Chant LAIT, V, VII, XII
45. M. Ern. Dupuy (Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1914) y voit, comme d’autres, un poème d'amour qui aurait été inspiré par une aventure réelle. Mistral a démenti cette interprétation (Mémoires, p. 196) et, par ailleurs, il est impossible, je pense, de trouver de quoi la confirmer, : save
Qr
vence; nulle infiltration étrangère comme sur la côte, et les premiers chemins de fer, à peine ébauchés, passent au large, loin de Maillane.
En un tel pays, à une telle époque, les mœurs sont encore . patriarcales, simples, rudes parfois, mais gardent une noblesse singulière, une gravité religieuse. Ce poème de Mistral n’embellit point la réalité, tout en restant un poème. Les personnages vivent et parlent Comme dans leur vie quotidienne, mais cette vie est saine et belle. Bien avant les romanciers parisiens, Mistral, sans le savoir, est réaliste, mais ce réalisme ne l'oblige point à peindre l'existence laide ou médiocre, parce qu'il ne prend point contact avec elle dans les faubourgs d’une grande ville ou dans le cercle d’une bourgeoisie corrompue par l'argent et l’ambition. La réalité, pour le poète de Maillane, en 1850, était majestueuse et vénérable; ce vieux Maître Ramon, qui dirige son mas « aussi glorieux qu’un roi dans son gouvernement », dominant de la tête et du geste tout le peuple de ses pâtres et de ses mois- sonneurs, n’est-ce pas le père même du poète, dont celui-ci nous décrit dans ses Mémoires la haute figure? Cet Ambroise, brave homme, un peu bavard, mais résigné à sa pauvreté, et fier d’ayoir pris part aux grandes guerres dont il semble avoir gardé sur lui le reflet glorieux, n'est-il pas d’un dessin net et juste, sans aucun embellissement, et digne par lui-même de figurer dans un poème) Cet Ourrias, rude et sauvage, brute au front bas, dont la colère va jusqu’au crime, ne garde-t-il pas dans sa bestialité une grandeur épique? Et tel profil de grand berger, comme le pâtre Alari, de « gardian » comme Véran, de chef moissonneur, de faucheur, de pâtre, de fille du peuple, ou même-de petit garçon, comme Andreloun, n'ont-ils pas le même caractère de noblesse et de vérité? C’est le perpétuel enchantement de ce poème que jamais la réalité n’y soit vulgaire et que la grâce et la poésie n’y perdent … jamais le contact de la réalité.
C'est la Provence rustique... mais rustique n’est point cham- . pêtre. Ils sont tous vraiment des fils de la terre, ces personnages, et parlent leur langue de tous les jours, malgré qu'ils s’expri- ment en vers. Ils ne se sont point endimanchés, comme les Bretons de Brizeux ou les gens du peuple, $i intelligents et si bavards, de toute notre littérature. C’est qu'ils ne parlent point français;
528 L'ÉCOLE D'AVIGNON cette poésie de France, qui traîne après elle toute une robe splendide et pompeuse, comment marcherait-elle à travers les buissons de Crau, les marécages de Camargue? Que des gens de Maillane parlent le langage des héros de Racine, et le rire va s'élever de fous côtés. Mais la langue provençale n’a point de pré- Jugés; depuis si longtemps on l’a reléguée parmi les gens du peuple qu'elle s’est façonnée selon leur âme, et cette âme, elle seule peut l’exprimer. Elle va l’exprimer de façon à la fois précise et poétique, où rien ne choquera, de façon neuve, de façon sublime, quand c’est un Mistral qui la manie. La grossièreté même dans une telle langue, sous une telle plume, sera lyrique, mais que ce soit la colère, la douleur ou l'amour qui parle, ils parleront « leur langage ». Ah! certes, ici Vincent ne chante pas que « la nuit étend ses voiles » et ne propose pas à sa Magali de « s'enfuir sous la ramée ».
C'est la Provence rustique... mais rustique nest point idyllque. Les personnages, qui ne sont pas plus beaux parleurs qu'il est naturel, ne sont pas non plus meilleurs. Mistral n’est point un citadin fatigué pour qui la vie des champs est le repos et l’innocegce. Rude vie de travail, de lutte constante, contre la terre opiniâtre, société patriarcale sans doute, mais qui a sa hiérarchie, ses riches et ses pauvres, telle elle nous apparaît dans l'épopée mistralienne. C’est même de là que naît toute l’action. Ces braves
ens, ne les croyez pas si tendres. Vincent n’est qu’un gueux | Ÿ
pour le riche Maître Ramon. Qu'il ait osé prétendre à sa fille et que celleæi ose dire qu’elle l'aime, et c’est dans le mas atterré
une épouvantable colère : « Quand je saurais, s’ écrie-t-il, de t’ atta=
cher avec les entraves et de te mettre aux narines un fer, comme
on fait à une jument, verrais- -je tout à coup tomber le feu du
ciel... souviens-toi de mes paroles, tu ne le verras plus #7. » Et Mireille ne répond rien, mais la nuit elle se lève et fuit le
mas paternel. Où ira-t-elle ? Un dé nos modernes réalistes hési- 2 terait : se tuera-t-elle ou ira-t-elle retrouver Vincent? Ce n'est rien de cela. Mireille court vers les Saintes, dont jadis Vincent
lui a dit au'elles étaient les patronnes de la Provence et ne lais-
Le!
