‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 40 sur 182 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Protecteurs de la Poésie populaire.

Béranger. — Lamennais. — George Sand. — Michelet. Débat sur la poésie ouvrière.

On a restreint généralement la portée du mouvement proven- : çal, quand on l’a présenté simplement comme une revendication linguistique. Sans doute on ne saurait nier — et nous le montrerons — que ce ne soit avant tout une protestation de la race d'oc obligée à parler français, mais un autre sentiment s'y mêle pour la renforcer, c'est le désir du peuple d’arriver à la vie de l'intelligence et de réclamer ses droits intellectuels. Voilà ce qu'on n'a point assez remarqué, et, faute d'avoir fait cette remarque, on n'a point vu que cette agitation des provinces méridionales, pour être plus intense que partout ailleurs, n’était pas pourtant unique, mais qu'elle était le symptôme le plus éclatant du mouvement populaire, qui chemine obscurément pendant une vingtaine d'années pour aboutir au grand jour de 1848 et retomber ensuite, épuisé par un succès trop brusque.

En 1848 Mistral a dix-huit ans; il est républicain, il compose une ode en vers français où il entonne le chant de la Liberté!;

1. « Aux premières proclamations signées et illustrées du nom de Lamartine,

mon lyrisme bondit en ‘un chant incandescent que les petits journaux d'Arles

et d'Avignon donnèrent :

Réveillez-vous, enfants de la Gironde, Et tressaillez dans vos sépulcres froids :

La liberté va rajeunir le monde...

Guerre éternelle, entre nous et les rois. »

(F. Mistral, cf. Mémoires: Paris, Plon, 1908, p. 156.) C'est tout à fait le style des noètes ouvriers, de Ch, Poncy, par exemple.

à la même époque Roumanille, dans les journaux d'Avignon, combat les idées révolutionnaires?; à quelque parti que ces jeunes poètes appartiennent, la grande effervescence de 1848 ne les laisse point indifférents. Quand l'ère de l’action politique est close, l’action intellectuelle reste ouverte à leur énergie; l’apaisement fait dans les esprits, Roumanille cesse de s'occuper des questions politiques pour,se donner tout entier à la propagande provençale; mais de ces premières préoccupations, il reste à ces poètes le désir de faire une œuvre sociale tout autant que littéraire; moraliser, instruire, relever le peuple en lui donnant la fierté de son vieux langage et dans,ce vieux langage une littérature saine, voilà quelle restera toujours leur préoccupation.

Il n’est donc pas sans intérêt de considérer un instant cette litiérature populaire de langue française. Cette perspective assez nouvelle élargira singulièrement notre étude; elle nous permettra de montrer comment les idées exprimées par la littérature française de l’époque ont eu leur répercussion dans les villes du Midi; elle nous permettra d’expliquer en retour l'enthousiasme de certains poètes français pour les productions -provençales- et surtout celui de Lamartine à l’égard de Mirèio; enfin elle nous autorisera à voir dans le Félibrige non seulement une association | de défense linguistique, mais encore un essai intéressant de syndicat intellectuel; et par là elle nous éclairera bien mieux sur sa raison d’être et sa force d'expansion...

Nous l'avons dit déjà, le problème de l'instruction du peuple avait été posé de façon impérieuse par la Révolution française: le peuple étant désormais le souverain, on ne pouvait songer à le laisser végéter dans l'ignorance. Mais en l'appelant à l’instruction, on éveille chez lui des intelligences souvent puissantes, et ces intelligences tendent à se manifester. Comme, faute de ressources, l’action leur est le plus souvent interdite, elles se rejettent, ainsi qu'il arrive toujours, vers la poésie, et de là tous ces ouvriers-poètes, qui de 1830 à 1850 se lèvent en foule, éveil-

2, V. IV® partie, ch. 11.

Le.

lant l'attention, ouvrant devant l'opinion publique un débat littéraire qui ne manque ni d'envergure ni d'intérêt.

Nous ne pouvons songer à nous occuper de tous ceux qui se sont manifestés en France; il nous suffira de citer leurs noms pour montrer l'ampleur du mouvement; mais nous étudierons de plus près ceux qui sont nés et qui ont vécu en Provence, bien qu'ils aient, pour la plupart, écrit en français, parce que de façon constante ils donnent la main aux Provençalisants et que les deux expressions longtemps parallèles finissent par se confondre ou plutôt que la langue française, chose curieuse, d’abord adoptée par nombre de poètes du peuple finit par être abandonnée par eux, lorsqu'ils se rendent compte qu'il leur faut, pour faire œuvre originale, employer la langue de leur enfance, qui est aussi leur langue quotidienne.

Mais avant d'examiner ces tempéraments, il nous faut voir de quelle manière ïls sont encouragés à se manifester par les grands écrivains qui s'intéressent à leur tentative et sans lesquels ils n’auraient peut-être point connu la gloire de l'impression, et jamais à coup sûr, celle de la grande publicité.

Ces écrivains sont d’ailleurs des bourgeois, mais qui s’intéressent au peuple, et qui prétendent, pour étayer leurs théories, découvrir dans l'atelier ou sur le chantier des génies inconnus, dont ils font au monde la révélation.

