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Encyclopédie contenant, non séulement les mots de langue d'oc, leurs équivalents dans toutes’les langues néo-latines, leurs radicaux, leurs prépositions et leurs désinences, mais encore, comme le disait Honnorat, « l’'énumération des parties qui entrent dans la composition de chaque outil, instrument, meuble, machine, cuir, habillement, les provençalismes et gasconismes corrigés, les origines des principales coutumes et institutions, les dates des découvertes et des inventions les plus remarquables, avec le nom de leurs auteurs, les noms provençaux, français et scientifiques des différents êtres dont se composent les trois règnes de la nature, avec l'indication des genres, des ordres et des classes auxquels ils appartiennent. »
C'était une œuvre à la fois pratique et scientifique, une œuvre de médecin, pour qui la théorie doit tout de suite avoir une application. Gette application, ce devait être la possibilité désormais acquise pour le lettré de comprendre le peuple, pour le peuple d'apprendre le français et de faire, grâce à cette étude, son instruction générale. Ce n'était point là proprement dans la pensée de l’auteur une œuvre de foi patriotique, comme devait l'être celle de Mistral, mais ce n’était pas non plus un instrument de guerre contre la langue provençale. Honnorat ne prenait point parti dans le débat entre les deux langues.
« Des hommes recommandables, disait-il, ont émis des vœux diamétralement opposés relativement à la langue provençale; les
uns voudraient l’anéantir, les autres désireraient au contraire
qu’on la perfectionnât. Me sera-t-il permis de dire, sans me flatier, que l’ouvrage dont j'ai l'honneur de vous entretenir depuis trop longtemps peut-être pourrait concourir à l’un et à l’autre but? Si d’un côté on veut empêcher de parler le provençal, il faut donner à ceux qui s’en servent le moyen de
s'exprimer en français, leur fournir dans cette langue les équi-
valents des mots qu'ils connaissent, et si d’un autre côté on veut la perfectionner, il faut en faire connaître les fondements, fixer l'orthographe, expliquer la syntaxe; c’est dans l’un et l’autre cas ce que j'ai tâché de faire. »
Mais, quelle que fut l’impartialité scientifique d'Honnorat, sa sympathie pour la langue d'oc n'était pas douteuse; d’ailleurs son
œuvre servait bien plutôt les partisans que les adversaires de la
vicille langue, en montrant quelle était sa valeur, son étendue, son antiquité, ses ressources. Îl ne fallait plus, en présence de tels documents, venir parler de patois.
De fait le dictionnaire d'Honnorat allait faire tout de suite autorité. Ce n’était pas évidemment un succès de librairie, puisque l’édition ne fut pas épuisée et que ce qui en resta fut vendu au poids du papier en dépit de l'achat de cent exemplaires ordonné par Villemain, alors ministre de l’Instruction publique. Mais c'était à tout le moins un grand succès moral auprès de ceux qui s’intéressaient au passé comme à l'avenir de la langue d’oc. Roumanille en rendait compte le 8 avril 1847 dans la Gazette du Bas-Languedoc®, et dans ce compte rendu il montrait une parfaite connaissance de tous les travaux faits sur la langue d’oc. Reprenant les motifs de développement, que nous avons vu naître peu à peu, il évoquait la Provence heureuse et radieuse au Moyen âge, bercée par les chants des Troubadours, qui s’en allaient de châteaux en châteaux chanter « ballades merveilleuses et tendres pastorales ». Il évoquait à son tour la décadence de la langue provençale, détrônée par Ja force, « pauvre réine découronnée et vieillie, qui est dédaignée et reléguée pour ainsi dire, dans nos villages et sous l’'humble toit du peuple ». Il invoquait l’autorité de Crescimbeni, de Charles Nodier, de Mary Lafon, surtout il félicitait Honnorat de son œuvre de patience, « monument de linguistique », « œuvre éminemment difficile ». Plus tard, il citait encore Honnorat dans sa « Dissertation sur l'orthographe provençale® »; enfin Mistral à son tour invoquait son dictionnaire dans une note de Mirèio“. Ce dictionnaire d'Honnorat fut le répertoire linguistique, osons le dire, des jeunes poètes d'Avignon. On peut avancer, sans nuire à la gloire de Mistral, que le Trésor du Félibrige, ce grand monument élevé par le/maître de Maillane à la langue dont il restera le plus célèbre poète, n'eût pas été possible sans le dictionnaire d'Honnorat, dont il est une nouvelle édition, revue et corrigée.
