque achevé. C'est alors que Dumas enthousiasmé, l’an- . -

nonce à l'opinion publique dans une lettre rendue publique par

Ja Gazette de France, et c'est alors que pour la première fois il

le conduit chez Lamartine qui le fait asseoir « à sa table d’acajou ».

Lamartine, comme il devait le dire plus tard, aima sa physionomie simple, modeste et douce, il salua en lui « le fils d’une de ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi », il écouta, sans enivrement cependant, les quelques vers lyriques que Mistral lui récita, comprenant d’ailleurs que « son génie n’était point là, que le cadre était trop étroit pour son âme »,

Dès lors Mistral a les yeux fixés sur Paris. C’est là, il le sent, qu'il trouvera la publicité nécessaire, les juges les plus hauts et

les plus bienveillants, les appréciations les plus flatteuses et les

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plus éclatantes. À Paris il.y a Sainte-Beuve, qui à consacré à Jasmin des articles retentissants, qui a fait à Roumanille des

compliments si bienveillants que Roumanille, sur le point de publier Li Prouvençalo a songé tout d’abord à lui demander son

32. V. l’allusion à Mirèio, dans les vers à Reboul'et Canonge : Armana de 1856, p. 86. + 33. V, Mistral, Mémoires, pp. 310-599, et Lamartine : XL° Entretien.

5e2 L'ÉCOLE D'AVIGNON

patronage avant de s'adresser à Saint-René Taillandier#. C'est à Paris que s’est faite la gloire du coiffeur d'Agen, celle du boulanger de Nîmes. SE

Le boulanger de Nîmes, Reboul, Mistral a les yeux fixés sur lui. Nous l'avons dit, c’est pour lui un grand exemple, c'est aussi un protecteur possible. Dès 1852 Roumanille l'avait invité, sans qu'il pût ou voulüt s'y rendre, au Congrès d'Arles; depuis il n'avait cessé de lui envoyer des vers et des lettres pleines de respect; Aubanel agit de même, et Mistral manifeste au vieux poète de Nîmes les mêmes sentiments de déférences.

Reboul répond par des encouragements : « Hâtez-vous, dit-il, de fixer dans vos chants le passé et le présent de votre chère Provence, car bientôt tout sera uniforme et l’enrui fera l'office de l'ange exterminateur. Ce monde mourrà d'embêtement. » (22 mars 1857.) =

L'année suivante Mistral songe à retourner à Paris. Il écrit à Louis Roumieux, le poète de Nîmes, avec lequel il s'était lié récemment : | 6

« La semaine prochaine je pars pour Paris, je vais chercher une préface chez quelque gros bonnet de la littérature%#, sr je puis, si je ne puis pas, je retournerai sans, et puis voilà. Tou-

jours est-il qu’il ne faut pas en parler. C’est là que j'aurai besoin

de ton coup de main pour A. D...3%7. Tu sais que Reboul est à Paris; si je pouvais le découvrir, cela irait tout à fait bien, mais comment faire dans une si grande ville? » (5 mars 1858.)

34. V., à ce sujet, C. Pitollet, Revue des langues romanes, t. IV, 1913, art. sur « Aubanel, J. Reboul et Pierquin », p. 51. Sainte-Beuve refusé son patronage en disant : « Je n'ai nulle aulorité dans vos gracieux domaines d’Outre-Loire. »

35. V., à ce sujet, les correspondances intéressantes publiées par M. GC. Pitollet. Correspondance de Reboul et de Mistral (Merc. de France, 1° sept. 1911). Correspondance de Reboul et d’Aubanel (Merc. de France, 1° et 16 juillet 1913). Correspondance de Reboul et de Roumanille (Revue des Langues romanes, 1911).

36. La lettre est écrite en provençal. « Gros catau de la litteraturo », dit Mistral. (Lettre communiquée par M F. de Chevigné-Croisset.)

37. Sans doute, Alexandre Dumas, et non Ÿ Adolphe. Car Mistral n'avait besoin d'aucune recommandation auprès d’Adolphe Dumas; au contraire, la lettre où il remercie Reboul d’avoir parlé de lui à Lamartine et à Alexandre Dumas (v. Pitollet, Mercure), indique bien sa préoccupation. Alexandre Dumas avait été un des protecteurs de Reboul, V. plus haut, II° partie, ch. n.

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