Livre du Compagnonnage, 2° édition
le nom de Pierre Huguenin dit Villepreux, l'ami du Trait. Il était peint sous le plus noble aspect : beauté physique, grandeur morale, envergure intellectuelle, rien ne lui était refusé.
Plus tard, George Sand avouait elle-même la ressemblance. Elle ajoutait : « A cette époque-là, il y a une dizaine d'années, mon type de Pièrre Huguenin pouvait paraître embelli pour les gens du monde qui n'avaient pas de rapports directs avec l’atelier. Cependant Agricol Perdiguier lui-même était au moins aussi intelligent, au moins aussi instruit que Pierre Huguenin... »
Agricol Perdiguier n’était point le seul; dans son Livre, à côté des siennes, il avait recueilli des chansons dues aux poètes du Compagnonnage : Marseillais-Bon-Accord, Nantais Prèt-à-bienfaire, Bourguignon-la-Fidélité, Bordelais-la-Prudence, et, si pauvres que soient leurs chansons au point de vue artistique, elles n'en indiquent pas moins, à côté de tant d’autres symptômes, que le désir d’une poésie populaire était éveillé dans tous les corps. de métier. Perdiguier lui-même dressait une liste des ouvrages qui devaient former la bibliothèque d’un Compagnon désireux de s’instruire#, et s’il y plaçait des ouvrages d'histoire et d'économie politique, comme ceux de J.-J. Rousseau, de Pierre Leroux et de Jean Reynaud, il y faisait aux poètes une part très large et conseillait à ses amis la lecture d’'Homère, de Virgile, du Tasse, de Milton, de Corneille, de Racine, de Ducis, de Lafontaine, de Châteaubriand, de Béranger, de Lamartine, de C. Delavigne, de Victor Hugo.
Un poète plus important que les nr dont nous avons parlé semblait même s'être révélé au sein du Compagnonnage, sur le sol du Midi, en pleine ville d'Avignon. George Sand le ui dans sa Préface de 1841 :
fe . M. Lautier a publié à Avignon, en 1838, un poème épique tres bien conduit sur les persécutions au sein desquelles le Devoir des Cordonniers s’est maintenu triomphant. Il y a de fort. beaux vers dans ce poème, ce qui n'empêche pas le barde prolétaire de faire des bottes excellentes et de chausser ses lecteurs à leur grande satisfaction. »
25. Le Compagnon du Tour de France; 2° éd., préface, 1851. 26. Le Livre du Compagnonnage, 2° éd., t. Il.
Nous n’avons pu retrouver ce poème, qui s'appelait « le Compagnonnage et l'Indépendance » et comptait sept chants écrits en français; mais ce M. Lautier paraît bien avoir été en réalité le cordonnier Fidèle Laugier, qui écrivit plus tard en provençal et qui eut des rapports avec les premiers Félibres, Il marque de façon intéressante le trait d'union entre le mouvement du Compagnonnage et ce mouvement de poésie populaire, qui, sur les terres d’oc, trouvera un épanouissement dans le premier Félibrige*7.
George Sand, dès cette époque, semblait pressentir l’aboutissement de cette effervescence intellectuelle.
« Il y aurait, disait-elle#, toute une littérature nouvelle à créer avec les véritables mœurs populaires, si peu connues des autres classes. Cette littérature commence au sein même du peuple; elle en sortira brillante, avant qu’il soit peu de temps. »
C'était en effet tout ce qui devait rester de ce grand mouvement qui agita si violemment tous les esprits. Pour le Compagnonnage il devait s'émietter de jour en jour, par la force même des circonstances malgré les beaux efforts d’Agricol Perdiguier.
Il ne nous appartient pas de suivre celui-ci dans sa tumultueuse carrière, de l’évoquer représentant du peuple en 1848, exilé par le Second Empire, d’analyser les ouvrages qu'il composa par la suite dans le même but de propagande. Qu'il nous suflise de constater qu'enfant d'Avignon sa renommée fut sans doute toute particulière dans le pays provençal, qu’il ne cessa dans sa campagne fraternelle de prêcher l’union dans l'instruction et la poésie, et qu’enfin il fut lié avec George Sand, qui devait avoir une telle influence sur tout le mouvement de littérature populaire, et notamment sur ce Charles Poncy dont nous allons parler.
Rappelons enfin que Mistral a consacré tout un chant de Calendau à décrire les rites, les luttes, les traditions du Compagnon-
nage®, toute une vitrine de son Museon Arlaien* à recueillir
27. Ce Fidèle Laugier, né en 1803, à La Roquebrussanne, publie en 1855, à Aix, un dialogue provençal Lou langage prouvençau et leis franciseurs, où il proteste contre la corruption du provençal en train de devenir un patois. V. Robert Reboul : Notice sur Laugier; Marseille, 1878.