‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 19 sur 182 · Lettre XVI · texte numérisé non relu

Lettre XVI

7. V. A. Thierry : Lettres sur l'Histoire de France; Paris, 1827, p. 97. En note, Thierry cite « Le choix des poésies des Troubadours », de Raynouard.

LES HISTORIENS ET L'IDÉE PROVENÇALE 79 tion de devenir maîtres de toute la Gaule, comme l'avait été Karl le Grand, et de planter la bannière aux fleurs de lis sur le sommet des Pyrénées. La Croisade, prêchée par l'Eglise contre les hérétiques albigeoïs fournit à nos rois l’occasion de renouveler les conquêtes de leurs prédécesseurs; ils la saisirent avide- -ment et surent la mettre à profit. Cette guerre, dont les suites politiques furent immenses, rattacha pour jamais au royaume de France les rivages de la Méditerranée où Philippe-Auguste, s'embarquant pour la Terre-Sainte, n'avait pu trouver un seul port qui le reçut en ami. Ainsi commença la grande réunion territoriale accomplie aujourd’hui, mais que deux conquêtes successives, sous les deux premières dynasties, n'avaient pu opérer d'une manière durable. »

Sans doute ce n’était pas la première fois que l’on parlait de la Croisade contre les Albigeois, puisque, nous l'avons vu, Sismondi l’avait déjà flétrie et que Rochegude avait manié contre elle la prosopopée du dix-huitième siècle. Mais c'était en « philosophes », en « encyclopédistes » que l’un et l’autre avaient parlé; ils avaient flétri le « fanatisme » des croisés, l'horreur des guerres de religion. Pour la première fois Thierry faisait de la Croisade une question de race, non de religion, et cette interprétation allait devenir celle de Fauriel, et celle après lui, de la plupart des historiens et poètes provençaux à partir de 1830.

Dans ces terres du Midi, soumises si brutalement à la domination du Nord, Thierry avait vu vivre l'esprit de liberté, qui n'avait pu se développer au Nord sous le despotisme d’une monarchie militaire. C’est du Midi, que, selon lui, est parti le mouvement d’affranchissement communal, qui, de proche en proche, a gagné les cités du Nord.

« Antérieurement, disait-il, à la date des quatre ou cinq chartes de Louis le Gros, les grandes cités de la Provence, du Languedoc et de la Bourgogne possédaient une justice à elles et des magistrats de leur choix; de temps immémorial, Narbonne, Béziers, Lyon, Marseille et Arles étaient des villes de commu-

nes8ê. »

8. Ibid, pp. 110 et 139. Voir ce sentiment de la liberté des villes méridionales au Moyen âge, traduit par Mistral dans son poème aux Catalans (Lis Isclo

d’or; Paris, Lemerre, p. 165).

Même après l’atroce guerre albigeoise les peuples du Midi conservèrent le sentiment très vif de leur liberté, l'orgueil de leurs franchises locales, de leur originalité, et cela jusqu'à la veille de la Révolution. Rien de plus significatif à ce sujet que les discours de Mirabeau prononcés aux Etats de Provence.

« Il y atfesle avec chaleur, dit Thierry, le nom de la nation provençale 1°, les libertés de la terre de Provence, les droits des communes de Provence; ces formules dont notre langue est depuis si longtemps déshabituée semblent presque au premier abord n'être que des fictions oratoires, et tel doit être notre sentiment involontaire à nous, Français, qui depuis trente annéés, ne con-. naissons plus de droits que les droits déclarés à Paris, de libertés que les libertés sanctionnées à Paris, de lois que les lois faites à Paris. Pourtant ce n'étaient point alors de simples mots vides de sens; alors le patriotisme français se redoublait en effet dans un patriotisme local qui avait ses souvenirs, son intérêt et sa gloire. On comptait réellement des nations au sein de la rue française; il y avait la nation bretonne, la nation normandë; nation béarnaise, les nations de Bourgogne, d'Aquitaine, de Pa guedoc, de Franche-Comté, d'Alsace, Ces nations distinguaient sans les séparer leur existence individuelle de la grande existence commune; elles se déclaraient réunies, mais non subjuguées, elles montraient les stipulations authentiques aux termes desquelles leur union s'était faite; une foule de villes avaient leurs chartes de franchises particulières, et quand le mot de Consti- ‘tution vint à se faire entendre, il ne fut point proféré comme une expression de renoncement à ce qu'il y avait d’individuel, c'està-dire de libre dans cette vieille existence française, mais comme le désir d’une meilleure, d’une plus solide, d’une plus simple garantie de cette liberté trop inégalement, trop bizarrement empreinte sur les diverses fractions du sol...

