Discours de Réception à l’Académie
les Mémoires de l’ancienne Chevalerie, de ce Lacurne de Sainte- Palaye, dont nous avons déjà noté le rôle important dans le réveil des études romanes; en 1829, il avait fait paraître un Examen critique des Dictionnaires de la Langue française, et à peu de distance, en 1834, des Notions linguistiques où nous trouvons un chapitre ne d'intérêt sur le patois{7, ;
Nodier s’y indigne contre les décisions du Comité d’arrondissement de Cahors, qui avait proposé leur destruction; il en parle avec chaleur, avec amour, non pas seulement en savant qui connaît leurs ressources, — qui sait que ce ne sont point des jargons méprisables, que ce sont de vraies langues, ayant leurs lois, des lois très fixes et très pures, dont aucun caprice de lettré n'est venu interrompre le développement normal, — mais encore en artiste qui sait en apprécier la richesse, l'élégance, la poésie. Il faut connaître les patois, dit-il, d’abord pour bien savoir le fran- Çais, car on y retrouve ses radicaux primitifs, ensuite pour leur valeur propre, car « le patois c’est la langue native, la langue vivante et nue... Il est immortel comme une tradition. » Qu'on ne lé méprise pas! il a « une grammaire aussi régulière, une ter- -minologie aussi homogène, une syntaxe aussi arrêtée que le pur grec de Socrate et le pur latin de Cicéron. » Enfin, c'est la langue du peuple, jeune, vive, pittoresque comme lui. Loin d'en avoir le dédain « si les patois étaient perdus, il faudrait trouver une académie spéciale pour en retrouver la trace. »
Et pourtant quelques-uns au nom de la civilisation voudraient les détruire! Sous les grands noms de progrès et de raison on condamne la liberté du langage. « Oui, mes enfants! ce jargon quasi-français que la politique nous jette... c’est votre langue, entendez-vous? Celui de votre village n’est rien! » Mais si l’on proscrit les patois, s’écrie le bon Nodier, qui nous rendra la canzonette et la pastourelle du Midi, répétée sur des airs qui enlèvent l’âme au son d’un pauvre galoubet, sous l'ombre menue du pin ou de l'olivier? Faudra-t-il renonder aux doux chants de la Provence et du Languedoc, aux joyeux rébus du picard, aux kiriolès naïfs du Lorrain, aux ingénieux Noëls du Bourguignon?
17. Nodier parle aussi des patois dans le Temps; 10 mai 1834.
Adieu, Bellaudière; adieu, Goudouli; adieu, Zerbin; adieu, aimables enfants des Troubadours!..18 »
Se montrer ainsi informé des grands noms de la littérature méridionale, c'était bien beau dès cette date, mais Nodier faisait mieux : il trouvait déjà dans son indignation ce qui sera l'accent d'un Mistral, réclamant pour le Midi le droit de conserver sa langue :
« Sait-on seulement ce que c'est qu'une langue et quelles profondes racines elle a dans le génie d’un peuple, et quelles touchantes harmonies elle a dans ses sentiments? Sait-on qu'une langue c’est un peuple, et quelque chose de plus qu'un peuple, c’est-à-dire son intelligence et son âme? Une langue! le. sceau que Dieu lui-même a imprimé à NACRE pour la tirer de l’ordre des brutes et l’élever presque jusqu’à lui, vous penseriez à l’effacer! Que d’extravagance et de misère! »
Et le doux lexicographe se laissait aller à une véhémence d'expression, qui ferait sourire si on la rencontrait sur des lèvres méridionales
« Quand on en est venu à de pareilles théories, il faut avoir au moins l’affreux courage d’en adopter les conséquences. Il faut anéantir les villages avec le feu; il faut exterminer les habitants avec le fer 2, »
Les Félibres n’ont jamais parlé si vivement.
Nodier, au reste, devait donner jusqu’à la fin des preuves de son attachement à la cause qu’il défendait de la-sorte : il fut un des premiers à signaler, à encourager les efforts de Jasmin”, dont, il protégea toute Ja carrière; et se tournant aussi vers les”
18. Notons ce sentiment de la filiation du patois méridional à la langue des Troubadours.
19. Cf. Mistral, Isclo d'or, p: 175. « Des Alpes aux Pyrénées, et la main dans
la main — Poètes, élevons donc le vieux parler roman — C’est là le signe de famille — C’est là le Sacrement qui unit les fils aux aïeux — L’homme à la terre. — C’est là le fil — Qui tient le nid dans la ramée. »
- 20. Bulletin du Bibliophile, année 1835, t. I, n° x4.
