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CHAPITRE HI

Les Amis des patois.

La Révolution et les patois.

La Révolution se trouve en présence d’un peuple qui, dans les villes, comprend à peine le français et le parle peu, qui, dans les campagnes, ne le parle et ne le comprend past. Grégoire avoue, EN 1794, Qu’ « au moins six millions de Français, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale, qu'un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie, qu’en dernier résultat le nombre de ceux qui la parlent purement n'excède pas trois millions et que, probablement, le nombre de ceux qui l'écrivent correctement est encore moindre ». Or, il faut avouer que pour l'œuvre entreprise par la Convention, c'était une grave difficulté.

Pour une monarchie le problème-ne se posait point : il suffisait au Foi d'avoir dans les provinces des gouverneurs et des intendants, que les rapports des autorités locales éclairaient suffisamment; un intendant pouvait ignorer le langage populaire, les nobles et les Hourgeois le connaissaient pour lui, et comme on ne prétendait point demander au peuple son avis,

1. Dans la Statistique des Bouches-du-Rhône (1824, Marseille), le comte de Villeneuve constatait que le provençal était, à cette date de 1824, le langage usuel dans les classes moyennes et dans le peuple. « Il s’écoulera encore bien des années et peut-être bien des siècles avant que la langue française devienne populaire. » |

il n'étail point nécessaire qu'il sût l’exprimer. Mais sitôt qu'on a décrété le peuple souverain, sitôt qu'on lui a donné le droit de vote, le droit de contrôle des actes publics, il faut le mettre à même de comprendre ces actes publics, rédigés en français, de participer à la vie française par la connaissance de la langue française. Sans doute on aurait pu se contenter de lui en donner des traductions, et c'était la mesure qu'avait prise la Constituante, quand le 14 janvier 1790, elle avait ordonné de « traduire ses décrets en dialectes vulgaires. » Mais la Convention avait d’autres espérances : ces Jacobins qui rêvaient la République « une et indivisible », qui avaient voulu qu’on effaçât de la carte de la France les noms des vieilles provinces, qui poursuivaient les Girondins de l'accusation de fédéralisme, comment auraient-ils supporté de voir, ayant détruit les provinces, subsister les dialectes? « Nous n'avons plus de provinces, s’écriait l'abbé Grégoire?, et nous avons encore trente patois qui en rappellent les noms. » Ils étaient logiques avec eux-mêmes: la conception unitaire de la France commandait l’enseignement obligatoire du français et la chasse aux dialectes; la conception égalitaire né la commandait pas moins. En cette fin du dix huitième siècle, en effet, le français est dans les provinces la langue des nobles et des bourgeois quand ils veulent se donner bel air; le patois est la langue du peuple; ‘c'est là ce qu’un Conventionnel ne saurait supporter.

« Tous les membres du souverain, disait avec logique l’abbé Grégoire, sont admissibles à toutes les places; il est à désirer que tous puissent successivement les remplir... Cet état de choses nous présente l'alternative suivante : si ces places sont occupées par des hommes incapables de s’'énoncer, d'écrire correctement dans la langue nationale, les droits des citoyens seront-ils bien garantis par des actes dont la rédaction présentera l’impropriété des termes, l’imprécision des idées, en un mot tous les symptômes de l'ignorance? Si, au contraire, cette ignorance exclut des places, bientôt renaîtra cette aristocratie, qui jadis employait le patois pour montrer son affabilité protectrice à ceux

2. Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois et d’universaliser la langue française, par Henri Grégoire; Paris, an II. »o pp. in-8°,

qu’on appelait insolemment les petites gens. Bientôt la société sera réinfestée de gens comme il faut; la liberté des suffrages sera restreinte, les cabales seront plus faciles à nouer, plus difficiles à rompre, et par le fait, entre deux classes séparées s’établira une sorte d’hiérarchie (sic). Ainsi l'ignorance de la langue compromettrait le bonheur social et détruirait l'égalité: » C'étaient là, au point de vue révolutionnaire, de fortes raisons. On s’est beaucoup moqué de l’abbé Grégoire, et Nodier ne lui a point ménagé les épigrammes. Pourtant ce fut un savant, et parmi tant d’énergumènes un esprit d'artiste et de lettré. C'est lui qui déposa sur le Bureau du Comité de Salut public trois rapports où il osait flétrir les actes du vandalisme révolutionnaire et réclamer le respect des œuvres d'art, quel qu'en fut le sujet, aristocratique ou religieux. C’est lui qui s’occupa d'organiser les bibliothèques de la Nation. Sans doute il s’égare et prête à sourire, quand il convie le Comité d'instruction publique à donner au français, à l’aide d’une grammaire nouvelle et

