Revue des Deux-Mondes, 1% janvier
employées, les refrains, les habitudes et les idiotismes particuliers aux Trouvères ont été littéralement transportés d'un dialecte dans l’autre... »
Hippolyte Fortoul, quelques années plus tard, allait encore plus loin#%. Après avoir rendu justice aux travaux de Fauriel qu'il admire, il allait jusqu’à lui reprocher de n'avoir pas supposé un théâtre provençal, imité par les Italiens et les Espagnols. « N’eût-il pas, disait-il, offert un spectacle complet et bien digne de piquer son ambition? Il eût peint les trois peuples qui passent pour-avoir marqué leur génie original dans les trois grands genres de la poésie moderne, les Français dans le roman chevaleresque, les Italiens dans la poésie lyrique, les Espagnols au théâtre, recevant l'inspiration première et le germe fécond de ces Provençaux, qui, après avoir tout possédé, tout inventé, tout donné à leurs voisins plus tardifs et plus heureux, achèvent de perdre sous nos yeux jusqu à leur langue, jusqu'à leur nom au sein d’une nation rattachée par eux à la civilisaton antique. » On voit le chemin qu'avait fait en quinze ans l’idée de Fauriel et combien elle s'était élargie encore dans les esprits méridionaux. Car Ilippolyte Fortoul est un méridional; né à Digne en 1811, plus tard professeur de littérature française à Toulouse et à Aix, c’est lui, qui, Ministre de l'Instruction publique dans les premières années du second Empire, devait prescrire cette enquête sur les chants populaires qui amena chez Mistral Adolphe Dumas?.
Ce n'étaient point les seuls services que Fauriel devait rendre à la cause méridionale. En 1837 il publiait une « Histoire de la Croisade contre les hérétiques Albigeoïs® », en vers provençaux avec une introduction très substantielle. Fauriel ignore
25. V. Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1846. Fortoul signalait dans ce même article les publications de Villemarqué : Chants populaires de la Bretagne (1859), et Contes populaires des Marins Bretons (1842).
26. Il faut ajouter à ces articles sur Fauriel celui de Sainte-Beuve, cité plus haut. Revue des Deux-Mondes, juin 1845.
27. V. Mistral : Mémoires; Paris, Plon, 1906, pp. 305-709. C'est donc l’enquête prescrite par Fortoul qui devait amener Mistral à connaître Lamartine, puisque Dumas présenta plus tard Mistral à Lamartine. V. V® partie, ch. rm.
28. Dans la Collection des documents inédits sur l'Histoire de la France.
encore que ce poème a eu deux auteurs et depuis ses travaux ont été remis au point®, mais par cette publication il n’en redonnait pas moins aux populations méridionales la conscience de leur antique indépendance, soumise par la force à l’autorité de la France; il travaillait dans le même sens que Rochegude, Raynouard, Augustin Thierry, Mary-Lafon et tant d’autres. En homme qui avait édité les chants populaires de la Grèce révoltée, Fauriel voyait dans le poème qu'il publiait le chant d'une race qui proteste Contre son asservissement; il considérait la Croisade contre les Albigeois non point comme le choc de passions’ précises, d'intérêts déterminés, mais comme le heurt de deux âmes, de deux civilisations antipathiques, celles du Nord et celle du Midi de la Gaule. Là où Rochegude avait vu surtout une guerre de religion, il apercevait une lutte de races.
Il appuyait son opinion sur les faits dans son Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des conquérants germains®, dont le titre seul dit assez l'esprit; c'était la confirmation par une étude minutieuse de la thèse que Thierry avait aventurée par une sorte d’intuition; c'était somme toute un long cri de protestation contre la centralisation militaire des rois de France.
Fauriel mourait en 1844 sans avoir achevé son œuvre et même sans avoir publié son Cours de 1831 qui devait voir le jour en 1846 seulement, par les soins de ses amis. Mais c'était plutôt Rà une bonne fortune pour les jeunes poètes de Provence, puisque c'était justement l’époque où ils commençaient à s’éveiller à la vie littéraire. Quelques années plus tard J.-B Gaut dans sa Préface du Roumavägi deis Troubaiïres$t citait Fauriel en tête des savants qui avaient le mieux tracé le tableau des origines et de l’histoire de la littérature provençale.
29. Voir notamment la savante édition de Paul Meyer. 30. 4 volumes en 1836.
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” La vulgarisation de l’idée : Mary-Lafon.
Un disciple intéressant de Thierry et de Fauriel est ce Mary- Lafon, que nous aurions pu ranger à la suite de Raynouard parmi les romanistes, si d'autre part il ne s'était révélé comme un historien,.et s’il ne nous avait pas comme tel apparu plus intéressant. À vrai dire d’ailleurs ce n'est ni un philologue ni un historien; plutôt qu’un savant, c'est un vulgarisateur, mais son influence est d'autant plus grande qu'il met sous une forme claire, commode et quelque peu grossière les idées que de jeunes poètes ne seraient pas allés chercher peut-être dans des livres plus austères. É ne
Originaire du Tarn-et-Garonne, venu de bonne heure à Paris, il est le gascon souple, qui sait d’où vient le vent et lui tend ses voiles, et s’il s’est tourné de bonne heure du côté des études méridionales, ce nous est une forte preuve de leur faveur dès 1830. Il nous avoue lui-même en effet®, que, jeté d’abord dans le camp romantique, il eut l’idée de faire, selon la manière de Walter Scott, un roman sur le Moyen âge méridional. Le héros en était Bertrand.de Born#, l’un des plus fameux Troubadours; ce roman parut en 1835 sous ce titre, et en sous-titre : Mœurs du Midi. C’est par ce romantisme que Mary-Lafon arrive aux études romanes: d’ailleurs il est membre de la société des antiquaires de France, de celle de linguistique; il y connaît Charles Nodier; il cause avec lui des poésies de Jasmin; Mary-Lafon ne l'aime pas, mais cette antipathie ne l'empêche pas de s'intéresser au mouvement méridional et de consacrer plusieurs volumes à ces études.