Dix ans d’études historiques. Préface, p
LA
L'importance de ces déclarations est extrême à un triple point de vue, c’est que d’abord Fauriel constatait le mouvement d’études méridionales, et par sa constatation lui donnait corps, pour ainsi dire.
C'est ensuite que Fauriel présentait la littérature provençale comme une littérature véritablement étrangère. Le mot est tout à fait important et l'importance, je pense, en est double. D'abord le public français, et surtout ce qu’il y a de romantique dans ce public, du moment que cette littérature est étrangère, va tout de suite s'y intéresser, lui trouver un pittoresque certain, inventé pour elle, une couleur, une allure spéciales; il y avait au contraire danger de mépris ou d'indifférence, si on l'avait présentée comme une simple littérature provinciale. D'’autre part le public provençal, qui n’est pas encorè formé, mais qui se formera dès ce moment et grossira de plus en plus, considérera que son ancienne littérature n’a aucun rapport avec la littérature française et par conséquent exaltera à sa manière le sentiment méridional en face de Ja centralisation française.
Enfin la troisième affirmation de Fauriel est tout aussi peu négligeable; selon lui la littérature provençale est à l’origine des autres littératures modernes et elle les a toutes inspirées. On voit par là combien plus tard il sera naturel que les poètes provençaux s'exaltent et, le patriotisme aidant, voient dans la Provence l’initiatrice de la civilisation contemporaine, la porteuse sublime de la lumière au milieu des ténèbres du Moyen âge. = C'est là une idée qui sera particulièrement chère à Mistral, et l’on peut dire, que, plus que Raynouard ou tout autre, c’est Fauriel qui l’a lancée.
Cette affirmation de Fauriel à d'autant plus d'importance qu'il a élargi les idées courantes sur la poésie provençale. Galvani, Raynouard et Diez considéraient que les Provençaux avaient cultivé avec succès, la poésie lyrique, mais seulement la poésie lyrique, et que l'épopée du Moyen âge était pour la plus grande partie française ou bretonne. |
Contre cette assertion Fauriel s'inscrit en faux. Il s'étonne?
18. V. notamment le chant IV de Calendau, str. 17. 19:00 Il? ch xx vor.
qu'on ait pu affirmer sérieusement l'absence de poésie épique en Provence; ce serait un fait littéraire unique et l’on doit avant tout examen se défier de cette affirmation. Mais l'examen confirme cette défiance : tout d’abord les Provençaux n'ont-ils pas eu à leur disposition la plus riche matière épique qui fût, c'està-dire la lutte contre les Sarrazins, à laquelle ils étaient encore plus intéressés que les populations du Nord.
« Il y a une grande légèreté, disait-il, à-supposer, comme on le fait d'ordinaire, du moins implicitement, que ce fût seulement au douzième et treizième siècles et seulement dans le Nord de la’ France que les incidents de la longue lutte des chrétiens et des Arabes d'Espagne, sur la frontière des Pyrénées, devinrent des sujets de poésie populaire. Les populations du Midi avaient été infiniment plus intéressées que celles du Nord aux chances de cette lutte; elles y avaient pris une beaucoup plus grande part et.il est évident que si elle dût être, dans la Gaule, un thème de poésie, ce düt être d’abord dans la Gaule méridionale. »
Un autre thème d'inspiration fut de toute évidence la première Croisade. D'ailleurs les Troubadours font allusion dans leurs vers à des chants épiques, qu'ils supposent connus de tous et l’on peut extraire de leurs œuvres le titre et le sujet d’une centaine de poèmes épiques, outre les fragments qu'on a pu en retrouver, comme la légende de Sainte-Foy d'Agen.
Quant à la disparition de ces récits épiques en langue d’oc it est facile de l'expliquer par la persécution qui suivit la Croi sade contre les Albigeois.
« La monstrueuse guerre des Albigeois, dit-Fauriel (employant des termes plus violents encore que. ses prédécesseurs), qui détruisit la civilisation du Midi porta aussi un coup mortel à sa littérature. »
C'est que d’abord les hautes classes de la société abandonnèrent peu à peu la langue provençale, mais c’est aussi que l'autorité pontificale fit brûler la plupart des livres écrits en langue. d'oc. -
« On ne saurait évaluer ce qui se perdit de monuments de l'ancienne littérature provençale par suite de cette persécution inquisitoriale, mais on ne peut douter qu'il n'en périt un grand nombre. Le temps, l’incurie, le vandalisme des guerres de reli-
86 LE MOUVEMENT SAYANT
gion au seizième siècle ont comblé ces pertes, et peut-être est-il plus étonnant d’avoir encore quelques ouvrages provençaux que d'en avoir tant perdu?. »
Démontrer que les Provençaux ont créé une riche épopée, c'était bien, mais Fauriel va plus loin; ces épopées provençales, affirme-t-il, sont à l’origine des épopées françaises et des romans de la Table Ronde.
Des épopées françaises, d’abord : car, dit-il, les Troubadours font très fréquemment allusion à des récits épiques, qui racontent des événements aujourd’hui connus par les épopées de France, ainsi les guerres de Charlemagne contre les Arabes, l’épisode de Rolland, les combats de Guillaume d'Orange contre les Sarrazins. Or on ne peut imaginer que les Troubadours fissent allusion à des romans écrits en français, langue que fous ils ignoraient ainsi que le public. Donc ce sont là des romans provençaux, mais ils paraissent avoir ressemblé de si près aux romans français que la coïncidence paraît impossible. Il faut one les Provençaux aient imité les Français où que ce soit le contraire. Or pour Fauriel c'est le contraire, car la littérature provençale s’est développée bien antérieurement à la littérature française.
De plus le thème principal des chansons de gestes, la lutte contre les Sarrazins, est un thème tout naturellement méridional. En outre dans toutes les chansons de gestes les traits de mœurs, ceux surtout de la chevalerie, ont bien des rapports avec fa civilisation provençale, telle que nous la connaissons par les poésies lyriques, avec la conception que les Provençaux ont eue de l'amour et de la bravoure. La géographie elle-même milite en faveur de cette hypothèse; d’une part on trouve dans le Midi beaucoup d’appellations! qui témoignent de la popularité des héros épiques, tel Roland, d’autre part on trouve dans les chansons de gestes beaucoup de héros et de noms de lieux qui se rapportent aux régions méridionales.
Pour toutes ces raisons Fauriel considère que l'épopée française n’est qu’une imitation ou même une copie de l’épopée pro-