CHAPITRE Il
Les Historiens et l’Idée provençale.
Augustin Thierry. — Michelet. — Guizot.
C'était beaucoup pour les Provençaux de savoir, grâce au développement des études romanes, que leur langue, tombée au rang de patois et méprisée comme telle, avait des droits antérieurs à ceux de toute autre langue néo-latine, et que désormais il ne fallait pas en rougir, mais il y avait plus. Depuis 1820 tout un courant d'idées entraînait les meilleurs esprits à concevoir de façon nouvelle l'histoire de France, et cette façon-là devait immanquablement donner aux gens du Midi le sentiment de leur antique indépendance. La conception romantique de l’histoire et de la littérature devait faire pour la renaissance de la poésie provençale tout autant que les savants travaux des roma- nistes. Aux protestations encore sourdes, et qui sans lui peutêtre seraient restées telles, de la conscience méridionale, Augustin Thierry fournit le premier des formules précises.
On sait comment de 1817 à 1827 il a, par ses articles du Censeur Européen, puis du Courrier Français, contribué à donner aux jeunes historiens français un idéal tout nouveau; rendre aux époques primitives leurs couleurs travesties par les historiens de l’ancien régime et aussi, et surtout, ne plus faire seulement l'histoire des rois, mais du peuple de France, tel était le nouveau dessein qui animait alors les courages. Mais encore qu'était-ce
que ce peuple de France, qu'était-ce que la France elle-même? Avait-elle été de tous temps la nation qu’elle était à l’avènement de Louis XVIII? Clovis était-il un roi comme Louis XVII ou Louis XVI? Thierry combat âprement pour faire sentir le ridicule d’une pareille conception.
Non, il n’y à pas eu dès les premiers siècles une si) France sous un seul roi. Il y a eu des Franks, peuplade germanique, durs conquérants qui ont soumis à leur joug barbare le peuple civilisé des gallo-romains. Et, dès cet instant, comme en Angleterre, il y a eu sur le sol gaulois des vainqueurs et des vaincus; les vainqueurs se sont constitués en aristocratie militaire; les vaincus ont été obligés, paysans et artisans, de servir les vainqueurs; mais peu à peu ils se sont organisés, ils ont arraché aux seigneurs les privilèges des communes; ils ont été la bourgeoisie, ils ont été le Tiers-Etat, ils ont lutté dans les Etats généraux, ils ont triomphé avec la Révolution, et Jacques Bonhomme a été émancipé.
Telle était, succinctement résumée, la théorie. toute neuve-d’Augustin Thierry. Toute neuve, au moins Ja donne-t-il comme telle, moins modeste que Guizot qui se réclamera de Mably. N'est-ce pas aussi de Mably, et avec lui/ de l'abbé Du Bos, de BoulainviHiers, de tous les théoriciens du dix-huitième siècle que dépend la pensée d’Augustin Thierry? Cette idée que deux races hostiles coexistent depuis des siècles sur le sol de la Gaule, n’a-t-elle pas été mise en avant depuis un siècle par les adversaires du pouvoir absolu? Boulainvilliers n'a-t-il pas prétendu que la noblesse française, descendante de la race franque, avait été jadis seule libre; seule souveraine, et en vertu du droit de conquête, indépendante des rois aussi bien que maîtresse de la population? L'abbé Du Bos, champion de la monarchie, n’a-t-il -pas soutenu la légitimité du pouvoir royal, décerné librement à ses souverains par le peuple gaulois, et descendant de l'autorité des empereurs romains?? Enfin l’abbé Mably, champion du Tiers-Etat, n’a-t-il
1. Boulainvilliers : Histoire de l'ancien Gouvernement de France; La Haye, 1727. V3 5volsin-80
2. L'abbé Du bos : Histoire critique de l'établissement de la Monarchie française dans les Gaules, 1734. 8 vol. in-4°,
pas contre la monarchie, contre la noblesse, soutenu que c'était aux dépens de la masse gallo-romaine qu’avaient été faites toutes les usurpations3?