d’un dictionnaire nouveau, « le caractère qui convient à la lan-

gue ‘de la liberté »; pourtant il à une vue, je ne dis pas juste, mais logique, des nécessités qui s'imposent à son parti, quand il veut, comme il dit, « uniformer » la langue, non pas que cette unification soit nécessaire-à l'existence d’une République française, mais parce qu'elle est nécessaire à la vie d’une République jacobine, fortement centralisée et, pour tout dire, impérialiste. , D'ailleurs, à quelque avis que l’on se range sur une question dont l'intérêt n’est pas encore épuisé, il faut reconnaître qu'il y avait à cette époque une certaine nécessité pour un peuple qui voulait, comme la France, affirmer définitivement son unité, de veiller à ce que la majeure partie de ses citoyens connût le langage officiel. Ce n’était point une raison pour proscrire les dialectes locaux. Quand toutes les provinces de Françe auraient appris la langue de France, sans cesser de parler le vieux langage, mieux adapté à leur âme, la chose publique n’en serait point allée plus mal. Mais la Convention, qui se bute dans son rêve de domination à toutes les rétistances locales, comprend les dialectes dans la proscription générale qu’elle fait de tout ce qui est « particularisme », « fédéralisme », elle les condamne, et de

cette condamnation, sanctionnée par l'Empire, par les monarchies successives, par la Troisième République, — car tous ces gouvernements ont été, à divers titres, centralisateurs, — ils ne sont point encore relevés et vraisemblablement ne se relèveront points.

D'ailleurs, ce n'était pas au hasard, en aveugle, comme on l’a trop souvent prétendu, que Grégoire fonçait contre les patois. S'il les traitait en ennemis, à tout le moins, ces ennemis, avait-il pris la peine de les connaître. Il n'avait pas cru que ce fût assez, pour résoudre cette question de linguistique, que de parler sept ou huit langues, comme il le faisait, et d'entretenir une correspondance suivie avec tous les savants de l'Europe;.le 13 août 1790, il avait envoyé à tous les Clubs de province une lettre, accompagnée de quarante-trois questions sur les patois de France; il s’informait de leur usage, de leur origine, de leur degré de popularité, de leur prononciation, de leurs variations, de leurs grammaires, de leurs dictionnaires, des divers ouyrages écrits en patois, des moyens de les détruire, de l’état d'instruction dans les différentes provinces. Nous avons ce questionnaire, et aussi quelques-unes des réponses intéressantes qu'il a provoquées#. “

Comme la Convention, le Gouvernement impéial s'occupe de connaître les patois, d’en fixer les limites, d'en déterminer les principaux caractères. En 1807, le Ministre de l'Intéreur demande à tous les Préfets de lui fournir un état exact des patois parlés dans leur département respectif, de lui en dresser des échantillons en prose et en vers, et notamment la traduction littérale de la Parabole de l'Enfant prodigue, qui, ne contenant que des idées simples, pouvait facilement être traduite en langue populaire. |

3. Barrère, dans son Rapport et projet de décret présenté au nom du Comité de Salut public sur les idiomes étrangers et l'enseignement de la langue française, disait également : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton. l’émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle l'italien et le fanatisme parle le basque. Brisons ces instruments de dommage et d'erreur. »

4. V. les documents réunis par A. Gazier : Revue des langues romanes, t. V à XV.

Une telle circulaire détermina une certaine agitation parmi les érudits de province; sans doute le Gouvernement impérial n’entendait point travailler de la sorte au relèvement des vieilles langues vaincues; c'était une statistique à établir, tout comme on eût dressé celle des propriétés cultivées ou des chevaux bons pour la réquisition. Mais le zèle des amateurs de la littérature locale et populaire put se trouver excité par cetté marque d'’intérêt que semblait donner aux dialectes le Gouvernement central. Parmi les preuves de cette activité que nous avons pu retrouver, il faut citer un petit volume de J.-J. Champollion-Figeac, pro-

fesseur de littérature grecque à la Faculté des Lettres de Grenoble, publié à Paris, en novembre 1809. L'auteur y considérait de façon générale les patois comme les débris des anciens idiomes celtiques, vaincus peu à peu par le romain. C'est assez dire qu’il ne comprenait point la filiation romaine de ces langues populaires, visible surtout dans le Midi, et qui justement leur donne-la plus grande partie de leur valeur. Il étudiait ensuite les divers patois de l'Isère, la littérature populaire du Dauphiné, et il concluait : « Le goût et l'étude de la langue française sont si généralement 1épandus que l’on ne doit pas être étonné que les littératures vulgaires soient aujourd'hui presque généralement négligées. La littérature dauphinoise a eu ses beaux jours, mais jamais de réputalion. Avait-on assez fait pour la lui acquérir? Je ne me permettrai pas de décider de cette question. Le passé en fournit le moyen à ceux qui prennent encore quelque intérêt à ces productions, auxquelles l'avenir ne promet que le déclin et l'oubli: Heureux si j'ai réussi à les y arracher pour quelques moments encore. »

Et cela n’est pas, on le voit, le signe d’un grand enthousiasme.

