‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 48 sur 182 · Il collabore par la suite à l’Armana Prouvençau · texte numérisé non relu

Il collabore par la suite à l’Armana Prouvençau

43. Mistral cite George Sand : Visions de la nuit dans les campagnes, à propos de la légende de la Chèvre d’or. V. Mirèio, ch. u, n. 2.

son histoire et plus spécialement un livre vibrant et généreux #; où il parle avec intérêt de la poésie ouvrière.

« La plupart des poésies, que les ouvriers ont écrites dans ces derniers temps, offrent ce caractère particulier de tristesse et de douceur qui me rappellent souvent leurs devanciers, les ouvriers du Moyen âge. S'il y en a d’âpres et de violentes, c’est le petit nombre. » È

Il ajoutait, il est vrai, se rendant compte des faiblesses de cette poésie :

« Gette inspiration élevée eût porté plus haut encore les vrais poètes s'ils n’eussent suivi dans la forme avec trop de déférence les modèles aristocratiques. » Il déplorait, en la constatant, l’im-

. mense influence de Béranger, dont les chansons « avaient rem-

placé les vieux chants des villages, jusqu'aux mélodies antiques que chantaient nos matelots ». Il regrettait aussi Fimitation de. Lamartine; il souffrait de voir les ouvriers « s'habiller et mettre des gants pour écrire, et perdre ainsi la supériorité que donnent au peuple, quand il doit s’en servir, sa main forte et son bras puissant 5 ».

Mais il ne perdait point tout espoir sur leur compte : « Ils commencent à peine, Pourquoi vous hâtez-vous de dire qu'ils n’atteindront jamais les premiers rangs? »

Certes l’un d’eux devait atteindre ce premier rang, mais il fallait que la poésie populaire changeât de langage, et nul à cette époque ne l’avait encore bien compris.

Parmi les sceptiques auxquels Michelet faisait allusion, la Revue des Deux-Mondes. organe de la bourgeoisie lettrée, était au premier rang. Bourgeoise, elle voit sans plaisir cet élan des intelligences prolétariennes; lettrée, elle goûte peu une poésie où le plus souvent, il faut le dire, I bonne volonté remplace l’art incertain. Parlant des poètes-ouvriers, Savinien Lapointe, plus tard, disait :

« La Revue des Deux-Mondes se montra tout particulièrement hostile aux productions de ces derniers venus, lesquels du reste n’y allaient pas de main morte dans les revendications des droits populaires6, »

h4. Le Peuple; Paris, Hachette et Paulin, 1846. 45. V. Le Peuple, pp. 61 et 149.

46. Savinien Lapointe : Préface à ses Œuvres rééditées en 1882; Paris.

La déclaration de guerre leur-fut faite par Lerminier, professeur au Collège de France, qui joua en cet instant le rôle d’un critique de quelque notoriété, très classique au reste; c'était le moment où venait de paraître le livre de Poésies Sociales, recueil de vers dus à des poètes-ouvriers, publiés par le Saint-Simonien Olinde Rodrigues; c'était le moment où l’on parlait eomme d'un grand poète du cordonnier Savinien Lapointe, où Reboul et Jasmin s'étaient déjà manifestés, où depuis deux ans l’on pleurait sur Hégésippe Moreau, où un ouvrier Adolphe Boyer, venait de se suicider, désespéré par l’insuccès de son ouvrage{7, enfin où le Livre du Compagnonnage d'Agricol Perdiguier avait excité dans la presse et dans l'opinion des commentäires innombrables.

Lerminier prenait prétexte de tous ces faits et dénonçait ce qu'il considérait comme un péril à la fois social et littéraire. Instruire le peupJe, disait-il, en substance, rien de mieux et c’est depuis 1830 spécialement la préoccupation de tous les esprits. Mais est-il nécessaire pour cela que du premier coup on essaye, avant toute formation, de susciter chez lui des vocations hâtives, des ambitions exagérées qui sont funestes à la littérature aussi bien qu’au peuple? »

Contre George Sand, Olinde Rodrigues, Béranger, Lamennais et tous les poètes dont nous avons parlé, Lerminier proteste au nom de la culture littéraire, qui demande un long affinement, du temps et de la patience, au nom de la beauté esthétique, que ne respectent à aucun degré ces balbutiements encore grossiers.

Encore, ajoute-til, si l’on y trouvait le cachet populaire, mais si l’on ne voyait ces poésies signées d’un nom prolétaire, on les croirait l'œuvre de quelque médiocre bourgeois : « C’est quelque chose de prétentieux et de médiocre; où limitation domine; nous n'y avons pas senti l'âme, nous n'y avons pas trouvé l'accent du peuple. Trois poètes contemporains ont laissé leur empreinte sur ces informes essais. Vous passez d’une réminiscence de M. de Béranger à une contrefaçon grossière du genre de M. de Lamartine et de M. Victor Hugo. »

47. « De l’état des ouvriers et de son amélioration par l’organisation du

travail. » CG

S'il n'y a nul profit pour la littérature en ces productions, n'est-ce pas d'autre part, à les exciter, faire le malheur du peuple?