21. V. art. de Nodier sur Jasmin (Le Temps, 10 oct. 1835) reproduit dans les Œuvres de Jasmin (éd. Boyer d'Agen, t. 1, Appendice). Voir aussi Donnadieu : Les Précurseurs..…, p. 319. L'anecdote amusante sur la première rencontre de Nodier et de Jasmin dans sa boutique d'Agen.
poètes de Provence il écrivait, le 5 mai 1842, à Pierre Bellot : « Vous, Monsieur, et quelques autres, avez hautement justifié mon opinion sur les patois de la France, vous m'avez donné raison et je vous en remercie, »
HI
Les Érudits.
Dans le même temps que Nodier disait L charme des patois, la Société royale des Antiquaires de France y prenait un vif intérêt. Le tome de ses Mémoires, pour l’année 1824, leur est tout entier consacré; il contient une traduction en patois auvergnat du livre de Ruth de l'abbé J. Labouderie, chanoine de Saint- Flour, un extrait d’un glossaire des différents patois en usage dans le département des Alpes, par M. Richard, des chansons en patois du pays de Bresse et divers mémoires sur des patois du Jura ou de la Bretagne, des recherches sur la langue catalane, enfin toute une collection de versions patoises de la parabole de l'Enfant prodigue, résultat de la grande enquête de 1807.
Un peu partout on commence à s'occuper des patois... C'est tantôt en province, tantôt à Paris, tantôt même à l'étranger. En 1827, un érudit de Montpellier, F.-R. Martin®%, donne un Essai historique sur le langage vulgaire des habitants de Montpellier. S’inspirant des travaux de Raynouard et de Champollion- Figeac il suit.la filiation celtique et romaine des. dialectes méridionaux; il constate les progrès croissants du français, et le recul des patois, dû, dit-il, à l'instruction plus répandue, aux voyages plus fréquents, à l'établissement des salles de spectacles, à Ja Révolution, à la conscription. Il ajoute avec assez de mesure
22. Cité par Robert Reboul : Bibliographie des ouvrages écrits en palois du Midi de la France et des travaux sur la langue romano-provençale; Paris, 1887.
23. F.-R. Martin : Les loisirs d'un Languedocien; Montpellier, 1827. Il avait déjà publié « Fables, contes et autres poésies patoises »; Montpellier, 1805.
et peut-être de justesse : « Nous sommes loin de penser que jamais notre idiome disparaisse entièrement, à moins d'une grande catastrophe, nous présumons qu'il se francisera dans les villes avec rapidité, avec moins de rapidité dans les villages..…., qu'arrivé à son dernier degré d’altération il aura conservé néanmoins ses terminaisons propres et sera devenu, en quelque sorte, un dialecte de la langue française ». A la suite de cet « essai », il publiait quelques poèmes des Troubadours, et quelques extraits de pièces du dix-huitième siècle en dialecte montpélliérain.
À Béziers, Jacques Azaïs fait instituer en 1838, par l’Académie qu'il préside, un concours en Jangue d'oc; lui-même projette d'écrire un dictionnaire de la langue d’oc et publie des poésies en dialecte biterrois?.
Un autre érudit, Gustave Brunet, mais qui n’a point d’attache avec le Midi, publie par simple curiosité de bibliographe, à Paris, en 1839 et en 1840, deux petits répertoires bibliographiques#, contenant des extraits d'ouvrages écrits en patois du Midi. « Il faudrait, disait-il, en 1839, tâcher de préserver d’un oubli complet les curieux débris d’une littérature qui, longtemps délaissée, va s’éteindre au moment où sa réhabilitation commence. Les patois s’effacent, disparaissent, déjà ils sont modifiés, corrompus au point de devenir presque méconnaissables; bientôt la centralisation leur aura porté le coup de grâce... », et en 1840, après avoir cité Nodier, Sainte-Beuve dans son article sur Jasmin, Xavier Marmier, dans ses voyages, il constatait la curiosité générale à l'égard des patois. « Depuis quelque temps, disaitil, nous voyons avec plaisir l'attention des littérateurs se diriger parfois sur ce coin presque inexploré de notre littérature ».
