‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 38 sur 182 · Etienne Garcin (Draguignan · texte numérisé non relu

Etienne Garcin (Draguignan

Après le Dictionnaire de P. Pellas, après celui d’Achard, c'était, comme l’auteur s’en vantait dans sa préface, le premier Dictionnaire provençal-français que l'on composait, mais il se vantait aussi d’avoir vu plus large Que ses devanciers. Ce ne sont pas seulement les mots d’un dialecte particulier qu’il prétend avoir recueillis, ce sont tous ceux qui sont usités dans les différentes régions de la Provence, « les locutions des bergers et des hommes du peuple, les termes de marine, d'agriculture, des arts mécaniques. » C'était donc toute la vie populaire que l’auteur se flattait d’embrasser dans son répertoire et l’on voit bien quel pouvait à cette date en être l'intérêt.

Toutefois, si l’auteur est sympathique au provençal, s’il fait remarquer que son ouvrage « consacrera et conservera une langue dans laquelle on découvre les transitions du latin äu français et qui d’ailleurs occupe un rang distingué dans le monde littéraire par les écrits des Troubadours », il n'en est pas moins vrai que, lui aussi, comme les professeurs, les bacheliers, les instituteurs que nous venons d’énumérer, songe plutôt, en composant son répertoire, à ceux qui veulent parler correctement le français qu'à ceux qui désireraient faire du provençal un usage littéraire. Il s’exprime à peu près dans les mêmes termes que les autres : « Les habitants de la Provence, dit-il, ne peuvent parvenir à se défaire des locutions qui leur sont familières et la langue française, dans leur bouche ou dans leurs écrits, sera toujours mêlés de provençalismes, tant qu'ils n'auront pas un bon Dictionnaire, qui, en leur donnant les équivalents français, mettra sans cesse sous leurs yeux les fautes dans lesquelles ils sont involontairement entraînés par l'effet de l'habitude. »

Et comme les autres, pour remédier à cette incorrection, il donnait avec son Dictionnaire une petite grammaire provençale-française et il annonçait pour une date assez prochaine un Dictionnaire français-provençal. Je ne sais s'il fut publié, je n’ai pu en retrouver les traces.

29. En tous cas Garcin fait paraître sous son nom une nouvelle édition de son Dictionnaire provençal-français en 2 vol. in-8. Draguignan, chez Fabre, 1847. Le dictionnaire est précédé d’un abrégé de grammaire provençale et suivi d’une collection de proverbes. V. plus loin.

Notons encore, selon le même état d'esprit :

« L’interprète provençal contenant un choix de 15.000 termes provençaux, les plus utiles, expliqués en français, dédié aux élèves des maisons d'éducation par J.-J. Castor, ancien instituteur. » Apt, 1843.

«Il semble, dit l’auteur, dans sa Préface, que la langue nationale devrait être seule en usage dans toute la France, comme le sont aujourd'hui les nouveaux poids et mesures, et l’on pourrait y parvenir infailliblement si dans chaque province on mettait entre les mains des jeunes gens qui fréquentent les écoles un manuel qui leur mit sous les yeux les termes de leur idiome en rapport avec les termes français pour leur servir de guide et de truchement. C’est dans cette vue, et en faveur de l’aimable enfance que j'ai soignée et affectionnée pendant une quarantaine d'années que j'ai entrepris cet ouvrage®. »

Le Dictionnaire, qui est fait ainsi d’un point de vue tout utilitaire, est précédé d’une grammaire. On sent très bien dans-tout l'ouvrage le souci pédagogique de l’instituteur.

En somme, intelligents ou bornés, indulgents ou sévères au provençal, déplorant sa ruine ou s’en réjouissant, tous ces auteurs travaillent somme toute contre lui. Le provençal, s'ils daignent s'occuper de lui, n’est pas pour eux une fin, mais un moyen, un moyen d'apprendre à parler correctement le français. Tandis que la grande science à Paris et en Europe travaille à remettre en honneur la langue provençale, nous voyons s’acharner contre elle ces petits érudits de Provence: mais le peuple, — ils nous en donnent le témoignage — s’obstine à conserver son langage héréditaire; il n’apprend que lentement, difficilement, à contre-cœur, le français; toutefois parce que c’est la langue des bourgeois, par orgueil il s’essaie souvent à le parler et le parle mal.

C'est dans une intention, semble-t-il, moins hostile à la langue provençale et même avec sympathie pour elle qu'est com-

830. J.-J. Castor, instituteur à Gargas, près Apt, travaillait à la fin de sa vie à un Résumé de tous les dictionnaires provençaux, qui n’a jamais vu le jour. Il collabore au Bouiabaisso (v. IVe partie, ch. 11) et au Mercure aptésien. * V. notice sur lui dans le Dictionnaire biographique de Vaucluse, de Barjavel.

posé le Dictionnaire provençal-français de J.-T. Avril, suivi d’un

- Yocabulaire français-provençal, qui paraît à Apt, en 1839.