Mistral, loin de s’en cacher, a tenu à rendre justice au Doc-
38. Art. cité dans la rr° éd. de Li Margaridelo, 1847, note FU 39. Préface à La Part dou bon Diéu; Avignon, 1853. fo. Ch. v, note 15.
teur Honnorat. Au-dessous de son portrait offert au musée de Digne, il a écrit ces lignes, qui constituent sous sa plume le plus beau des éloges. « Au musée de Digne, en reconnaissance et en souvenir des services rendus à notre Renaissance par le Docteur Honnorat, auteur du dictionnaire provençal français, qui nous à été d’un grand secoursit. »
D'un grand secours, certes, puisqu'à la veille de Font-Ségugne il dressait le catalogue de richesses linguistiques de la terre d’oc, laissant, comme le dit justement son épitaphe au cimetière de Digne, pour héritage à son pays un monument de sa langue #2.
Telle est donc l’œuvre des savants : ils ont préparé pour les jeunes poètes provençaux un public capable de s'intéresser à leurs efforts, ils ont éveillé dans la conscience même de ces poètes le légitime orgueil de leur langue et de leur race et leur ont ainsi donné la confiance nécessaire à la grande tâche qu’ils vont se proposer.
“Parmi tous ces savants, chacun, nous venons de le voir, a joué son rôle spécial. Les romanistes ont retrouvé au fond des bibliothèques les œuvres oubliées des Troubadours, magnifique exemple pour ceux qui allaient chanter sur les mêmes terres méridionales, et dans la même langue. Que précisément cette langue fut la même, c’est là ce qui peu à peu apparaissait à tous les yeux de plus en plus nettement. Mais comment de l’état de splendeur, où elle s'était haussée la première de toutes les langues européennes, elle était arrivée à la misérable condition qui était la sienne, c'est là ce que les historiens avaient expliqué, et par leurs explications, par leur interprétation nouvelle de la Croisade contre les Albigeois ils aveient inspiré aux lettrés du
41. « Au Museon de Digno, en guierdoun e remembranço di service rendu à nostre Rencissenço per lou doutour Honnorat, autour dèu Dictionnaire provençal-français que nous à proun ajuda. » 3
42. Nous ne parlons ici que de l’œuvre provençale d'Honnorat. En ce qui concerne ses autres travaux d’érudition ainsi que la biographie détaillée, voir l’ouvrage cité de l’Abbé Richaud.
Midi le sentiment qu'ils auraient dû faire partie, si la force ne s'y était opposée, d’une civilisation originale, ayant ses lois, ses coutumes et sa langue indépendante.
Langue déchue certes, mais langue tout de. même, et non point patois, mais langue du peuple, et comme telle attirant les sympathies de tout ce qui s'intéresse à la littérature populaire, des romantiques comme des traditionnalistes, langue d’ailleurs mal étudiée encore, et comme telle provoquant la curiosité des érudits qui commencent à rédiger pour elle ou contre elle des grammaires ou des dictionnaires.
On voit assez l’ampleur et l'importance de ce mouvement savant; c’est sur la base solide de toute cette érudition que s'appuie l'œuvre de Roumanille et de Mistral, on s’en rendra compte de plus en plus en poursuivant cette étude.
Mais voici maintenant d’autres voix qui s'élèvent, ardentes, fiévreuses parfois, et qui vont, pour réveiller la conscience assoupie du peuple provençal, se mêler étrangement à l'accent
grave des érudits dont nous venons d'étudier l'œuvre. DS
A ACE ce