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Cours familier de littérature, XL° entretien

les chants de Lamartine seuls berceraient dignement les longues soirées de ses étés voluptueux. D'ailleurs c'était alors un pays très familial, que cette Provence, où même aujourd'hui le culte de la famille est demeuré si vivace. Les élégies du pays et du foyer y trouvaient à coup sûr un retentissement harmonieux. Mais à cette renommée de Lamartine en Provence, il est des causes plus précises, comme aussi à cette immense popularité,

qui devait en faire le grand maître de la plupart des ouvriers-

poètes. En 1828, M. de Lamartine lit dans la Quotidienne une poésie du boulanger de Nîmes, Jean Reboul, il la trouve admirable, sa tête s’échauffe, il prend la plume, il adresse à l’humble

poète son ode célèbre Le Génie dans l’'Obscurité. Feboul, — on devine assez ses transports et le bruit que put faire l'événement autour de lui, — Reboul répond au grand poète

S'il est vrai que ma Muse en plus d’une mémoire

Ait laissé des accords et des pensers touchants;

Chantre ami, qu’à toi seul en retourne la gloire! Ses chants naquirent de tes chants...

… C'est toi qui fus pour moi cet ange de lumière

Qui se laisse tomber du haut du firmament, .

Et qui sur le palais comme sur la chaumière Se repose indifféremment!

Dès lors c'en était fait; Lamartine était sacré le protecteur, non seulement de l’auteur de l’Ange et l'Enfant, mais encore de tous les ouvriers-poètes qui allaient venir. Tous ils vont se tourner vers lui; dès cet instant, se croyant une mission sociale, méditant de jouer un grand rôle politique, il encourage les vocations, accepte les dédicaces, et, gentilhomme toujours, serre des mains populaires, comme il avait appris à le faire, dès l'enfance, dans la vie patriarcale de Mülly.

Quatre ans après, ce fut en Provence une recrudescence de sa popularité. Le grand poète, se rendant en Orient, venait s’embarquer à Marseille. Joseph Autran nous a laissé le récit de ces belles journées.

55. V. La Maison démolie, Œuvres complètes (1875-78), t. VIL.

« La génération actuelle, dit-il, ne se figure guère ce qu'était, à l’époque lointaine dont je parle, la renommée de ce grand Lamartine. 11 inspirait un sentinient, qui, chez les femmes, ne se contenait pas toujours dans les limites de l'admiration. Toutes les jeunes filles en rêvaient; tous les écoliers copiaient ses poèmes sur des cahiers réservés et ornés d’arabesques calligraphiques. Les hommes les plus absorbés par les affaires du commerce ou de la politique trouvaient moyen de savoir par cœur quelques-uns de ses vers; les vieillards eux-mêmes s’intéressaient à cette jeune gloire, qui continuait, en l’éclipsant, celle de Chäteaubriand à son déclin. »

Et Joseph Autran nous décrit ces réceptions de l'hôtel Beauvau, en face du Vieux-Port baigné de lumière, vibrant de cris et d’appels, que dominait Lamartine de « sa grande voix sonore » tandis que des visiteurs « abordaient le poète avec des formules, qui tenaient moins de l’admiration que de l'idolâtrie ». « Vous êtes un Dieu, disait l’un, et je me sens près de tomber à vos genoux. »

«Je ne sais, ajoute Autran, si ces louanges excessives lui déplaisaient; je dois avouer pourtant qu'il n'y paraissait guère; il les accueillait avec le front haut et le visage calme d’un homme qui se sent déjà sur un piédestal. Il avait l'air de sa propre statue. » HA

On fit plus; l'Académie de Marseille voulut rendre au grand homme un public hommage; le 26 juin elle tint en son honneur une séance solennelle, où il fut salué en termes magnifiques par le comte Hippolyte de Villeneuve, président de l'Académie. Lamartine, pour répondre à ces témoignages éclatants de sympathie, donna lecture de son fameux Adieu, qui se terminait comme on le sait, par une belle invocation à Marseille 5.

Passage éblouissant, dont Îes jeunes gens surtout devaient conserver longtemps le souvenir. Le rédacteur du Sémaphore disait, au lendemain de la séance académique : « L'effet qu'il produit sur les vives imaginations du Midi est grand; de jeunes poètes de haute espérance semblent éciore sous ses pas. »

56. V. Voyage en Orient et Recueillements. V. aussi au début du voyage les impressions de Lamartine : « Marseille nous accueille comme si nous étions des enfants de son beau ciel; c'est un pays de générosité, de cœur et de poésie d'âme; ils reçoivent les poètes en: frères; ils sont poètes eux-mêmes. »

C'était la vérité même, non pas que tous ces jeunes poètes fussent, comme le disait l’indulgent rédacteur, de haute espérance, mais à tout le moins, tous nourrissaient de hautes espérances, et depuis ce passage de Lamartine, son nom fut certainement pour tous les jeunes poètes de Provence, à quelque classe sociale qu'ils aient appartenu, le nom même de la poésie.

Or si Lamartine fut populaire, sans essayer de l'être, ce fut bien plus encore, quand il se rendit compte qu'il l'était, qu'il voulût continuer à l'être et qu’il désira faire servir cette popularité à ses desseins politiques.

Après Jocelyn, après la Marseillaise de la paix, après les CHE dins, après tant de gestes généreux et d’éloquents discours, à la veille de la Révolution de Février, c’est l’homme le plus céRbre et le plus aimé de France, et c'est alors justement que pour la seconde fois il apparaît à Marseille.

Il vint s’y reposer à l'automne de 1847, dans une villa du Prado avec M°° de Lamartine, à qui l’on avait ordonné les bains de mer. Mais ce n’était plus le pur poète, à qui suflisait l'entretien des flots, ou qui s’en allait en Orient à la recherche d’une poésie nouvelle; tout occupé d'action le séjour de la campagne semble lui peser. Au bout de quelques semaines, il vient se fixer en pleine ville, sur la Cannebière, à l'hôtel des Empereurs®. Il accepte même l'invitation qu'on lui fait de venir parler dans une séance donnée sur le libre-échange en l'honneur du célèbre économiste Frédéric Bastiat. Tous les journaux de Marseille | reproduisent son discours. L'Académie à son tour, se souvenant x de la belle journée de 1832, tient de nouveau une séance en son honneur. Si Lamartine n’y dit plus de vers, il y prononce un magnifique éloge de Marseille, qu'il-appelle « une Athènes commerciale » : « Vous avez daigné, dit-il, me paturaliser parmi vous: vous avez fait de moi un citoyen honoraire de Marseille. »

Toutefois ce triomphe académique ne lui suffit plus; il existe à Marseille une autre Académie, une Académie de prolétaires, cet Athénée-ouvrier, dont nous parlerons plus longuement; elle invite Lamartine, Lamartine accepte son invitation.

Le

É . V.. Autran. : op: cit.

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