Il semble même que l’auteur y poursuive un dessein scienie quand il nous dit aux premiers mots de sa Préface

« On a dû s’apercevoir depuis longtemps qu’il manquait à nos Bibliothèques un livre indispensable à l'initiation de la langue des Troubadours, c’est-à-dire, un Dictionnaire qui contint, autant que possible, tous les mots, tel qu'il put enfin suppléer à l’insuffisance et aux imperfections des een provençaux existants, »

Et « la langue des Troubadours » dans la pensée de l’auteur, ce n'est pas l'antique provençal, étudié par un Rochegude, un Raynouard, c’est la langue que parle constamment le peuple de Provence, qui se relie de la sorte à la plus vieille, à la plus noble tradition littéraire$!. On voit comme peu à peu, d'année en année, d'ouvrage en ouvrage, l’idée chemine, qui doit attendre encore près de vingt ans pour prendre toute sa force.

J.-T. Avril, comme il est naturel, proclame son Dictionnaire bien supérieur à ceux de Pellas, d’Achard, de Garcin. Depuis ce dernier, paru «en 1823, c’est-à-dire depuis seize ans, il n'y avait point eu d'autre tentative. L’effort, qui s'était arrêté dans la basse Provence, à Aix, à Marseille, à Draguignan, semblait reprendre dans la Haute-Provence d’où devaient en effet partir définitivement les mots décisifs; Apt n’est pas très loin d'Avignon.

Et justement ce qui avait semblé pousser l’auteur à la confection de son Dictionnaire, c'était que ni lui ni ses compatriotes du Comtat et des Basses-Alpes n'avaient trouvé leur compte dans des répertoires, où c'était surtout les dialectes des Bouches-du- Rhône et du Var qui avaient été inventoriés. « Le Dictionnaire provençal-français, que nous offrons à nos compatriotes, disait J.-T. Avril, n’a pas l'inconvénient d’abonder plus dans les termes d’une région que dans ceux d’une autre, chaque département de la Provence y trouvera son langage sans exclusion ni préférence. » Il se vantait aussi d’avoir consigné des termes d'économie rurale qui manquaient aux recueils précédents, pour

31. J.-T. Avril publie aussi : La Lyre de Judée, recueil de Noëls provençaux et français, 1840, in-16, 96 pp.; Gros, Nyons.

remplir l'attente de la population agricole, et de servir par là le peuple de Provence, en même temps que les gens instruits, qui avaient des rapports avec lui, les prêtres, les magistrats, les commerçants, les médecins. Enfin il parlait avec bonne humeur du plaisir qu'on pouvait prendre à bien connaître la vieille langue. « Ce dictionnaire doit plaire à toute personne, qui a une affection réelle et particulière pour la langue provençale. »

Quant à l'orthographe, s’il conservait bien des lettres inutiles et décalquées assez grossièrement du français, telles que l’h, le & ou les doubles lettres. il procédait à la simplification des infinitifs, qu'il écrivait résolument sans r, inaugurant par là un essai d'orthographe phonétique, qui deviendra par la suite si fécond. :

Contre cette simplification jugée arbitraire protestait Etienne Garcin, l'auteur d’un « Nouveau Dictionnaire provençal-français » qui paraissait, en 1847, à Draguignan®. Pour lui il était nécessaire pour la clarté de la langue de maintenir les r de linfinitif. D'ailleurs, comme ses prédécesseurs, il proclamait son Dictionnaire supérieur à tous ceux qu’on avait fait paraître, il renfermait, disait-il, trois ou quatre fois plus de mots que tous. les autres dictionnaires provençaux réunis et de fait il en rassemblait plus de trente mille.

Mais tous ces essais grammaticaux, lexicographiques, encore incomplets et incertains, devaient se fondre bientôt dans un répertoire plus important, le Dictionnaire d'Honnorat#.

Nous voici devant un homme d’une culture supérieure, d’une érudition incontestable, d’un bon sens éclairé; médecin à Digne, il avait pris dans les études nécessaires à sa profession un certain sentiment du développement, de la physiologie, peut-on dire, du langage, et aussi, en rapports constants avec le peuple, il avait pu vérifier à chaque instant sur les lieux les données

32. Draguignan, »° édition, augmentée du Dictionnaire paru à Marseille en 1823, sous le nom de G. Voir plus haut.

33. V. Fred. Donnadieu : Les Précurseurs des Félibres, p. 281, et surtout l’abbé A. Richaud : Le Docteur S.-J. Honnorat; Digne, Chaspoul, 1916; étude très documentée et très avertie qui annule toutes les précédentes.

de sa science. C'était un érudit; quand on vendit sa bibliothèque, en 1853, à Grenoble on y trouva 1.488 volumes; le catalogue contient l'indication de bon nombre d'ouvrages de théologie, de philosophie, de médecine, de sciences, d'histoire, de littérature française et étrangère, enfin et surtout de littérature d'oc. C’est dire qu'Honnorat connaissait tout ce qui avait été écrit sur la matière.

