‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 174 sur 182 · Mireille, chant VIL, str · texte numérisé non relu

Mireille, chant VIL, str

choses sensibles un instrument assez médiocre; surtout elle ne peut s’abaisser, sans ridicule, aux spectacles populaires. Brizeux annihile un délicat talent à vouloir créer une épopée rustique; … Lamartine n’aboutit dans « Jocelyn » qu'à de merveilleuses effu- Sions lyriques: Le provençal, comme les langues de Grèce et d'Italie, se plie à l'expression de tout le concret: langage du peuple, il a sa familiarité large: les scènes parmi” lesquelles il est naturel qu'il se fasse entendre, sont celles de la vie rustique. En possession de ce merveilleux outil, Mistral s'applique à mettre en vers toute la vie qu’il a sous les yeux, à l’élever à la majesté épique. Sans périphrase, sans nulle précaution oratoire, du premier coup il y réussit; sans le faire exprès, il retrouve, d’inconsciente façon, la simplicité d'Homère et sa grandeur. « Humble écolier du grand Homère », c’est la formule d’une très réelle modestie. 11 n'est pas l'écolier du grand Homère; à trois mille ans de distance, il est de la même race que lui.

“Et même le miracle est qu'il semble plus primitif qu'Homère. Cela tout d’abord étonne, mais qu'on y réfléchisse : Homère, comme on s’en aperçoit aujourd'hui, est le poète d’une civilisation relativement brillante et raffinée; il chante les rois et ses héros sont tout étincelants d'ôr et d’airain: leurs sentiments aussi ne sont point simples; l'âme d'Ulysse est singulièrement com- - plexe et tourmentée; Circé, Calypso, introduisent dans l’ « Odyssée » une atmosphère lourde de sortilèges et dé voluptés. Chez Mistral rien de semblable: ses hommes des champs sont rudes et sains, ils n'ont point de regrets ni de doutes; on ne trouve pas . même chez Hésiode, — que Mistral n’a pas connu, — un accent plus primitif; Mistral est le survivant étrange d’une espèce dis- parue; il semble représentér en plein dix-neuvième siècle un état de senkibilité antérieur aux plus anciens poètes grecs.

Antérieur donc, de toute évidence, à Théocrite et Virgile. Théocrite d’ailleurs semble lui avoir été mal connu&. On le pratique peu dans les classes. Au reste cette Sicile est plus molle

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== n - 63. Les rapprochements que fait Ernest Dupuy (Revue des Deux-Mondes, 16 mai 1914) de certains passages de Mistral et de Théocrite s'expliquent aisé- “ment du fait que Mistral a pris ces passages chez Virgile, imitateur de Théo- … crite. Ainsi pour l'épisode de la coupe, cité plus loin. €

que la Provence arlésienne; elle est plutôt semblable à la côte d'azur; Théocrite enfin est un érudit et un citadin; sans doute il a vu des moissonneurs, des chevriers, des bouviers, il a noté leurs costumes, leurs gestes, leurs habitudes, leurs paroles peutêtre, mais tout de même ses dialogues ne sont pas ceux des pauvres gens de Sicile. Ses idylles, c’est la merveille de l’art Alexandrin, ce n’est pas le poème des champs.

Quant à Virgile, ce fut sans doute aux yeux de Mistral le poète des « Bucoliques » et des « Géorgiques », non celui de « l'Enéïde ». Son influence semble avoir été assez profonde, car ici des rapprochements s'imposent assez précis.

La coupe que le berger Ménalcas décrit à son compagnon Damoetas, où s’enroule en sculpture une vigne. flexible mêlée à des feuilles de lierre5, ne la reconnaissons-nous pas aux mains du pâtre Alàri®, et si Ménalcas n’a pas encore approché ses lèvres des bords de cette coupe, Alàri, lui non plus n'y a pas encore bu®. Les lauriers et les myrtes de l’Arcadie, virgilienne® ne sont pas plus sensibles que les « falabréguiés » de la campagne

avignonnaise ®, si les uns pleurent sur Gallus comme les autres sur Mireille. « La vendange écume aux lèvres des tonneaux; viens.

Ô père Bacchus, Ô Loenéen, viens teindre de vin nouveau tes jambes nues, ayant jeté bas tes cothurnes® » ainsi chante Virgile, et Mistral continue :

« Nu et fort comme un lutteur, quand Bacchus vient, et des vendangeurs conduit la farandole aux vendanges de Crau”. » D'autres rapprochements sont possibles?. Mais il en est un qui

s'impose : comment ne pas assimiler à la Sibylle la vieille Taven,

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