‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 28 sur 182 · Légende de sœur Béatrix · texte numérisé non relu

Légende de sœur Béatrix

tiques aux clartés flambantes d’une bourrée de génévrier pour endormir- l’impatience d’un pauvre petit enfant malade, ils se sont répétés fidèlement de génération en générationtt... »

Et, montrant aux jeunes littérateurs quelle riche matière poétique ils pourraient trouver dans ces récits populaires, sortis de

l'âme même de la race, les conviant à cette glorification littéraire

de la tradition française, il se rendait compte qu'il était grand temps d'agir, et que c'était un moment littéraire unique pour cette tâche que les premières années de ce siècle, qui menagçait de tout emporter dans son cours rapide...

« Mais surtout, s’écriait-il, ne perdons point de temps, je vous en conjure! Demain peut-être il serait trop tard. Le progrès nous a dit : « Je marche », et le monstre marche en effet. Comme la mort physique, dont parle le poète latin, l'éducation première, cette mort hideuse de l'intelligence et de l'imagination, frappe au seuil des moindres chaumières. Tous les fléaux que l'écriture traîne après elle, tous les fléaux de l’imprimerie, sa sœur perverse et féconde, menacent d'envahir les derniers asiles de la pudeur antique, de l’innocence et de la piété, sous une escorte de sombres pédants... Hâtons-nous d'écouter les délicieuses histoires du peuple, avant qu'il ne les ait oubliées, avant qu'il en ait rougi et que sa chaste poésie, honteuse d’être nue, se soit couverte d’un voile comme Eve exilée du paragist?. » ;

Et lui-même avait donné le bon exemple. Délicieux conteur, n’avait-il pas charmé la jeunesse de France avec ses contes exquis ?

Ge goût pour les récits populaires devait tout naturellement s'étendre aux langues dans lesquelles ils étaient transmis, c'està-dire, aux patois, vivante expression de cette vieille France dont Nodier est un si curieux amant. Ces patois, au reste, ne sont-ils pas en marge de la littérature, de la linguistique? Autre raison de s’y intéresser. Sainte-Beuve, en effet, a justement remarqué que Nodier a eu le goût de-tout ce qui est vaincu ou condamné par le sort. « Il aime, dit-il, il caresse d'imagination les proscrits,

‘11. Du Fantastique en Littérature. Contes fantastiques, éd. de 1861, p. 24. 12. Légende de sœur Béatrit.

le brigands héroïques, les grands destins avortés, les lutins invisibles, les livres anonymes qui ont besoin d’une clef, les auteurs illustres cachés sous l’anagramme, les patois persistant à l'encontre des langues souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés et de mystèrestë. » Lui-même n'avait-il pas dû fuir dans les montagnes du Jura les excès de la Révolution? N’avait-il pas été inquiété comme poète satirique, par la police de Napoléon? Comme lui, les patois étaient des proscrits de la Convention. Nodier n’a pas assez de sarcasmes et d'ironie indignés contre les projets de Barrère et. de l’abbé Grégoire, qui ont « franchi la borne du délire et de l'ignorance », en demandant la suppression des patois comme « inconstitutionnels » et en déclarant qu’il était urgent d « uniformer » le langage de Îa nation 14, :

Toutes les sympathies de Nodier allaient aux Girondins dans le fédéralisme desquels il retrouvait cet esprit de liberté, ce senti-timent des nuances, ce désir d'indépendance des vieilles provinces qui lui tenaient si foit à cœur.

Au reste, de bonne heure, il s'était intéressé aux questions de linguistique. Dès dix-huit ans, il s'occupe de rédiger un Dictionnaire des Onomatopées, qu'il fait paraître à vingt-huit ans (1808). Il avait le vif sentiment de l'importance du vocabulaire, de la valeur, de la vie des mots. Il aimait cette langue du seizième siècle, si verte, si riche, dans laquelle les grammairiens n’avaient pas encore taillé, et qui portaient comme des fruits peut-être peu légitimes, mais pleins de saveur, les mille expressions des patois de France. Mérimée nous ditt6 que Nodier avait copié trois fois: de sa main l'œuvre de Rabelais. Quand il fut membre de l'Académie française, il fut un de ceux qui travaillèrent avec le plus de verve et de science à la confection du Dictionnaire. Mais dès avant il s'était occupé de lexicographie; en 1826, il avait réédité

13. Portraits littéraires; 1845, t. I, p. 479. 14. Mélanges de littérature et de critique; Paris, 1820. T. I, pp. 63-99. La Convention et la Grammaire.

15. Souvenirs de la Révolution, t. I, p. 163. Le Dernier Banquet des Girondins.

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