V. I° partié, ch
préconiser le Félibrige et spécialement celui qui se fit en quelque sorte l’apôtre de cette idée, le frère Savinien Lhermitte. « Pourquoi, disait notre auteur avec rune intelligence très avertie, rire d’un provençal qui parle mal le français, alors qu'on ne rit pas des bévues d’un italien, d’un espagnol, d’un portugais. Le provençal n’est pas plus près du français que ces langues. Au lieu de rire de notre peuple, instruisons-le. » Mais alors, pouvait-on répondre à Chabaud, pourquoi ne pas rédiger votre grammaire en provençal? Là encore il se montre plein de sens.
Ce serait une erreur, répond-il, tout le monde en Provence: apprend à lire en français. Un provençal instruit lit même très difficilement le provençal et d’ailleurs cette langue est livrée à une si horrible confusion sur le rapport de l'orthographe qu'on peut dire qu’elle n’est plus que parlée... »
Retenons ces renseignements, ces idées. De l'enquête de Chabaud ressort le fait que sous la Restauration la majeure partie de la Provence parle encore le provençal, mais d’autre part que personne ne sait y lire cette langue que l’on parle si couramment. Ne sera-ce point là le point d'appui du Félibrige et l'obstacle tout à la fois qui se dressera devant lui? Ce langage, qui vole sur toutes les lèvres, il est impuissant à se fixer. Il faudra pour qu'on le lise, pour qu'on l’écrive, des chefs-d'œuvre, et encore c’est à peine s’ils suffiront à obtenir péniblement quelques résultats.
C'est dans le même sens qu'est dirigée une autre publication de 205 pages qui paraît à Marseille en 1829, sous ce titre :
« Correction raisonnée des fautes de langage et de prononciation qui se commettent même au sein de la bonne société dans la Provence et quelques autres provinces du Midi » par J.-B. Reynier, bachelier ès lettres.
« Il se commet, dit l’auteur dans sa Préface, dans chaque province, même au sein de la meilleure société, des fautes de langage et de prononciation qu'un usage journalier a pour ainsi dire naturalisées. Les gens du pays ne s’en aperçoivent point, mais elles ne laissent pas de nous rendre souvent ridicules ou inintelligibles pour des Français d’une autre province », et comme ses prédécesseurs il entreprend de les réformer.
Dans un but tout semblable, la même année 189, un nommé
Granier #, de Mane, qui pour ce beau travail s’est adjoint son fils, recteur d'Ongles, fait paraître à Aix une « Méthode facile pour aplanir beaucoup de grandes difficultés de l'orthographe française par le moyen de la langue provençale ». « Ouvrage qui peut être utile à tous les régents », disait avec assurance le titre. Et c'était l'avis du recteur de l’Académie d’Aix Cottard, qui encourageait l’auteur, en souhaitant l'introduction de cet ouvrage dans toutes les écoles primaires de Provence.
En 1836, à Marseille, encore paraît un « Manuel du proven- Ççal ou les provençalismes corrigés à l’usage des habitants des départements des Bouches-du-Rhône, du Var, des Basses-Alpes, du Vaucluse et du Gard, par CG. D. G.?7.
Celui-ci est plus catégorique et plus encore anti-provençal que les autres
« Décidément le provençals’en va. Il n'entre point dans notre plan d'examiner le plus ou le moins de fondement des regrets que nous avons entendu exprimer sur la perte de cette langue. On pourrait cependant y répondre que, si elle disparaît, c’est sa faute après tout. Que n'’a-t-elle produit des chefs-d'œuvre ou du moins des ouvrages remarquables? »
« Quoi qu'il en soit, continue-t-il, nous constatons un fait... Nous voyons le français couler à pleins bords dans les villes. Mais quoique lévénement du combat ne soit plus douteux, la lutte dure encore. Si le provençal perd chaque jour du terrain, comme le Parthe, il combat en fuyant, et, en guise ge traits, il lance à son adversaire une grêle d’idiotismes, de termes du pays mal habillés à la française, de mots français accoutrés à la mode du pays, de prononciation fausse, et toutes les étranges inflexions de voix dont se compose l’accent provençal. »
Peu de pages, je pense, donnent plus âprement l'impression de l’agonie d'une langue que cette page médiocre. Ori peut y voir, la prétention des bourgeois, qui désormais renient Ja
26. Granier (Louis-Raymond-Antoine), secrétaire général et administrateur du département des Basses-Alpes, puis greffier du Tribunal de Forcalquier; son fils fut curé de Lens, près Forcalquier.
27. Le comte Charles de Gabrielli de Gubbio, conseiller à la Cour royale d’Aix. ; »
Hi
vieille langue, applaudissent à sa ruine, adoptent le langage qui vient de Paris.
Moins âpre, plus intelligent apparaît l’auteur d’une grammaire, qui paraît en 1840, à Digne, « Grammaire du Peuple ou Grammaire française expliquée au moyen du Provençal, ouvrage avec lequel on peut, sans le secours d’un maître, résoudre Vite tes les difficultés de la langue française ».
L'auteur, un nommé L. Masse, dans la Préface, se demande avec. assez de finesse comment il se fait que les enfants du peuple ont plus de difficultés à apprendre le français dans le Midi que dans le Nord. La raison, dit-il, est toute simple; c'est que dans le Midi la langue maternelle est le provençal et que l'on ne se sert pas du provençal pour apprendre le français. C'est pourquoi on apprend mal le français. L'auteur, qui est un instituteur, a donc voulu parer à cet inconvénient. « Une grammaire française expliquée au moyen de notre patois, dans laquelle chaque partie du discours sera développée par des mots ej des exemples patois connus de l'élève, un traité d'exercices grammaticaux... ayant rapport aux règles expliquées, voilà deux livres élémentaires qui me semblent manquer aux besoins de l'ensei-
gnement. » Le livre était dédié à M. Chautard, inspecteur des Etudes des Basses-Alpes, qui répondait par une approbation à cette méthode nouvelle. «Les langues étrangères, disait-il, ne
s’apprennent bien et vite qu'au moyen du rapprochement continuel avec un idiome connu. Le patois, étant ici la langue maternelle, devra être le point de départ et le terme de comparaison. C’est une idée heureuse et qui pourra devenir féconde. »
Il faut ranger dans la même catégorie d'ouvrages un Dictionnaire qui paraît en 1823, à Marseille, sous ce titre :
« Le Nouveau Dictionnaire provençal-français contenant généralement tous les termes des différentes régions de la Provence, les plus difficiles à rendre en français, tels que ceux des plantes, des oiseaux, de marine, d'agriculture, des arts mécaniques, des locutions populaires, etc., précédé d’un abrégé de grammaire provençale-française et suivi de la collection la plus. Complete des proverbes provençaux, par M. G.#. »