Sans doute, et il ne faudrait point oublier, pour une étude d'ensemble, ces prédécesseurs de Thierry. Mais à notre point de vue Thierry seul a de l’importance. Ces théoriciens du dix-huitième siècle, jamais des jeunes gens de province ne les auraient feuilletés, et, leur pensée eût été perdue, si elle n'avait été éloquemment vulgarisée par un historien nouveau, qui fut aussi à Sa façon un poète. Et d’ailleurs, la pensée de ces savants, ül la précisait et même la modifiait du tout au tout. Ce qui les intéressait, c'étaient les droits politiques de telle ou telle partie de la nation. Ce sont les droits du Tiers-Etat aussi que revendique Thierry, mais il est tout de même le premier à croire que les droits de ce Tiers-Etat sont peut-être aussi ceux du peuple du Midi. Il est le premier à s’écrier en 1818 : « Les Gaules étaient avant la France... »
Pressons de plus près cette parole :« Les Gaules étaient avant la France », cela veut dire sans doute que la race gallo-romaine a des titres antérieurs à la race germanique, que le Midi, qui fut son domaine à été civilisé avant le Nord, et que, somme toute, les barbares venus des régions septentrionales ont soumis, pour une longue servitude, le peuple affiné du Midi.
Au reste Thierry prenait soin de s'expliquer tout à fait clairement. « Il est absurde, disait-il, de donner pour base à une histoire de France la seule histoire du peuple frank. C’est mettre en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres, dé ceux qui mériteraient peut-être-à un plus juste titre notre vénération nationale. Le premier mérite d’une histoire nationale, écrite pour un grand peuple, serait de n'oublier personne, de ne sacrifier personne, de présenter sur chaque portion du territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L'histoire de la contrée, de la province, de la ville natale est la seule où notre âme s'attache par un sentiment patriotique, les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives, dignes d’admiration, mais
3. Mably : Observations sur l'Histoire de France, 1765. h. Censeur Européen, t. VII, p. 250.
elles ne touchent pas de cette manière. Or, comment veut-on
qu'un Languedocien ou qu'un Provençal aime l'histoire des
Franks et l’accepte comme l’histoire de son pays? Jamais une
troupe de Franks n'a mis le pied sur ce pays que pour ÿ faire
des ravages. Est-ce de l’histoire nationale pour un Breton que
les aventures des rois franks, lui dont les aïeux, pendant quatre
siècles, traitèrent avec les Franks de peuple à peuple? Faut-il que
les habitants du Limousin, du Poitou, de la Gascogge, décorent sur Ja foi de nos livres, du nom auguste de fondateur, ce Hlode-
wig, dont nous estropions le nom, qui ne passa chez eux que
poui détruire? Et pour passer à un autre siècle et à un autre
personnage, le Midi de la France peut-il, en bonne foi, répondre
aux louanges dont nous honorons ce Karl, surnommé Marteau, qui fut le fléau du Midi, qui, chaque printemps, renouvelait ses incursions depuis Tours jusqu’à la Garonne, arrachant les vignes,
enlevant les troupeaux, incendiant les villes et traînant derrière ses bagages les hommes accouplés deux à deux comme, des chiens5? » :
De telles lignes sont grosses de conséquences; les jeunes gens du Midi, qui vont lire Augustin Thierry (et quel est le jeune. homme à partir de 1830 qui ne le lira pas?) vont avoir le sentiment le plus vif qu'ils sont somme toute des vaincus, privés, par une dure conquête de leurs franchises politiques, linguistiques et littéraires. Et ce n’était point un passage isolé dans l'œuvre de Thierry, c'était l'essence même de son œuvre que de poser sur le sol de ce qui sera la France l’antagonisme primitif de deux races. Il y insistait dans les « lettres » suivantes. Il montrait6 les gens du Midi méprisant ceux du Nord, les accusant de mauvaise foi et de grossièreté et trouvant que leur lan-
gage, « que cette belle langue française, comme nous disons aujourd'hui, ressemblait à l’aboiement des chiens? » et il continuait : « De leur côté les descendants des Franks regardaient
toujours avec un œil de convoitise les grandes villes et les riches campagnes du Midi; leurs rois ne renonçaient point à la préten-