La Révolution en son principe a donc été fédéraliste, et ce

9. Voir : « Dix ans... », p. 265. Get article parut le 2 février 1820, dans Le Censeur Européen, comme compte rendu d'une édition par M. Barthe d’un Recueil de discours de Mirabeau.

10. Mistral, dans la Préface de la 1'° édition des Jselo d’or; Paris-Lemerre, 1876, parle de la noble race qu'en plein 89 Mirabeau nommait encore la nation provençale,

n'est que par suite des circonstances difficiles, et surtout de la guerre étrangère, qu'on a éprouvé le besoin de se serrer pour se défendre contre l'ennemi. Depuis le pouvoir central a profité de ces concessions des provinces, dictées par la nécessité du moment, et il en a abusé.

Il faut donc se lever contre ce pouvoir central, dont l’oppression est illégitime et demander des représentations locales. Il faut que chaque province présente ses réclamations « dans un langage approprié aux intérêts, aux caractères, à l'existence antérieure de chaque partie de la population, dans un langage de franchise et de fierté »; il faut que lon tire «de la poussière des bibliothèques les vieux titres de nos libertés locales, en représentant ces titres aux yeux des patriotes qui ne les connaissent plus et qu’une longue habitude de nullité individuelle endort dans l'attente des lois de Paris ». « Ne craignez point, concluait Thierry, de remettre au jour les vieilles histoires de notre patrie, ‘la liberté n'y est pas créée d'hier. Ne craignons pas de rougir en regardant nos pères; leurs temps furent difficiles; mais leurs âmes n'étaient point lâches. N’autorisons pas les soutiens de l'oppression à se vanter que quinze siècles de la France leur appartiennent sans réserve. Hommes de liberté, nous aussi nous avons des aïeux... » à

Si j'ai cité longuement Augustin Thierry, je crois que de telles lignes valaient la peine d’être reproduites ici. C'était à cette époque une vraie révélation. Sans doute cette histoire provinciale que Thierry réclamait, elle était faite en partie, sans qu'il s’en doutât, par des savants obscurs, mais qui n'en avaient pas moins amassé les documents essentiels, et c'est ainsi que pour la Provence on avait les travaux de Bouche, de Ruffi, de Papon, ceux de Dom Vaisseitte pour le Languedoc. Mais aucun de ces ouvrages ne devait avoir le retentissement de ceux de Thierry. Les temps désormais étaient venus où l’histoire officielle allait ne plus pouvoir ignorer la longue et tragique histoire des provinces, qui avaient peu à peu constitué la nationalité française. De toutes parts on commençait à sentir qu'il fallait faire l’histoire du peuple, mais, quand on en venait à celle du peuple du Midi, on s’apercevait qu'il avait été pendant des siècles en lutte contre le Nord, qu'il n'avait été soumis que par une guerre impitoyable,

78 LE MOUVEMENT SAVAN1

menée sous le couvert de la religion et qu'enfin, il n'y avait pas quarante ans, un orateur comme Mirabeau parlait encore des droits de la nation provençale. Quel sujet d’exaltation que de telles lectures pour de jeunes patriotes méridionaux! Et ces lectures il y a. tout lieu de croire qu'ils les ont faites. À tout le moins il est sûr qu’ils ont eu connaissance de l’œuvre de Fauriel et de Mary-Lafon, et comme nous allons le voir, elles ont plus d’un rapport avec celle d’Augustin Thierry. = —