Ne risque-t-on pas de mettre au cœur de ces hommes du peuple une ambition exagérée qu'ils ne pourront pleinement satisfaire et qui les tourmentera toute leur vie? On peut bien citer l'exemple de Rousseau, mais il eut une instruction précoce, travailla et voyagea longtemps avant de produire, ou celui de Robert Burns, mais il est unique et d’ailleurs il ne fut pas heureux et mourut, tout jeune encore, des désordres de sa vie.

Bref, conclut Lerminier, la division du travail qui assigne aux uns l’action, aux autres la pensée est toujours dans la nature des choses. « S'il est incontestable que de nos jours le peuple ait un sentiment plus vif de ses misères et de l'obligation qu'a la société de s'occuper de les adoucir, il n’est pas vrai qu'illuminé tout à coup par des clartés merveilleuses, il se trouve aujourd’hui doué du génie philosophique et littéraire. Nous ne disons point que.le génie individuel ne puisse briller dans les rangs du peuple, mais il n’a point paru. Il n’y a pas plus à fonder une littérature populaire qu’une caste ouvrière, dont l’organisation politique et les intérêts seraient hostiles à la bourgeoïsie. Ne comprendra-t-on jamais que le véritable génie de la démocratie est d’unir et non pas de séparer? »

Avec-de telles idées il s’indigne contre le Livre du Compagnonnage, qui prétend perpétuer les sociétés ouvrières, leur donner plus de force et de cohésion; il s'étonne qu’on ne s’en tienne pas là-dessus aux idées bourgeoises de 89; il faut réprimer sévèrement de telles tentatives, si l'on ne veut aboutir à la guerre civile.

Les protestations soulevées par un tel article, on les devine aisément. Lerminier reçut de Savinien Lapointe une pièce de vers, indignée. Le poète populaire s’écriait sur un ton d’ironie amère

Donc le peuple a grand tort, je le pense avec vous, Lui qui peut se soûler pour douze ou quinze sous, . De demander du bois lorsqu'il neige en décembre, Du pain pour ses enfants presque nus dans la chambre, Du pain pour nos vieillards, dans la rue accroupis.… ‘

48. Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1841. De la littérature des ouvriers. 49. $. Lapointe : Une voix d’en bas, 1844.

Le journal l’Atelier®, lui répondit de façon plus documentée. C'était une feuille très digne, fondée, commanditée et rédigée par des ouvriers catholiques en majeure partie, mais d'esprit très large et très tolérant, passionnés de réformes sociales. Aucune question sociale ou littéraire touchant au peuple né les laissait indifférents; ils s’occupèrent donc de la question brülante, qu'ils posaient en ces termes : « Si les ouvriers doivent se permettre - d'écrire » (mars 1843) et, répondant aux critiques faites, ils concluaient : « Les ouvriers doivent se permettre d'écrire, n’en déplaise aux avocats du parti conservateur. Envisagé sous un rapport général tout ce que les ouvriers ont écrit a produit un effet favorable. On s’accoutume en effet à dire : la presse des ouvriers; on lit leurs chansons, leurs poèmes, leurs journaux, leurs livres enfin; on peut critiquer tout cela; mais tout cela prouve que l’intelligence populaire . est moins inculte qu'on ne voudrait le croire. » L'auteur de l’article d’ailleurs préconisait la publication collective (revue ou journal), la préférant à la manifestation individuelle par le livre d’un tempérament toujours sujet à s’égarer.

Après 1848, quand les grands espoirs populaires se furent écroulés, Armand de Pontmartin, dans cette même Revue des Deux- Mondes, notait avec satisfaction une réaction du bon sens et de l'esprit d'ordre en littérature, alors qu'Emile Augier faisait jouer Gabrielle et que George Sand elle-même devenait idyllique avec François-le-Champi®!.

Pourtant un mois après, toujours dans la Revue, Charles de Mazade, à propos des Mystères du Peuple d'Eugène Sue, jetait de nouveaux cris d’effroi®?.

Mais surtout Emile Montégut, l’année suivante, reprenait avec autorité la question de la poésie dupeuple à propos des publications de Pierre Dupont. Le débat à cette date avait perdu déjà beaucoup de son acuité; le mouvement socialiste semblait enrayé pour longtemps, ét il semblait qu'on püût traiter une telle question « de façon littéraire plus encore que politique ».

5o. V. à ce sujet, et sur tout le mouvement ouvrier, un article intéressant de Ch. Benoist dans L'homme de 1848, 1° février, pp. 656-59.

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