On le voit, les érudits de province et de Paris ne chômaient pas, — car outre ceux-là, différents travaux d'intérêt particulier
24. V. F. Donnadieu : Les Précurseurs des Félibres. Notons qu’à ce concours
de Béziers fut couronné le poète aixoïs Diouloufet et le poète ouvrier de Cercassonne, le coïffeur Daveau. V. III partie, ch. r.
25. G. Brunet : Extraits d'ouvrages écrits en patois; Bordeaux, 1839 et 4o.
avaient paru dans tous les coins de la France%, — mais pour trouver un ouvrage d'ensemble sur les patois, il faut attendre qu'un Allemand y consacre son érudite patience : c’est J.-F. Schnakenburg, qui publie à Berlin, en 1840, un Tableau synoptique et comparatif des idiomes populaires ou patois de la
France.
On y sent tout de suite l'influence très nette de Nodier, puisque l'ouvrage porte en épigraphe, cette phrase extraile de ses Notions de linguistique : « Si les patois n’existaient plus, il faudrait créer une Académie exprès pour les retrouver », l'influence aussi du romantisme, que nous avons eu déjà l’occasion de remarquer, puisque l’auteur écrit ceci (Introd., p. VI.)
« La Révolution qui s’opéra dans la littérature française vers le commencement de notre siècle, ne se borna pas à réformer le tour de la pensée, à renverser ou à ébranler au moins les bases de l’ancien Parnasse français, elle envahit tout le domaine de la
langue et tendit à abolir l'autorité, à émanciper la parole. La nouvelle école à laquelle on s’est plu à donner le nom de romantique, après s'être jetée tête baissée dans l’archaïsme, y rencontra à moitié chemin, le patois, qu'elle n’'hésita pas à exploiter également pour ses débuts ».
Avec un sens très averti des nouvelles ‘nécessités de la vie
26. Voici quelques-uns des travaux cités par Schnakenburg : Nicolas Bérunice et Vialle : Dictionnaire du patois du Bas-Limousin : Mounier, Vocabulaire de la langue rustique et populaire du Jura. — Richard, Glossaire des différents palois en usage dans le département des Vosges. — Roquefort, Vocabulaire Champenois. — Oberlin, Vocabulaire du patois lorrain des environs du Ban de la Roche. — Roquefort, Vocabulaire du Perche et de la Normandie. — De La Haye, Vocabulaire picard. — Jaubert, Vocabulaire du Berry. — Hécart, Dictionnaire rouchi. — Pluquet, Vocabulaire des mots en usage dans le Bessin (Normandie). — Cordier, Vocabulaire des mots patois du département de la Meuse. — Louis Dubois, Vocabulaire des mots patois du département de l'Orne. — Grosley, Recueil des mots patois de la ville de Troyes. — Ribier d’Auriac, Dictionnaire palois de la Haute-Auvergne. — Le Mière de Corvay, Collection de mots patois de la villé et de la contrée de Rennes. — Desgranges, Recueil de mots palois du canton de Bonneval. — Dom Jean François, Vocabulaire Austrasien. — Fullot, Recherches sur le patois de la Franche-Comté, de Lorraine et d'Alsace.
Tous ces ouvrages ont paru, bien entendu, avant 1840, date de l'ouvrage de Schnakenburg.
française, le savant allemand parlait de « décentralisation intellectuelle », et de la « grande velléité de vie » que montraient alors les « idiomes locaux, dont la littérature n’a été cultivée avec plus de zèle à aucune des époques précédentes ».
Gela n’est pas très bien dit, si l’on veut; cela sent un peu l'allemand, mais cela n’en est pas moins très significatif. Il y a dans ce livre le plus vif sentiment de la dignité des patois, qui ne sont point, d’après l'auteur « une sotte et dégoûtante altération de ce qu’on appelle le bon français », mais, « des langues simples, naïves, diaphanes » qui ont, « une grammaire, une syntaxe aussi régulière, et aussi arrêtée que les langues les plus élégantes ». Pour cette défense des patois, Schnakenburg se range avec feu derrière Nodier, dont il reproduit les termes, mais il le dépasse, quand il essaye de donner une explication de leur origine, d'en faire une classification méthodique, d'en déterminer les lois, d'en fournir dans un appendice quelques échantillons, extraits de Goudouli, de Saboly, de Pélabon, et É autres gloires provinciales.