C'est d’une façon assez curieuse, à ce qu'il nous raconte, qu'il avait été amené à s'occuper de lexicographie provençale. Né en 1783, dans une région reculée des Alpes provençales, au petit village d’Allos, Simon-Jude -Honnorat avait neuf ans quand la Révolution ferma les établissements d’enseignement religieux, chassa le clengé et par conséquent le curé d’Allos; sans maîtres, le petit Honnorat interrompt ses études et ne peut apprendre le français, ce qui, entre parenthèses, prouve bien la vitalité qu'avait encore le provençal en cette fin du dix-huitième siècle, surtout dans ce pays de montagnes. Voilà donc cet enfant qui grandit, et pour qui le provençal est non seulement la langue maternelle, mais encore la langue-unique. Il est obligé d’apprendre péniblement le français, et, pour y arriver, se sert du Dictionnaire d'Achard%#. Mais à l’usage il en voit l'insuffisance, car, rédigé par un Marseillais, il laisse de côté bien des mots en usage dans les Basses-Alpes. Ces mots et d’autres avec eux Honnorat les consigne pour lui : « sur un volume, dit-il, de papier blanc » où il se mit à inscrire ses observations, ses corrections et ses additions; c’est là le premier germe de son dictionnaire. Ce travail entrepris par nécessité, il devait le continuer pour son plaisir. Tout en étudiant la médecine à Grenoble, où il va se fixer en 18071, puis à Paris, où il reste de 1802 à 1807, il étudie les langues néo-latines, dont la comparaison avec le provençal devait être féconde pour lui. Ses études de médecine achevées, il revient docteur à Digne, et là, en rapports constants avec le peuple, il poursuit au jour le jour son travail durant trente ans, et, en 1840, dans une brochure de 80 pages, imprimée à Digne, il soumet « aux différentes Académies des provinces méri-

34. Honnorat. Projet d'un Dictionnaire provençal-français. Digne, Repos, 1840, broch. de Xo pages in-8°, p. 4.

dionales de la France et à toutes les personnes qui voudraient seconder l'auteur par leur concours ou l’éclairer par leurs lumières », son « Projet d’un Dictionnaire françäis-provençal ou Dictionnaire de la langue d’oc ancienne et moderne ». À ce moment son ouvrage est à peu près terminé; il Le fait paraître peu à peu en fascicules, au prix de quinze centimes; ces fascicules forment un premier tome en 1846, deux autres en 1847. En 1848 Honnorat publiait un « Vocabulaire français- provençal », qui complétait et éclairait son précédent dictionnaire.

Ce qu'Honnorat reprochait à ses devanciers, qu’il connaissait à merveille, non seulement à Pellas, Achard, Garcin ou Avril, mais encore aux auteurs de dictionnaires d’autres dialectes d’oc, par exemple à Doujat pour le Toulousain#%, à de Sauvages pour le Languedocien#, c'était surtout d’avoir cru que seuls les mots qui s'éloignaient du français méritaient d’être consignés dans leurs dictionnaires, laissant de côté comme dérivés du français tous ceux qui avaient quelque ressemblance avec lui. Ils semblaient ainsi ignorer la commune origine des “deux languës, qui seule leur donnait cet air de ressemblance, toute fraternelle, non point filiale. De la sorte ils avaient restreint leurs listes et les dictionnaires les plus étendus ne comptaient pas plus de 15.000 mots; celui d'Honnorat en contenait 107.203.

Ce qui lui donnait un tel développement, c'est que son auteur avait prétendu faire non pas seulement le répertoire d’un dialecte de Provence, ni même du Provençal au sens strict du mot, mais de toute la langue d’oc. La tâche était ardue, il le sentait bien; lui-même insistait sur la difficulté de mettre de l’ordre dans une langue qui n'avait encore « ni syntaxe, ni orthographe, ni mots fixés irrévocablement ».

