V. plus loin IV® partie, ch. mr
ses passées, le culte des vieilles mœurs et du vieux langage réclame pacifiquement son droit... »
En 1853 comme il n'avait pu se rendre au Congrès d’Aix, il envoyait à Roumanille une lettre charmante, où il l’assurait de sa pleine sympathie pour lui et pour ses amis : « Dites de ma
part à Aubanel que ses noëls ont obtenu de précieux suffrages;
dites à M. Mistral qu'on espère beaucoup de sa rustique épopée provençale; dites à M. Camille Raybaud, à M. Crousillat, à M. Glaup que leur zèle trouve des appréciateurs sympathiques. »
Il se présente donc à nous, et nous aurons l’occasion d'y revenir, comme le parrain de la nouvelle école poétique, et c’est lui qui, avant Lamartine, introduit les poètes provençaux dans la renommée. C’est un esprit plein de sagesse et de mesure, mais sa sagesse lui nuit un peu; il est des audaces qu'il ne comprend pas. Lamartine tout de suite comprendra Mistral et même créera, à côté du vrai Mistral, un Mistral de rêve, mais Saint- René Taillandier n'ira pas plus loin que Roumanille. Cette nouvelle poésie de Provence, il la concevra toujours comme une poésie essentiellement populaire; pour lui elle doit être comprise de tous aisément, son public est dans les mas, elle n’a pas besoin de traduction française. Il place les poètes plus ambitieux dans cette alternative, qui est restée, il faut bien le dire, douloureusement vraie : « Le public d'artistes et de lettrés qui seul peut goûter pleinement votre œuvre ne comprend pas le provençal, le peuple qui le comprend, ne peut pas se hausser jusqu’à votre œuvre. » Et aussi il s'inquiète de voir la façon hautaine dont les jeunes poètes revendiquent leur droit à la langue. « À l’heure, dit-il, où ce mouvement s’organisait, frappé du sentiment moral, des intentions modestes et d'autant plus
fécondes de cette littérature populaire, nous encouragions cor-
dialement M. Roumanille et ses amis... Aujourd'hui la petite patrie fait un peu oublier la grande, et pour glorifier le dialecte de quelques cantons, on traite avec dédain la langue de ce noble pays, illustrée par tant de chefs-d'œuvre??. »
Il devait exprimer les mêmes craintes dans deux articles parus
a. V. Revue des Deur-Mondes, 15 octobre 1859.
à propos de Calendau et des Isclo d'Or*#. On peut dire qu'il ne comprit pas Mistral, mais il comprit admirablement Roumanille, et c’est déjà quelque chose. Au reste nous aurons à y revenir, et pour l'instant c’est assez d’avoir indiqué le rôle de cet Universitaire qui devait faire connaître aux lecteurs de la Revue des ‘Deux-Mondes la tentative des poètes d'Avignon.
Grammairiens et Lexicologues. — Le dictionnaire d'Honnorat.
Mais en dehors, en dessous, peut-on dire, de ce mouvement d'idées qui entraîne à Paris et en Europe les plus éminents esprits, il se poursuit sur le sol même de la Provence un travail, qu'il serait peut-être ambitieux d'appeler scientifique, hais qui prend à tout le moins la forme et les procédés du travail scientifique, travail au reste, qui n'est point fait pour la Pro- -vence#mais le plus souvent contre elle, et qui atteste tout au plus la vitalité de sa vieille langue, à voir la persistance des moyens qu’on veut employer pour l’extirper. Mais quel que soit le but poursuivi par les auteurs de ces ouvrages, le résultat n’en est pas moins de donner à la Provence des essais de grammaires et de dictionnaires, sur lesquels nous allons jeter un regard”.
On avait eu au dix-septième siècle le dictionnaire d'un prêtre de l’oratoire, Mitre Mérindol (Aix, 1651), simple lexique de dixsept pages, contenant les mots provençaux dérivés du grec; au dix-huitième siècle celui du Père Pellas (Avignon, 1723), plus complet et plus significatif, destiné d’ailleurs à l'instruction des Provençaux désireux d'apprendre le français, les dictionnaires
23. Révüe des Deux-Mondes, 1° avril 1867; 15 novembre 1868 et 1° décembre 1875, articles réunis avec d’autres sous ce titre : La Renaissance de la poésie provençale; Paris, Plon, 1887.
24. V. à ce sujet de Berluc-Perussis : F. Savinien et ses précurseurs. Notes de bibliographie provençale dans Les Ecoles du Midi et la Langue d'Oc. ne 1902. (Publication du Félibrige Latin.)
restés manuscrits du poète Germain, de M. de Montvallon, du Père Puget, conservé à Aix à la bibliothèque Méjanes, enfin et surtout le Dictionnaire d’'Achard dont nous avons parlé#.
Après la Révolution voici d'abord apparaître, en 1810, à Gap, un « Dictionnaire des expressions vicieuses et des fautes de prononciation les plus communes dans les Hautes et les Basses- Alpes, accompagnées de leur correction d’après la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie par M. Rolland, directeur du Collège de Gap ». Cet honnête universitaire avait composé cet ouvrage où en 366 pages doctorales étaient condamnées toutés les savoureuses expressions populaires, dans l'intention louable d'obtenir le prix offert par la Société d'Emulation des Hautes-Alpes, qui désirait couronner « le meilleur ouvrage contenant les expressions vicieuses et fautes de prononciation des Hautes-Alpes », et il déclarait gravement : « Dans la contrée que nous habitons nous avons le plus grand intérêt à défendre la langue des incorrections que le mélange des patois tend constamment à y introduire. »
C'est un but analogue que poursuivait en 1826, à Marseille, J.-Jh. Chabaud, quand il y faisait paraître une : « Grammaire française expliquée au moyen de la langue provençale ou nouvelle méthode avec laquelle un provençal qui sait lire peut sans crainte apprendre en peu de temps à païler et à écrire correctement le français. » |
L'auteur constatait que malgré l’envahissement constant du. français « le provençal était et resterait encore très longtemps la langue de l'immense majorité des habitants. » — « Sitôt que l’on sort de Marseille, disait-il, on n'entend plus parler que provençal. À Marseille même, si vous exceptez quelques quartiers habités par les classes élevées, c’est le même langage qui ne cesse de frapper votre oreille. » Dans ces conditions une grammaire française ne sert de rien. « Nous ne pouvons apprendre le français, dit Chabaud, que par notre langue maternelle, c'est-à-dire par le provençal. Cela est trop clair pour avoir besoin d'être démontré » et cela est la méthode même que devait plus tard