Sans doute la distinction n'est pas suffisamment abhe entre les divers dialectes de France; la valeur propre des dialectes d’oc, tout à fait indépendants et formant une langue à part, n’est point indiquée, et ce mot-de patois sera rejeté avec horreur par les jeunes poètes de Provence. Mais cet ouvrage n'en est pas moins digne d'intérêt, puiqu’il marque quelle est alors la curiosité générale à l'égard des dialectes populaires?.
Elle se marque encore, cette curiosité, dans les œuvres du polygraphe fumeux, mais bien significatif, qui s’appelle Pierquin de Gembloux. C’est un original, il est vrai, mais si l'air du temps avait été autre, son originalité aurait trouvé une autre direction. C’est un Méridional, et non pas de la meilleure espèce, il y paraît à sa prolixité déplorable. Sa carrière est très agitée; engagé pendant les Cent Jours parmi les fédérés de Montpellier,
— il a dix-sept ans alors — nous le trouvons à la paix régent
27. En même temps paraît un ouvrage d’un autre allemand, A. Fuchs : Uber die sogennunsen unregelmässigen Zeitwôrter in den romanischen Spra- . chen, nebs Andentungen uber diewichtigsten Mandunsen; Berlin, 1840; dans le chapitre x1, il traite des patois français. Il n’ajoute rien au précédent.
au collège de Valence, mais bien vite destitué pour avoir écrit une chanson bonapartiste. De retour à Montpellier, il y fait sa médecine et l’y voilà docteur en 1821. Il part pour Paris, il végète, combat en 1830 contre le Gouvernement qui l’a destitué, recueille les fruits de son libéralisme sous la forme d’une inspection d'académie à Grenoble, d’où en 1830 il est nommé, en la même qualité, à Bourges, où il meurt en 1863.
Il n’est pas de pire polygraphe. Il a écrit successivement « De l'Unité de l’'Espèce humaine », et « l'Histoire de la Châtre ». L'histoire locale du Berry en effet l’a retenu longtemps, mais il s’est aussi occupé de philologie, et c’est à ce titre qu’il nous intéresse *#.
Surtout son histoire des patois est intéressante, non pas qu’elle contienne rien de nouveau, — car on y reconnaît du Champollion-Figeac, du Nodier et du Schnakenburg, — mais justement en ce qu’elle nous montre la vulgarisation, déjà faite à cette date, d'idées qui étaient, vingt ans auparavant, le privilège de quelques esprits curieux. « Un mouvement général », disait Pierquin en un style au reste qui ne semblait pas le désigner spécialement pour une inspection académique, « un mouvement général s’imprime sur tous les points de l’Europe savante, en faveur de l’étude des différents modes d'expressions phonétiques des nationalités éteintes ou vivantes. Partout on ressuscite les peuples, on reconstruit leurs langues, on fait leur histoire; nos langues, notre histoire seront-ils oubliés? Il en est temps encore; hâtons-nous d’inventorier ces richesses nationales; que chacun se charge d’une partie de cette vaste question; rédigeons surtout des vocabulaires. »
Et plus encore que les considérations confuses qui défilent, sans ordre appréciable, pendant deux cent quinze pages sous la plume baveuse du bon Pierquin, ce qui est digne d'intérêt, dans sa publication, c’est une bibliographie patoise de cent vingt
28. En 1847, il publie, à Moulins, un livre des Trouvères du Berry, précédés d'un discours sur la langue et la littérature de cette province avant le treizième siècle; à Nevers, un Essai sur la langue et la littérature morvandèles; en 1843, à Paris, une Histoire Littéraire philologique ei RRoUenIaRe des Patois et de l'utilité de leur étude.
