Ch. Poncy : Marines; Toulon
« Non, ce n’est pas sans dessein, s’écrie-t-elle encore, que la Providence a délié ainsi tout à coup les langues condamnées jusqu'ici à bégayer la poésie, elle avait donné toujours cette faveur, comme la récompense des studieuses éducations à des natures rêveuses, délicates, vouées à l’oisiveté du corps, aux patients labeurs de l'esprit. Il semblait que le poète dût être une âme essentiellement contemplative, qu'il dût avoir, au moins à ses heures d'inspiration, une existence errante et solitaire, qu'il eût besoin de recueillement et de silence pour fixer les images délicates et fugitives de ses magiques tableaux. Et voilà que des hommes, cloués à un travail abrutissant, des hommes de peine, comme on les appelle, de robustes ouvriers à la main de fer, à la voix tonnante, se mettent à rêver au bruit de l’enclume.et du marteau, au cri de la scie et du métier, dans le tumulte du chantier ou dans l'air fétide de l’échoppe, des chants purs et suaves, des formes exquises, des sentiments sublimes! Oh! qu'ils durent en être élonnés, ceux qui ne comprennent pas la dignité de l’homme et les desseins de Dieu sur le peuple et que nous devons en être reconnaissants, nous qui attendions avec impatience cette conséquence de la logique divine, cette manifestation prophétique de la virilité populaire. Nous ne savons rien encore des combinaisons politiques qui vont amener l’affranchissement des prolétaires, mais nous savons déjà quels droits divins le peuple saura bientôt faire valoir pour être affranchi. »
C'était là l'enthousiasme socialiste, qui n’était point particulier à George Sand, ton prophétique à la mode d’alors. Une remarque moins oratoire et plus précise mérite de retenir notre attention. À vrai dire elle n'était pas non plus de l'invention de George Sand, mais elle l’a reprise et développée avec intelligence. Nous la trouvons d’abord sous la plume du jurisconsulte Ortolan, qui fit la préface du premier recueil dé Poncy.
« Ce que j'aime encore, disait-il, dans cette apparition des poésies d'ouvriers, c’est le lieu d’où elles sont datées. Nous n'avons nous autres qu'un seul lieu, Paris, grand foyer absorbant où tout vient se jeter, grand creuset où tout vient se fondre et qui ne donne que de l’alliage. La centralisation, qui fait notre unité et
notre puissance dans l’ordre national, nous comprime et nous
décolore dans la sphère des beaux-arts. Mais pour les ouvriers
qui sont inspirés là où ils vivent et qui vivent là où ils travaillent, nous disons : le poète d'Agen, de Nîmes, de Rouen, de Fontainebleau, de Toulon; c’est l’individualité artistique rendue à chaque cité, c’est la diffusion et le rayonnement littéraires sur tous les points du royaume. »
C'était un argument, qui devait toucher spécialement la châtelaine de Nohant, si attachée à son Berry, qu'il lui semblait avoir l'esprit moins lourd, quand elle avait mangé la fromentée de la mère Nannette que lorsqu'elle avait pris du café à Paris® », très éprise de mœurs populaires et de patois#. Aussi le reprenait-elle dans sa préface de 1844, en y insistant de façon toute spéciale
« La province, disait-elle, montre en ceci son bon sens et sa force. morale. Tandis que Paris lui enlève tous ses autres produits intellectuels, ses penseurs et ses écrivains de la classe bourgeoise, ses acteurs, ses musiciens, ses sculpteurs et ses peintres, au moins ses poètes de la classe laborieuse lui restent et trouvent sur leur sol natal leur succès et leur récompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration; et comme la province ne leur est point ingrate ils ne sont pas ingrats envers elle, ils lui versent le charme dèeur poésie en même temps qu'ils lui offrent les services de leur industrie. Doublement utiles, ils sont doublement aimés et récompensés. Chaque citoyen est généreusement fier de la gloire du poète, son compatriote, et comme tous ces poètes sont des prolétaires, -vu que dans les autres classes on méprise l’ovation locale, aimant mieux échouer à Paris que de régner chez soi, il en résulte qu’aux hommes du peuple seuls appartient le noble rôle de régénérer la vie intellectuelle sur tous les points de la France. »
Qu’était-ce là sinon prédire une vingtaine d'années à l’avance tout le mouvement provincial dont est sorti le Félibrige, tous les écrivains de terroir si nombreux depuis 1860?
C’est le moment où dans la Revue indépendante qu’elle fonde avec Pierre Leroux, elle se charge de commenter les productions littéraires des ouvriers; elle y publie justement des vers de Charles Poncy à côté de ceux de Victor de Laprade. Elle écrit, pour
32. V. Lettre du 12 novembre 1842 à M. Ch. Duvernet : Correspondance. 33. V. Lettre au Comte Jaubert, auteur d’un Glossaire du Centre de la France (juillet 1843). V. plus haut, sur G. Sand et le patois, 1° partie, ch. ur.
répondre aux critiques de la littérature populaire, des Dialogues sur les Ouvriers d'autrefois, où elle cite tous les grands artistes nés du peuple : Giotto, Vinci, Andréa del Sarto, Tintoret, Titien, Dominiquin, Poussin, Gelée, Cousin, Pilon, Durer : « Le peuple est et fut toujours artiste »; il est vrai qu’il n’a guère été encore littérateur, mais il le devient peu à peu; il a d’ailleurs compté déjà quelques poètes originaux, entre autres « Le Virgile au Rabot », Adam Billaut, auquel George Sand consacre le second de ses Dialogues sur la poésie des prolétaires.
Dès le premier numéro de [a Revue Indépendante elle fait un recueil de poésies d'ouvriers. C’est l’occasion pour elle de remarquer que la poésie, qui a été d’abord l'apanage de FParistocratie, puis de la bourgeoïsie, doit passer au peuple avec les temps nouveaux. « C’est au sein du peuple, dit-elle, à cette époque, que se retrempera la Muse romantique, Muse évidemment révolutionnaire, et qui, depuis son apparition dans les lettres, cherche sa voie et sa famille%. »
Créer une littérature ouvrière, c'était là une des premières nécessités et des originalités de la Revue Indépendante, mais George Sand voulait y collaborer plus efficacement; elle mit ellemême la main à la pâte et pour la glorification des prolétaires, elle écrivit*des romans célèbres.
Nous ne pouvons nous étendre sur un tel sujet#%; qu'il nous suffise de noter l'influence considérable de George Sand sur la poésie ouvrière entre 1840 et 1850, et surtout ses rapports avec les poètes-ouvriers de Provence#.
Ses rapports avec Poncy durèrent jusqu'à la fin de sa vie, et l’on en peut voir la preuve tout le long de sa Correspondance. Elle l'appelle — naturellement —-« mon enfant », elle le proclame « le plus inspiré et I# mieux doué parmi tous les beaux