Mais antérieurement à cette enquête, dès 1805, les Bretons de Paris et de Bretagne, poussés par une même curosité de leur passé national, avaient fondé à Paris l’Académie celtique, qui

5. « Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France, et en particulier sur ceux du département de l'Isère, suivies d’un essai sur la littérature dauphinoïise et d’un Appendice contenant des pièces en vers ou en prose peu connues, des extraits de manuscrits inédits et un vocabulaire. » :

Ajoutons qu'en 1835, Colomb de Batines publie une Bibliographie des patois du Dauphiné; Grenoble, in-8°. :

publia régulièrement des Mémoires, pleins de renseignements substantiels sur les traditions, les monuments, les dialectes de la Bretagne. Cette Académie réunissait des hommes considérables par leur situation dans l’Administration impériale ou d’une compétence éprouvée; on voyait parmi ces membres les noms des généraux Andréossy, Beurnonville, Mac-Donald, Brune, Miollis; du jurisconsulte Pastoret; de l'amiral Bruix; du grammairien Legonnidec, de Millin, de Volney, de François de Neufchâteau, de Guinguené, de Lacépède, de Fontanes, enfin, à titre de souvenir, celui de la Tour-d'Auvergne, mort au champ d'honneur en 1800, et qui ne s'était pas contenté d'être le premier grenadier de la République, mais avait écrit son livre des Origines gauloises. |

Car ce n'est pas d'un point de vue strictement breton que sont organisés les travaux, mais celte au sens le plus large du mot, c’est-à-dire gaulois, c’est-à-dire encore que l’Académie se propose comme but la recherche de toutes les antiquités.de la Gaule; de 1805 à 1814 elle reste constituée sous ce nom d’Académie celtique; à ce moment elle devient la Société des Anti- quaires de France, et publie des Lee sur les patois dont nous pailerons plus loin.

Il est intéressant de constater qu’en pleine fièvre impériale les esprits les plus éminents, les hommes les plus graves cèdent à l'attraction du passé, éprouvent le besoin de se grouper pour rechercher les traditions, les titres héréditaires de la race, les vieilles formes de langage. En 1808, un ancien « directeur », Lareveillère-Lépeaux, le théophilanthrope, donne aux Mémoires une importante communication sur le patois de Vendée. Celui qui connaît l'existence de cette Académie et l’ampleur de ses travaux comprend mieux Charles Nodier, qui certainement ne les a pas ignorés.

Charles Nodier.

Sans doute Raynouard, — là encore nous le rencontrons, — dès 18265, avait montré l'importance que présentait l'étude des patois et souhaitait que la publication de dictionnaires dialectaux fut encouragée par le Gouvernement, mais il en parlait en savant, cn grammairien et le premier, je crois, qui se soit intéressé aux patois, en tant que langages pittoresques du peuple ou qui du moins l'ait dit et n’en ait point rougi, ce fut cet excellent Charles Nodier, dont le souvenir délicieux flotte encore sur les meilleures années du romantisme. Qu'il ait le premier trouvé à ces patois un intérêt poétique c’est une forte preuve, parmi tant d'autres, qu’un certain romantisme est, comme nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer, à l'origine du mouvement méridional. Et ce certain romantisme, c’est celui qui s'intéresse à tout ce qui est nouveau, exotique, coloré, bizarre même, à tout ce qui sent son Moyen âge, à tout ce qui a quelque reflet des littératures étrangères ou primitives. C’est justement cet amour du primitif, du naïf, du pittoresque qui poussera les romantiques à s'intéresser aux manifestations de la littérature populaire, qu'elle appartienne aux siècles passés ou qu’elle soit encore vivante et agissante.

Et cest Nodier qui, le premier, manifeste ce goût pour les créations de l'imagination populaire. En son pays franc-comtois, durant sa libre et pauvre jeunesse, il a couru les villages du Jura, il y a écouté les récits de vieilles gens, il a passé des soirées exquises à Quintigny, chez le vieux Joseph Poisson’, avec le « maire, sa femme et leurs neuf jolies filles, le percepteur du canton, le médecin-vétérinaire, qui était un profond philo-

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