Le Compagnon du Tour de France, p: 8x. ÉANTE
devenue bien vite l’amie des poètes-ouvriers, elle qui déjà s'était posée en critique de la société constituée, qui dans Pauline, dans Indiana et Lelia avait célébré la grandeur « des humbles et des opprimés » le mépris de l'argent et de la bourgeoisie, en même temps que la beauté de la vie rustique dans Valentine, elle qui, soumise dès 1835 à l'influence républicaine de Michel de Bourges17, s'était liée avec Lamennaist#, avec les Saint-Simoniens.
En 1839, elle est très vivement impressionnée par le Livre du Compagnonnage que publie le menuisier Agricol Perdiguier. On sait que ce nom eut son heure de popularité, on connaît dans ses grandes lignes cette belle vie d’idéaliste : fils d’un menuisier de Morières, dans la banlieue d'Avignon, Agricol, après une rude enfance, un dur apprentissage dans une boutique de la ville, eut à dix-huit ans (1823) l’idée de se faire recevoir Compagnon: : C'était un moyen de faire le Tour de France, de se perfectionner dans son art, de voir du pays; cette antique association comptait encore, à cette époque, un très grand nombre d’adhérents, et le danger qui menaçait l'institution ne venait pas de son manque de popularité, mais des querelles qui divisaient les Compagnons, partagés, comme on le sait, en plusieurs sectes. :
Nous n'avons point à parler ici de ce Compagnonnage sur lequel on à porté, autant que possible, la lumière !?; faisons remarquer simplement qu’il y a là un désir, encore obscur, mais très réel de syndicalisme, et que les plus beaux jours de ce Compagnonnage, qui se placent sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, coïncident avec l'essor de l’âme populaire qui nous occupe précisément, avec cette sourde inquiétude qui travaille de 1820 à 1848 toute la masse du pays, avec ce désir de s'exprimer par la parole ou par le vers, qui anime les plus intelligents des ouvriers, et dont nous trouverons la preuve tout au long de notre étude, dans
#17. V. M. Ary Leblond : George Sand et la Démocratie R. Socialiste, t. "#
18. V. Albert Leroy : George Sand et ses amis; Paris, Ollendorff, 1903.
19. V. sur le Compagnonnage outre les ouvrages d’Agricol Perdiguier, cités plus loin, Martin Saint-Léon : Le Compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements, ses rites; Paris, À. Colin, rgor1, et Jean Connay : Le Compagnonnage, son histoire, ses mystères; Paris, Rivière, 1909.
les meilleures comme dans les plus médiocres œuvres, écrites soit en français, soit en langue d’oc.
Quand George Sand fit sa connaissance, Perdiguier®%, dit Avignonnais-la-vertu, avait déjà publié Le Chansonnier du Tour de France”, recueil de chansons pacifiques, destinées à remplacer les appels à la discorde qu'il avait entendus dans la bouche des Compagnons, défis enflammés d’une secte aux sectes rivales, et surtout ce Livre du Compagnonnage, qui lui avait valu les félicitations publiques de tout ce que Paris comptait de grands écrivains et surtout de Chateaubriand, de Béranger, de Lamartine, de Michelet et de Lamennais, ainsi que d'innombrables articles de journaux ?.
Elle le fit asseoir à sa table, le présenta à tous ses amis, elle fit plus, elle mit à sa disposition la somme nécessaire pour qu'il entreprît un second Tour de France®# et qu’il püt aller de ville en ville propager la bonne nouvelle, prêcher la concorde entre les différentes sectes du Compagnonnage. C'était là l’objet de son livre; ce devait être celui de sa prédication ambulante. Il fut accueilli par les Compagnons mieux qu'il ne pouvait l’espérer. Car son livre avait suscité de vives polémiques et d’abord bien des Compagnons avaient été furieux de voir dévoiler au public quelques-uns de leurs rites essentiels. Il fut surtout très bien reçu en Provence, en Avignon, à Marseille, à Toulon, où l’effervescence populaire était très vive. Perdiguier revint enchanté de son nouveau Tour de France : «Je me plais à le répéter, dit-1%, nos frères m'ont fait dans tout le cours de mon voyage l’accueil le plus cordial. »
George Sand fit plus encore pour la propagande de l’idée nouvelle : elle écrivit en 1841 son fameux roman : Le Compagnon du Tour de France. Agricol Perdiguier y était représenté sous
20. V. sur Agricoi Perdiguier et son rôle dans le Compagnonnage, Anfos- Martin : Agricol Perdiquier, Cavaillon, Mistral, 1904, et Léon Magon : Agricol Perdiguier et le Compagnonnage; Marseille, 1910.
or. 17e éd., 1835; 2° éd. augmentée, 1836. Les paroles et la musique également faibles étaient d’Agricol Perdiguier.
22. V. Extraits dans l’appendice au Livre du Compagnonnage, 2° éd., 184x. La z'° édition est de 1839.
23. Perdiguier avait fait un premier tour de France de 1826 à 1828.