Le premier de ces écrivains bourgeois qui aient prétendu s'intéresser au peuple, c'est sans doute Béranger. Il est peuple luimême, si l’on veut, par son origine, mais plutôt, par sa condition d'employé, petit bourgeois, comme aussi d’après son humeur et le ton de ses chansons.

Mais le poète du Caveau, le chantre du roi d’Yvetot, le bourgeois libéral et voltairien, quand il entend monter la voix de ce. peuple, qui a prouvé sa force dans les Journées de Juillet, ne veut point rester en arrière. Il désire, il croit représenter le peuple, il prête des accents touchants au vieux vagabond®, il s’écrie, en évoquant les souvenirs de son enfance :

« Je suis du peuple ainsi que mes amours“. » Mais surtout en

BEN: Lip uvre Ed. Fournier; LE 1997 LA H;;p: 124; k. Ibid., t. III, p. 33.

104 LE MOUYEMENT OUVRIER

tête de l'édition de ses chansons qui paraît en 1833, il met une préface, où déjà s'expriment avec fermeté les principales idées de Lamartine et de George Sand.

« Le peuple, dit-il5, c'est ma Muse, Il fallait un homme qui parlât au peuple le langage qu'il entend et qu'il aime. J'ai été cet homme. » Il déclare que c’est désormais pour le peuple qu'il faut cultiver les lettres. Et ce peuple, ce n’est pas, ainsi qu'on le juge souvent avec prévention, « une tourbe grossière, incapable d’impressions élevées, généreuses, tendres ». « Non, s’écrie avec conviction le chansonnier, s’il reste de la poésie au monde, c’est, je n’en doute pas, dans ses rangs qu'il faut l’aller chercher. Qu'on essaie donc d’en faire pour lui. »

Or faire de la poésie pour le peuple, cela ne consiste pas à lui présenter des niaiseries ou des platitudes; il ne faut pas imiter « ces rois qui dans leurs jours de magnificence, lui jettent des cervelas à la tête et le noient dans du vin frelaté ». Napoléon voulait que la Comédie Française donnât au peuple des spectacles gratuits et qu’au programme de ces spectacles on mit les plus belles des tragédies classiques. Il faut donner au peuple de la beauté. « Que nos auteurs, conclut Péranger, travaillent donc sérieusement pour cette foule si bien préparée à recevoir l’instruction dont elle a besoin. En sympathisant avec elle ils achèveront de la rendre morale et plus ils ajouteront à son intelligence, plus ils étendront le domaine du génie et de la gloire. » É

C'était tracer aux jeunes poètes un beau programme, que luimême n'avait qu'à moitié suivi, car l’on ne peut dire qu'il ait toujours contribué à la moralisation du peuple. C'était en tout cas pressentir avec beaucoup de finesse l'avenir, évoluer au bon moment, prendre garde en vieillissant de devenir impopulaire.

Et de fait Béranger fait les délices du peuple. On chante un peu partout ses chansons, et même à Marseille, où pourtant l’on est fort royaliste, on lui pardonne sa politique en faveur de son esprit et de sa vervef. Aussi c’est à lui que s’adresseront quelques-uns des ouvriers-poètes dont nous parlerons.

5. V. Béranger, Œuvres, Ed. Fournier; Paris, pp. 30 à 36. 6. V. F. Mazuy, passage cité, chapitre suivant.

AAC

Jasmin, dès 1832, leur avait donné l'exemple en envoyant à Béranger une ode enthousiaste en vers français

Chante ! plus que jamais fais vibrer ta pensée! * Plus que jamais le peuple a besoin de chansons’.

De même Charles Poncy lui-adresse des vers enflammés :

Parmi les ouvriers, à Maître!

J’appris à t’admirer avant de te connaître; À tes mâles chansons que nous chantions en chœur, L'’oubli des maux, la joie emplissaient notre cœur; Et, tandis que ta gloire émerveillait l'Europe, Que ton nom s’étendait dans l'univers entier, Ton front, qu'avec orgueil notre amour enveloppe, Recevait les lauriers que te tressait l’échoppe

Et l’encens du poudreux chantier.

Et Béranger lui-répondait, et lui conseillait de rester fidèle à sa truelle. « Si cela vous est possible, mon enfant, restez maçon, sans rien négliger pour devenir grand poète. Sachez que toute ma vie j'ai regretté d’avoir été forcé par mes parents de quitter la profession d’imprimeur. Cet état eût assuré mon indépendance et il faut être indépendant pour être poètes. »

En somme, Béranger fut peut-être bien depuis le début de la poésie française, le premier poète du peuple. Non pas grand poète et non pas très peuple. Mais il ne faut pas oublier qu'il à été le chansonnier de la France issu de la Révolution, par son rythme souple et vivant, qui fait au refrain partir toutes les voix, par la musique facile et souvent traditionnelle qui accompagne ses strophes, par la qualité à la fois sentimentale, patriotique, grivoise et humanitaire de son émotion, par ce qu'elle à de large à la fois et de vulgaire’. Nous verrons quelle a été son influence sur Desanat et même sur Gelu; elle ne s'exerce pas avec moins dé

‘7. V. Jasmin, Œuvres, éd. Boyer d’Agen, t. IT, p. 580, et la réponse de Béranger à Jasmin, p. 450.

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