En tout cas l'influence de Thierry sur Michelet n’est pas niable, et dans le second volume de son Histoire de France, paru en 1835, Michelet ne passait-il pas en revue d’abord les races qui peuplaient le sol de la Gaule, ensuite les provinces dont la réunion à peu à peu constitué la France? Ce brillant tableau, où le visage de la patrie française était peint d’une main fougucuse et souveraine dans la diversité de ses aspects, ne devait-il pas inspirer à chaque province le sentiment de sa valeur propre? Chacune pouvait y trouver les grands traits de sa géographie historique et chacune un sujet d’orgueil. Et, sans doute, Michelet écrivait . «Il n’y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France. » Sans doute, il écrivait : « Dans la France la première gloire est d'être Français... L'Angleterre est un empire, l’Alle- . magne un pays, une race, la France est une personne. La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans l'échelle des êtres. L'esprit local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du he de la race a cédé à l’action sociale et politique. La fatalité des lieux a été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s’est animé à son soleil, le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la réflexion du Nord. La société, la liberté ont dompté la nature, l’histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation merveilleuse l'esprit a triomphé de la matière, le général du particulier et l’idée du réel.

Mais il écrivait aussi : |

« Gette belle centralisation, par quoi la France est la France,

11. Il faut noter l'accueil fait par Augustin Thierry à Jasmin, quand celui-ci vient à Paris, en 1849, et l'intérêt que Thierry porte à cette poésie du peuple méridional. V. F. Donnadieu, op. cit., p. 350.

nat Ex à

elle attriste au premier coup d'œil. La vie est au centre, aux extrémités, l'intermédiaire est faible et pâle. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convention eut à vaincre le fédéralisme provincial, avant de

. vaincre l’Europe. Le carlisme est fort à Lille, à Marseille; Bor-

deaux est français sans doute, mais tout autant colonial, américain, anglais; il faut qu'il transporte ses sucres, qu'il place ses vins. »

Et il disait de la Provence :

« Gomment ce pays-là n’a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien vaincu:l'Italie au treizième siècle. Comment est-il si

terne maintenant, en exceptant Marseille, c’est-à-dire la Mer? »

Mais c’est surtout chez Guizot que nous retrouvons l'accent d'Augustin Thierry, ou plutôt, — car il n’est point son disciple, mais son contemporain, — l'influence de Mably. C’est comme un complément aux Observations de Mably, dont il donne une édition nouvelle, qu'il publie en 1823 ses Essais sur l'Histoire de France. L'opposition des races. c’est encore à cette idée qu'il se tient : la race franque a opprimé la race gallo-romaine, de même qu'en Angleterre la racé normande a soumis à son pouvoir les Anglo-Saxons, premicrs habitants du sol. « Vainement, disait-il, l’oppression normande a cessé depuis bien des siècles; vainement il n’y a plus, depuis bien des siècles, ni Normands ni Saxons, les haines du douzième siècle demeurent et se retrouvent aujourd’hui encore dans les opinions des partist?. »

C’est d’une façon tout analogue qu'il envisageait, en 1828, la Croisade contre les Albigcois. Il montrait, à ses auditeurs de la Sorbonne, la Provence du Moyen âge comme une petite Italie, avec des villes libres et florisssantes, tendant à se constituer en républiques indépendantes, mais sous la menace constante de la féodalité du Nord. La croisade fut justement la lutte de cette féodalité « contre la tentative d'organisation démocratique du Midi. Malgré les efforts du patriotisme méridional, le Nord lem- +

porta 3 ».

Bo Essais.…, p. 363 ; 13. Histoire de la Civilisation, Cours de 1828, 1'° leçon.

Ainsi tous les historiens, quel que fut leur parti philosophique où politique, s’accordaient pour donner aux jeunes gens du Midi l'impression qu'ils étaient les fils d’un pays vaincu, mais qui conservait ses droits.

Fauriel.

