Ibid, p
vençale dont il ne reste aujourd’hui qu’un souvenir et quelques fragments.
Mais, chose plus étonnante, l'épopée bretonne elle-même dérive de l'épopée provençale. L'affirmation surprend Je lecteur: Fauriel l'appuie sur des arguments qui sont vraiment ingénieux et subtils..
À vrai dire il ne saurait nier qu'il n'y ait eu primitivement une légende d'Arthur, en Bretagne; mais de cette légende les Provençaux se sont emparés, et ce sont eux en réalité qui ont créé l’épopée chevaleresque. Cette épopée est postérieure aux chansons de gestes; c'est justement quand les héros féodaux ônt paru trop rudes et trop brutaux pour le goût de plus en plus raffiné que l’on a créé le type du chevalier courtois et pur, le cycle de la Table-Ronde et du Graal.
Pour appuyer ces assertions Fauriel recourt à la méthode qui déjà lui a servi; il recherche chez les Troubadours les allusions aux romans de la Table-Ronde et il les trouve nombreuses. Or ces allusions sont antérieures par la date aux plus anciennes rédactions françaises ou allemandes des romans bretons; par conséquent il a dû y avoir un prototype provençal.
Prenant comme exemple l’histoire de Tristan, Fauriel s'efforce de faire une démonstration précise. 3
IL est plus affirmatif éncore quand il s’agit de prouver l'origine provençale de la légende du Graal. Le premier détenteur du Graal, Pérille, s’est établi au Nord-Est de l'Espagne et combat contre les païens de Saragosse; son fils Titurel soumet le royaume de Grenade. Tout le début de cette histoire se déroule en Catalogne et en Aragon; or à la cour des rois d'Aragon venaient chanter les poètes provençaux. De plus le Graal est enfermé dans une montagne qu'ôn appelle Montsalvat, et c'est là un nom provencal: ilest gardé par une milice religieuse qui rappelle l’organisation des Templiers; cr c'est dans les régions méridionales que l'ordre des Templiers s’est établi et développé plus que partout ailleurs. I n’y avait rien qui fut plus dans l'esprit de la poésie provençale que de célébrer une chevalerie guerrière qui se donnât pour tâche l’extermination des Sarrazins. Enfin le mot même de Graal ou Grazal est caractéristique; il signifie vase en langue
d’oc.
La conclusion de Fauriel est très nette :
L'épopée chevaleresque provençale se divise donc, dès le milieu du douzième siècle, en deux branches parfaitement distinctes l’une de l’autre par la forme, par le caractère poétique, par la distinction aussi bien que par le sujet. L'une fut l'épopée carlovingtenne, nationale, populaire, austère et rude, développement spontané d'anciens chants historiques sur les guerres du pays contre les Maures. L'autre fut l'épopée de la Table-Ronde, toute d’un jet, toute d'invention sentimentale, raffinée, principalement faite pour les hautes classes de la société. Ces deux branches d’épopée formaient le complément naturel et nécessaire de la poésie lyrique des Troubadouürs. Elles étaient conjointement avec celle-ci l'expression poétique de la civilisation provençale.,
« Lorsqu’à dater de la deuxième moitié du douzième siècle, de 1160 à 1200, la poésie provençale pénétra dans les diverses contrées de l'Europe pour donner dans chacune le ton à la poésie locale, elle y pénétra tout entière, avec ses développements épiques comme avec ses développements lyriques; il n'y a pas moyen de concevoir une division, une exclusion à cet égard; il y a plus, les genres épiques provençaux durent être et furent, à tout prendre, ceux qui eurent le plus d'influence et de popularité à l’étranger. Partout où ils se trouvèrent en contact avec une épopée ou avec des traditions épiques indigènes, ils les modifièrent. Partout où ils ne trouvèrent point d’épopée nationale préexistante, ils en tinrent lieu. |
« Or de tous les pays où fut accueillie la poésie provençale, la France était indubitablement celui où elle avait le plus de chance d’un succès complet; le voisinage, les relations politiques, l’affinité des idiomes, les souvenirs de l’ancienne unité gauloise, tout cela facilitait en France l'adoption, et l'adoption aussi entière que possible du système poétique du Midi. De toutes les raisons qui y firent recevoir dans son intégrité la poésie lyrique des Troubadours il n'y en avait pas une qui ne dût faire adopter aussi leur épopée. » |
On voit toute D'nbortines d’une telle déclaration. A vrai dire Fauriel n'était point le premier à soutenir cette théorie. Le premier avait été l'abbé Papon, quand il avait dit son mot dans
ce débat sur les Trouvères et les Troubadours, dont nous avons parlé, qui avait enflammé les imaginations vers 178521.
Ses arguments étaient, pour quelques-uns, ceux que devait invoquer Fauriel. Lui aussi du fait que les Troubadours daps leurs morceaux lyriques faisaient allusion à des romans et récits con- Cluait à l'existence de ces romans en provençal?2.
Lui aussi s’'appuyait sur les noms de lieux et de héros, qui dénotent l'origine méridionale d’un certain nombre de chansons :
Les noms de Beaucaire et de Saluces, disait il, où se passe aventure intéressante d’Aucassin et Nicolette, et l’attendrissante histoire de Grigelidis nous autorisent à disputer aux Trouvères l'invention de ces deux contes. »
Je ne sais si Fauriel avait eu connaissance des arguments de Papon, en tout cas illeur à ‘donné une ampleur, une force, une publicité nouvelles; seuls quelques érudits de Provence pouvaient être au courant des arguments du savant abbé; grâce à Fauriel tout le monde savant s’émeut. Paulin Pâris entre en lice pour le combattre; on discute avec âpreté, le débat passe les frontières; W. Schlegel publie une brochure*# où il tâche de mettre au point la question avec un louable souci d'impartialité . .« J'apprends, dit-il, que M, Fauriel a déjà été attaqué avec aigreur, pour avoir exalté trop exclusivement les Provençaux. Cela est fâcheux. Je ne conçois rien, je l'avoue, à cette partialité de province. » |
Six ans plus tard Edgard Quinet adoptait la théorie de Fauréels
. Le savant travail de M. Fauriek ne permet guère de douter que les Provençaux n'aient été les créateurs du mécanisme épique. Si d’ailleurs on compare les poèmes de la langue d'oc et ceux de la langue d’oïl on s'aperçoit bientôt que les épithè-
tes et les comparaisons convenues, les fins de vers fréquemment