46. Cf. au chant V, la dispute entre Ourrias et Vincent. k7. Chant VIL.
Saient pas sans secours ceux qui les imploraient. Enfant crain- … tive, puisque son père la repoussse, elle n'a plus confiance que dans la protection divine. Louis Ratishbonne, quand ül vit Mistral à Paris en 1859, lui demanda « s’il n’aurait pu faire mourir Mireille autrement que par un accident assez vulgaire ». « Vous n’auriez pas voulu, j'espère, qu’elle se tuât, dit-il; chez nous il arrive plus souvent qu'on meurt d'un coup de soleil que de mort volontaire, et le suicide de Mireille n'eût pas été d'un bon exemple‘. » C'est Mistral qui avait raison contre Ratisee bonne; car l'amour pur et la foi sincère font aussi partie de-la réalité. À côté de la colère d'un rude fermier, de la brutalité d'un ‘ -toucheur de bœufs, il y a la naïveté, les extases d’une enfant amoureuse. N'est-ce pas là le vrai réalismeP C’est la Provence rustique, mais rustique ne veut pas dire pastorale. Ce n’est point une « bergerie » comme en révèrent nos siècles classiques, lassés de trop dre et de cérémonie. I n'y a point-ici de Tircis ni de Phyllis; c’est Mireille et c’est Vincent, deux enfants du peuple, dont l'amour est simple, naïf et gauche. Is s'aiment d’abord sans le savoir; on les laisse rire et causer ensemble, c'est sans importance, croit-on. Mais un on comme ils s'amusent à cueillir des feuilles de mürier, ils s’aperçoivent de: leur amour, et c’est Mireille, qui, la première, le dit, sans honte, en rougissant à peine, tant elle est innocente. Hardie, parfois moqueuse, et pourtant timide encore, mais pleine d'une farouche volonté, quand il s’agit de son amour, ah! comme elle est pleinement une petite paysanne de Provence! = C’est la Provence rustique... Derrière les personnages du pre- 3 mier plan, voici que se dessinent des groupes et des foules, dont à = l'anonymat assure mieux encore la vérité et la durée. Voici les laboureurs, revenus des 0 qui, sous les grands micocouliers, prennent ne repas du soir, à la fraîcheur, et chacun tire du plat les fèves, à pleine cuiller; 14 voici qui écoutent Ja chanson de maître Ambroise et qui, le repas fini, vont conduire Lure bêtes à la fontaine. À travers les récits de Vincent, voici la foule de Nîmes, qui se presse sur le passage des coureurs et Es se précipite pour acclamer le vainqueur. Et voici au second
È 48. V. art. de Ratisbonne. Journal des Débats (30 avril 1859).
chant les magnanarelles, qui chantent, en défeuillant les mûriers,
par un beau matin de mai, et les voici plus loin qui dépouillent les cocons dans la magnanerie et qui écoutent la célèbre chanson de Magali, dont elles reprennent le refrain. Plus loin ce sont les spectateurs de la « ferrade », où triomphe Ourrias, passionnés par la coûrse, faisant trembler les tamaris de leurs clameurs frénétiques, plus loin les trois porchers qui, revenant de Saint- Chamas, ramassent Vincent dans la Crau, plus loin, les moissonneurs qui descendent la montagne l'été venu, pour couper le blé en terre d'Arles, et qui, le soir, allument les feux de la Saint- Jean, plus loin dans la nuit une vision confuse de pâtres qui irayent leurs brebis, et, dans la journée où l’on cherche Mireille disparue, les faucheurs, qui coupent le foin, chargent les grandes charrettes, les moissonneurs, qui font tomber les javélles, suivis par les glaneuses, les bergers qui font la sieste, tandis. que leurs troupeaux ruminent, et tout ce monde rassemblé sur l'aire en une sorte de conseil rustique, d'une singulière majesté,
enfin voici les habitants des Saintes qui mêlent aux pieux accents.
du vieux cantique les larmes que leur arrache la mort des beaux
amoureux. Aucune vulgarité dans la description de ces foules, et pourtänt la plus grande vérité, la plus ardente véhémence, et ;
toujours la plus grande justesse de traits. Comme le chœur des tragédies antiques, ces groupes de paysans et de villageois sou-
tiennent et commentent l’action, en dégagent la leçon morale, …
Mais de plus ils rendent l'action vivante, parce qu'ils représentent tout un pays, tout le pays dont le poème est la glorifi-
cation, si bien que sans eux le poème serait à moitié vide, et
pourtant ils ne sont point encombrants, ils occupent leur juste place, un second plan qui fait valoir le premier. C'est la Provence rustique... et tout entière, car par delà ces
personnages du second plan, il y a les travaux qui sont leur tèche 5 quotidienne, il y a les champs qu'ils cultivent, les animaux qu'ils élèvent, les arbres qu'ils soignent, les fleuves qui lés arrosent,
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