pages qui lui succède et dans laquelle l’auteur montre qu'il à eu connaissance de la plupart des manifestations de la littérature populaire. Spécialement il est lié avec des poètes provençaux, tels que Camille Reybaud et Pierre Bellot, qui lui adressent des vers dont il ne manque pas de‘’tirer vanité, et nous voyons même que dans « Lou Tambourinaïre et le Ménestrel », Bellot n’omet pas d'annoncer en termes de pompeuse réclame « l'Histoire des patois de M. Pierquin de Gembloux ». Pierquin d’ailleurs voulut coHaborer de façon effective à la restauration des idiomes populaires. Il fit paraître successivement trois recueils de vers en dialecte montpelliérain, écrits avec la même abondance fluide, la même facilité molle, qui ne permet pas d'en retenir quoi que ce soit®. Néanmoins on le citait parmi ceux qui contribuaient de toutes façons à la renaissance méridionale; les orgänisateurs du Roumavägi d'Aix en 1853 le placeront parmi les savants aux côtés de Fauriel, de Mary-Lafon, de Saint-René Taïllandier et lui demanderont des vers qu’il ne refusera point.
L'exemple de Pierquin est excellent, je le ‘crois, pour “hous prouver comme les esprits les plus confus” et les plus médiocres, de la France de Louis-Philippe, s'intéressent à toutes les manifestations de la littérature locale et populaire. C’est bien le signe que les idées d’un Raynouard, d'un Fauriel se sont répandues.
En voici un autre exemple : c’est celui d’un bon habitant de La Ciotat, Etienne-Michel Masse, qui a des lettres et la même prolixité que Pierquin. Dès 1806 il publiait à Paris, en deux volumes, Les loisirs d’un Troubadour, ce qui n'était autre chose qu’un poème en prose en douze chants sur le sacrifice de Jephté, mais où il était plus intéressant, c'est quand il écrivait, en 184291;
« Le temps est venu de créer des littératures locales; celles-là nous laissent des impressions et des souvenirs; les littérateurs qui
29. Fluretas; Paris, 1844. Pimparelas; Paris, 1846. Louisa, Montpellier, 1850.
30. V. Roumavägi, préface, p. 14 et les vers de Pierquin, p. 241.
31. Mémoire historique et statistique du Canton de la Ciotat, couronné en 1840 par la Société de Statistique de Marseille. Le même auteur donne, en 1847-48, en 2 vol. « Du Romancium occidental ou Etudes et recherches historiques et philologiques sur nos origines, énorme fatras sans aucune valeur.
ont la prétention d’instruire tout le monde n'apprennent à peu près rien à personne », et surtout, quand après avoir reconnu les bienfaits de l'unité française, achevée par la Révolution, il corrigeait néanmoins son idée en ces termes
« Mais peut-être est-il arrivé que cette unité tant désirée et si péniblement acquise a laissé, en se formant, perdre: et s’échapper le feu, plus désirable encore et non moins efficace du patriotisme, De bons esprits paraissent même craindre qu'en se déployant avec trop peu de circonspection et de réserves l'unité administrative ne finisse par effacer tout à fait, par abolir une foule de souvenirs, d'images, de généreuses affections, de sentiments indéfinissables, dont s’alimente l'amour du pays. L’uniformité des mouvements et des règles ne tend que trop à faire des automates, condition sociale fort commode pour les ambitieux qui n’ont plus qu'à savoir saisir le fil, qu’à faire jouer un certain ressort, Avec cette uniformité rigoureuse, on a des moines ou des soldats; on n’a pas des citoyens. »
Les. Patois et la mode.
Dès lors tout ce qui est patois et littérature populaire va devenir à la mode. De cette mode voici quelques exemples :
Nous trouvons dans la Revue des Deux-Mondes (1° juin 1839 et 1* février 1840), deux articles sur la littérature populaire en Italie®., [ls sont rédigés par un italien 3. Ferrari qui montre qu'au dessous de la littérature officielle d'Italie, création artificielle et toute académique, il y a eu tout un foisonnement d’œuvres dialectales à Venise, à Naples, à Milan, à Bologne, qui, sans avoir le poli et le fini des grandes œuvres, ont cependant une verdeur, une sève qui a manqué à la littérature d’apparat depuis
39. V. aussi Revue des Deux-Mondes, 15 février 1833, art. de J. Mainzer : Musique et chants populaires de l'Italie.
le dix-septième siècle, et représentent mieux que les œuvres connues ordinairement les âmes diverses des différentes régions de l'Italie.
