‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 49 sur 182 · Ibid., 1% mars · texte numérisé non relu

Ibid., 1% mars

Ce n'est pas toutefois sans quelque amertume que Montégut constate l'esprit de parti et souvent la fureur des poètes populaires. Il a surtout en vue un Hégésippe Moreau; un Savinien Lapointe, un Pierre Dupont; il connaît moins les poètes du Midi, où il aurait *pu retrouver, à défaut de grande valeur artistique, ce « calme singulier », cette « grâce naïve », cette « tendresse », cette « douceur infinie », cette « douce joie », qui sont pour lui les vraies caractéristiques de la poésie populaire.

De cette poésie il voit bien la seule raison, d’être, mal aperçue de certains théoriciens’ « La reproduction de la vie du peuple, voilà que devrait être l'élément principal de la poésie populaire. »

Or la plupart des poètes-ouvriers se sont éloignés de ce programme, et d’autres ont imité maladroitement la poésie bourgeoise, Montégut flétrit les chants à demi naïfs, à demi littéraires, propres à captiver à la fois les habitués des salons et les hommes des classes inférieures par leur apparence de naturel ». « Il n'y a, dit-il, de vraie poésie populaire que celle qui est créée par le peuple lui-même », telle que celle de Robert Burns. Quant à Béranger, c’est plutôt un poète patriotique, et Pierre Dupont doit préndre garde aux salons d’un côté, au socialisme de l’autre.

En somme, le point important qu'il précise est surtout celui-ci le poète vraiment populaire doit être issu du peuple et conserver avec lui le contact nécessaire.

Sainte-Beuve était du même avis que Montégut, don il disait : « Le caractère propre de la Muse populaire, c’est qu’elle soit avant tout pacifique, consolante, aimante, que la chanson de chaque métier par exemple en exprime la joie, l'orgueil même et la douce satisfaction, qu'elle en accompagne et soulage le labeur, qu’elle en marque les moments et les rende plus égayés et plus légers », et mieux informé que Montégut, il cite justement La Chanson de chaque métier de Charles Poncy, où il retrouve ces caractères. C'était définir somme toute à l'avance ‘la poésie d’un Mistral, qui respire la fierté des travaux de la terre, et, loin d’être un chant de révolte, est une glorification de la vie populaire. |

On voit donc que vers cette date de 1850 les esprits étaiént | pré-

53. Causeries du Lundi, t. IV, art. sur Ch. Moreau et Pierre Dupont.

parés à cette manifestation pacifique de la poésie populaire, qui au reste avait eu, dès Reboul, ce caractère, et n’en avait été un moment détournée que par le mouvement socialiste et leffervescence qui précéda 1848. Or cet instant est précisément celui où vont se grouper les premiers Félibres.

Lamartine et les poètes-ouvriers.

Cependant, en dépit des protestations, et plus encore que Béranger, George Sand ou Michelet, ce fut Lamartine, qui fut le grand excitateur de la poésie populaire.

Tout d’abord on pourrait s’en étonner : comment le jeune gentilhomme, aux airs désenchantés, le mélancolique amant d’Elvire, le poète des lacs et des cascatelles, le chantre des clairs de lune, qui rêvait d’Ossian sur les montagnes brumeuses du Mâconnais, pût-il devenir l’idole des âmes populaires et susciter des vocations poétiques au sein de la classe la moins raffinée et qui semblerait la moins rêveuse? Mais ce n’est pas tout Lamartine que le poète des Méditations, il y a celui des Harmonies, des Recueillements, de Jocelyn et même ses premiers vers, ceux qui nous paraissent le plus loin de l’âme populaire, n'ont-ils pas quelque chose d’universel, susceptible de toucher toutes les âmes, et quelque chose aussi de « sentimental », un ton de « romance », capable justement d’émouvoir les âmes simples?

Si de nos jours Victor Hugo résonne comme la grande voix poétique du dix-neuvième siècle français, entre 1830 et 1860 2 Lamartine, dont la gloire rayonnait à travers les provin- . Alors au fond des écoles, au sein des familles les strophes antennes déroulaient leur abondante et religieuse mollesse. Poésie qui tout de suite conviit à l'honnête province française du milieu du siècle dernier. C’est d’elle samme toute qu’elle venait; vers elle, suivant une pente naturelle, elle retourna, Har-

monie lente, candide, semblait-il, attendrie, cloches monotones dans la solitude des vieilles rues, grands nuages glissant le long du silence des horizons, beau lac où la lune était indolente ‘et molle, et ce parfum de vieille France et cette négligence d’amateur. Les veillées de province eurent leur poète : des filles qui näissaient reçurent le nom d’Elvire. :

Le peuple subit ce charme magnifique tout autant que les lettrés. Plus encore, sans doute, car ceux-ci pouvaient bien trouver le style faible, la versification négligée, la pensée banale, mais des âmes simples, qui n'ont point l'esprit critique, n’y cherchaient que les sentiments. Somme toute, à part quelques cris désenchantés, de plus en plus rares, et vite corrigés d’ailleurs, ces sentiments, ils s’appelaient l’amour et la religion, c’est-à-dire, les deux plus larges, les plus accessibles, les plus ouverts à tous. Sur ces deux axes se déroulait une poésie dont l'harmonie était facile à saisir et dont rien ne surprenait, ne choquait le lecteur novice. Comment s'étonner, à la réflexion, que dans les ateliers et les mansardes le grand poète soit devenu si vite célèbre? Aux témoignages qu’il en reçut sans doute, il s’en aperçut bién vite, et: dès lors il entreprit de cultiver cette popularité qu'il n'avait pas recherchée à ses débuts.

Nulle part peut-être son nom ne fut plus aimé qu'en Provence. Ce n'’est pas seulement, comme il l’a dit avec un sourire‘, que la Saône se jette dans le Rhône, qui descend vers la Provence, c'est une intime sympathie, qui n’a point cessé de 1828 à ses derniers jours. Certes, si, de loin, l’on imagine volontiers une Provence banale, frivole, « cigalière », toute vibrante de chansons et de couleurs, on pourrait là encore s'étonner du succès qu'y trouva une poésie, qui semblerait un peu grisâtre aujourd'hui. Les Orientales plutôt n'auraient-elles pas dû conquérir Marseille, porte de l'Orient? Mais la réalité est tout autre que cette légende; l’âme douce, rêveuse, un peu molle, féminine pour tout dire de la Provence devait aimer la fluide harmonie des vers lamartiniens. N’ont-ils pas retenu quelque chose des paysages italiens, de la côte napolitaine où leur âme, auprès de Graziella, fut créée? Le ciel de Provence a des langueurs pareiïlles;

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