Mais un homme est plus important qu'Augustin Thierry pour la cause provençale : c’est le grand esprit, trop oublié de nos jours, qui s'appelait Claude Fauriel et que Sainte-Beuvet#, en 18/5, déclarait «le devancier, l’initiateur secret, mais direct, l’inoculateur de la plupart des esprits de ce temps-ci en histoire, en méthode littéraire, en critique ». = FRS

Sa carrière est aussi curieuse que celle de Ray sourd et d'un grand nombre de leurs contemporains, auxquels la Révolution donnä tout à coup une orientation imprévue; né à Saint-Etienne en 1772, élevé au collège des oratoriens de Tournon, sous-lieutenant en 1793 dans la compagnie de la Tour-d'Auvergne, de retour à Saint-Etienne, y travaillant jusqu'en 1799, ensuite secrétaire de Fouché au Ministère de la police, tout cela ne semblait pas le prédestiner à exalter les jeunes imaginations méridionales. ;

Mais voici qui va l’orienter vers le but encore lointain : il est de la société d'Auteuil, qui se réunit autour de M"° de Condorcet, c’est « l'ami filial de Cabanis », dit Sainte-Beuve, il connaît M”° de Staël, Benjamin Constant, Charles de Villers; par leur intermédiaire il s'intéresse aux littératures étrangères; M"° de Staël lui fait faire en 1806 la connaissance-de Schlegel; sous cette influence en

14. V. Sainte-Beuve : Revue des Deux-Mondes, juin 1845, recueilli dans Portraits Contemporains, t. Il, p. 474, et surtout le livre de M. J.-B. Galley, Claude Fauriel (1772-1843); Saint-Etienne, 1909, et la leçon d'ouverture du Cours de Langues et Littératures de l'Earèpe méridionale, prononcé par M. Jeanroy, et publié dans la Revue Bleue (x2 et 19 février 1910).

1810 il publie une traduction de la Parthénéide du poète danois Baggesen. IL se lie aussi avec des Italiens, le poète Monti, Manzoni, qui fut pour lui un intime et dont il devait en 1823 traduire les tragédies.

Par les Italiens il semble être arrivé aux.Troubadours. Guizot, en juin 1811, lui écrivant de Nîmes, « lui demandait des nouvelles de son Dante et de ses Troubadours comme d’un travail déià fort entaméts »,

Deux voyages semblent avoir fortifié sès goûts, d'abord en 1801 il fait un voyage en Provence à la suite de François de Nantes,

[son protecteur, en tournée de conseiller d'Etat; en 1823, pour secouer le chagrin que lui causait la mort de M*° de Condorcet, il fait un séiour de deux ans à Milan et à Florence.

Pendant son absence, paraissaient à Paris en 1824, « Les Chants Populaires de la Grèce moderne!6 » qu'il s’occupait à rassembler depuis quelques années; et voici qui devient pour nous très intéressant. Sans doute Fauriel a cédé, en les publiant, aux préoccupations politiques du temps, mais l'intérêt qu'il y trouvait était celui d’une littérature populaire, toute spontanée, sans rien de factice. « Fauricel, dit Sainte-Beuve, était amoureux du primitif en littérature; il aimait surtout la poésie à cet âge de première croissance où elle est presque la même chose que l’histoire. Chants serbes, chants grecs, chants provençaux, romances espagnoles, moulakas arabes, il embrassait dans son affection et dans ses recherches tout cet ordre de productions premières et comme cette zone entière de végétation poétique. »

Sainte-Beuve nous rapporte à ce propos une anecdote charmante

: qui nous montre déjà par quels liens étaient unis tous ceux qui s’intéressaient aux chants populaires, d’où qu'ils fussent, et nous pouvons y voir un premier indice de l’état d'esprit régionaliste.

« Un homme, nous dit:il, qui s’entendit avec Fauriel dans l'enthousiasme du primitif, ce fut, le croirait-on, le grand médecin Laënnec. Ce personnage excellent avait été mis en relations avec Fauriel par M. Cousin dont il était le médecin et l'ami.

Page 1