Qu’une telle étude ait été introduite et lue avec intérêt dans la Revue des Deux-Mondes, c'est un indice encore que les plus graves esprits du temps de Louis-Philippe se tournent volontiers vers la littérature du peuple. Nous en verrons d’autres plus probants encore, dans les chapitres suivants.
Indiquons aussi le goût de George Sand pour la littérature du peuple; sans doute il lui est imposé par ce sentiment humani- {aire que nous examinerons plus loin, mais il n'y a pas dans son cas que ce socialisme de Quarante-huit, il y a le goût très vif et très sûr du vieux parler. En juillet 1843, elle écrivait au comte Jaubert, député du Cher, qui venait de recueillir les principaux termes du patois berrichon #”;
« Il y avait bien longtemps que je projetais une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je me pique de connaître à fond » et elle le prouve dans la suite de sa lettre par des remarques très précises : « Je me propose, ajoute-t-elle, de vous envoyer une centaine de mots que nous examinerons et dont quelques-uns certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice à votre vocabulaire, soit que, comme amateur éclairé, il vous paraisse amusant de les connaître. Je suis en train de les bien examiner de mon côté pour en établir l'orthographe. » |
On le voit : la bonne dame de Nohant, loin de mépriser le parler de ses paysans, y prenait le plus vif intérêt; elle le confrontait, nous dit-elle encore, au langage de Rabelais; c'est-à-dire qu’elle avait le sens de la continuité de la langue et de la noblesse des patois.
C'était au reste dans toutes les provinces ce même goût du vieux langage, la même curiosité de la poésie populaire; c’étaient un peu partout des communications aux Académies de province, des grammaires, des dictionnaires, des articles de revues; c'était une sorte de vaste enquête, qui, sans ordre encore, sans méthode,
33. Vocabulaire du Berry par un amateur de vieux langage, 1842.
sans Coordination, mais avec la plus grande ardeur se poursuivait sur tous les points de le France, au Nord aussi bien qu’au Midi, et qui préparait les esprits à recevoir, le jour venu, un grand poème écrit dans un dialecte qui n'avait pas désarmé.
Notre intention n'est pas de faire ici une énumération de tous ces travaux, nous avons signalé, surtout dans le Midi de la France, céux qui ont pu avoir de plus d'action sur les esprits de Provence%. Toutefois nous ne saurions passer sous silence les püblications bretonnes, étant donnée l'influence de Brizeux dont nous parlerons plus loin. -
Emile. Souvestre publie dans la Revue des Deux-Mondes® d'importants articles sur les « Poésies populaires de la Basse Bretagne »; il étudie tour à tour les poésies Iyriques et le théätre celtique. « J'ai parcouru, dit-il, le Finistère en tout sens et presque chaque fois c'était un nouveau chant que j'entendais. Aussi nulle parole ne peut rendre quelle enivrante sensation pour celui qui comprend notre vieux langage, lorsque, par un beau soir d'été, il traverse les montagnes de la Cornouailles, en prétant l'oreille aux chansons des bergers. »
Emile Souvestre devait utiliser &e fonds celtique pour son travail littéraire et aux environs de 1850 ïl fait paraître dans la même revue des « récits de la Muse populaire ».
Plus intéressant encore est Théophile de la Villemarqué, qui recueille et publi: les chants populaires de la Bretagne%#. IL s'y révèle disciple d’Augustin Thierry et de Fauriel : « Le peuple, dit-il, n’a pas d'histoire, Cependant elle existe consignée dans, les poésies populaires et traditionnelles, on n'avait qu'à les réunir. » À la suite d'Augustin Thierry, il cite Walter Scott. Comme lui, il ne s’est pas contenté de fouiller les anciens recueils, il a fréquenté les foires, les pardons, les veillées, les fileries, il s’est mêlé au peuple; de la sorte il a eu, dit-il, pour collaborateurs les bardes populaires, les mendiants, les meuniers, les laboureurs,
34. Voir : Bibliographie des patois gallo-romains, de Dietrich Behrens, traduction Eugène Rabiet; Berlin, 1895.