« Ignorant, disait-il, ou feignant d'ignorer qu'il existât à l'égard de notre langue des règles d'orthographe et de syntaxe, nos écrivains modernes l'ont écrite chacun à leur fantaisie, de sorte qu'il n’est pas rare de trouver dans leurs ouvrages les mêmes mots écrits avec des lettres toutes différentes, inconvénient que

35. Diccionnari moundi, à la suite des œuvres de Goudouli, 36. V. I" partie, ch. 1. ;

les Troubadours n’ont pas toujours évité. Cette anarchie orthographique qui rend la plupart de nos auteurs inintelligibles se fait remarquer d’une manière encore plus déplorable dans les ouvrages qui traitent ex professo de la langue, tels que les vocabulaires, les dictionnaires et les grammaires. »

- Comment faudra-t-il donc faire pour ordonner ce chaos? La question qui va se poser devant l’esprit des réformateurs de Font-Ségugne, de Roumanille, de Mistral, la question, qui n’est pas, il faut bien le dire, encore résolue et ne le sera peut-être Jamais, voici qu'Honnorat vient de la soulever le premier, croyons-nous. Comment va-t-il la résoudre?

Suivant lui, il y a trois méthodes; on peut faire un dictionnaire de l'antique langue d’oc, c’est ce que Raynouard avait entrepris, mais sil a l’avantage de montrer la langue dans sa pureté primitive, il ne peut servir de rien pour l'usage courant. Ou bien on peut faire un dictionnaire de la langue d’oc actuelle, mais en face de la variété des dialectes, qui diffèrent de province à province et même de ville en ville, la chose paraît impossible. Reste-un troisième procédé, celui qu’adopte Honnorat; il consiste à faire le dictionnaire « de la langue, telle qu’elle doit être, en comprenant tous les dialectes, mais en n’admettant, comme mot fondamentel, que celui qui dérive le plus directement de la langue-mère ». |

Dès lors il est nécessaire de connaître l’étymologie. Le provençal descend du latin corrompu; il n’est que de remonter à cette source. Ainsi pour chaque mot on aura non seulement l’étymologie latine, mais encore, outre la forme qui s’en rapprochera le plus, toutes les formes dialectales de ce mot, ainsi que celle de l'espagnol, de l'italien, du portugais, du catalan. On voit tout de suite la portée scientifique et patriotique d’une telle œuvre. Appuyée sur des faits indiscutables, sur une érudition solide, elle faisait éclater à tous les yeux l’unité de la langue d'oc, sa descendance latine, ses droits à l'indépendance, sa parenté avec les langues les plus antiques, les plus illustres, les plus poétiques de l’Europe. Elle restituait au parent pauvre les titres généalogiques qui allaient lui permettre de revendiquer sa part de l'héritage commun.

C'était aussi à l’étymologie qu'il fallait recourir, selon Hon-

norat, pour trancher une question tout aussi importante et délicate, celle de l'orthographe. Nous aurons l’occasion d'y revenir, quand nous assisterons aux efforts des poètes de Font-Ségugne pour créer une unité linguistique; pour l'instant il nous suffira de noter qu’au nom de l’étymologie Honnorat prenait catégoriquement parti contre l'orthographe phonétique. Nous l’avons vu gémir sur l’incohérence des poètes et des lexicologues; en effet si chacun écrivait comme il prononçait, comment espérer jamais s'entendre puisque chacun prononçait différemment? Si le français était livré aux fantaisies individuelles ou seulement locales, que deviendrait-il ici et là en l’espace de quelques années? Tous sentaient en cet instant la nécessité d'une règle, qui assurât ou du moins préparât l'unité, mais aucun ne voulait faire abandon de ce qu’il croyait être son droit. Aussi pour mettre tout le monde d'accord, Honnorat proposait-il d'adopter comme règle fixe, non pas l’usage de tel ou tel pays, car comment demander la prépondérance pour tel ou tel dialecte? mais l’étymologie. Partant de ce principe il maintenait les r des infinitifs et les { des participes, il écrivait : amam (nous aimQus), amatz (vous aimez), il conservait l’'h au début. des mots, il adoptait l'a comme signe du féminin, au lieu de l’o accepté au seizième siècle par Bellaud de la Bellaudière et qu'Honnorat qualifiait d'invention moderne qui défigurait l'orthographe de la langue d’oc. Il est vrai que l’o correspondait à l'usage de Provence, mais le Languedocien, plus proche de la langue des Troubadours, avait conservé l’a. C'était donc une orthographe d'une portée générale pour tous les dialectes d’oc qu'Honnorat préconisait : « Vouloir figurer, disait-il la véritable prononciation d'une langue par des lettres est une rêverie, l'usage seul peut l’enseigner... Ecrivez comme il faut et prononcez comme vous voudrez ou du moins selon votre dialecte®7, »

Telle était l'œuvre d'Honnorat; c'était la plus importante en ce genre qui eut encore été faite, elle devait rester telle jusqu’au Trésor du Félibrige, le grand dictionnaire de Mistral.

C'était non seulement un dictionnaire, mais une véritable

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