‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 52 sur 182 · V. Autran : op. cil · texte numérisé non relu

V. Autran : op. cil

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tout ÿ prenait une importance-incomparable; de la sorte ce fut bien plus qu'une démarche un peu naïve; cette Reine Garde, que nous allons voir aux pieds de Lamartine, elle est, pour ainsi dire, auprès du grand poète la déléguée du peuple méridional®.

Ge fut un soir de dimanche, au retour d’une longue course en mer, que M: de Lamartine trouva Reine Garde dans l'orangerie de sa villa. Elle y était depuis quatre oucinq heures, arrivée le matin par la diligence d'Aix et depuis attendant obstinément le retour du grand poète. Dans cctte patience, cette obstination qui risque, sans y penser, d’être importune, ne faut-il pas voir déjà toute la Provence du peuple, tournée vers celui qui doit lui révéler Mirèio? Elle fait au grand homme sa confession; enfant trouvée, simple couturière, elle a de bonne heure le goût de la lecture, elle a lu dans les gazettes des vers de Reboul, de Jasmin, de Lamartine, elle a lu Jocelyn avec des larmes...

Lamartine est très ému de ces larmes et de ces compliments. Poète du cœur, c’est l'hommage des cœurs simples qui le touche plus profondément que l'approbation de tous les lettrés, Mais comme il fut diplomate aussi, et qu'il est poète, il soupçonne bien que la couturière fait des vers, il sourit, quand sur sa demande, Reine Garde en trouve sur elle quelques-uns. Il y jette les yeux, il les trouve beaux, parce qu'il y aperçoit le reflet de sa poésie, il retient à dîner l’humble femme, tremblante de confusion et de reconnaissance.

Après le dîner c’est un entretien sur la littérature populaire, et c’est là pour nous le point capital de l'entrevue.

Ecoutons le peuple se plaindre, par la bouche de Reine Garde, de n'avoir aucun livre à lire : « ..… Les livres ont été faits pour - d’autres. Excepté les Evangélistes-et celui qui a écrit l’Imitation . de Jésus-Christ, les auteurs n’ont pas pensé à nous en les écri- . vant, C’est bien naturel; chacun pense à ceux de sa condition. Qui est-ce done qui fait des livres ou des poèmes pour nous? Personne, excepté ceux qui font des almanachs, mais encore qui les remplissent de niaiseries ét de bons mots balayés de l’année dernière dans l’année nouvelle, ceux qui font des romans que les

60. V. Lamartine, Préface de Geneviève et Préface aux Poésies de Reine ] Garde. :

filles sont obligées de cacher aux mères de famille honnêtes et ceux qui font des chansons que les lèvres chastes se refusent à chanter.

« Ah! quand viendra donc une bibliothèque de pauvres gens! Qui est-ce qui nous fera la charité d’un livre? »

Et tout de suite Lamartine prend feu, voit large et haut à son ordinaire, eb se met à parler, avec une vraie puissance prophétique : |

« J'y avais déjà pensé quelquefois, mais jamais tant qu'en écoutant ce que vous venez de dire. C’est vrai pourtant! Le peuple qui veut s’instruire, se distraire, s'intéresser, s’attendrir par le sentiment, s'élever par la pensée, va mourir d'inanition, ou s'enivrer de corruptions, si on n'y prend garde. Il faut que la société s'en occupe, ou il faut que Dieu suscite un génie populaire, un Homère ouvrier, un Milton laboureur, un Tasse soldat, un Dante industriel, un Fénelon de la chaumière, un Racine, un Corneille, un Buffon de l'atelier pour faire à lui seul® ce que la société égoïste ou paresseuse ne veut pas faire, un commencement de littérature, une poésie, une sensibilité du peuple. >

Et à mesure qu'il parle, il s’exalte; il voit plus haut encore et plus clair, il agrandit le sujet. Les classes bourgeoises comptent trop d'écrivains, ils s’usent inutilement, sans emploi, produisant plus qu'en ne peut lire. Mais voici pour les jeunes écrivains un immense public qui, peu à peu, instruit, dégrossi par l’école, se lève et réclame de quoi lire.

« Oui... Reine, n’en doutez pas, s’écrie le grand poète, l’ère de la littérature populaire approche, et quand je dis populaire, vous m'entendez bien, je veux dire la plus saine et la plus épurée des littératures, car j'entends par peuple ce que Dieu, l'Evangile, la philosophie et non pas les démagogues entendent par ce mot

61. On trouve à la même époque un sentiment semblable dans l'Atelier, qui mène une campagne courageuse contre les chansons obscènes, la littérature pornographique que l’on présente comme une littérature populaire. (Sept., 1843; nov., 1843; juin, 1844.) <

62. Mistral dans le discours prononcé à la Sainte-Estelle de Gap (23 mai 1886) rappelle le mot de Lamartine : « C’est le peuple qui doit sauver le peuple. » V. Armana, 1887, ou Discours e dicho de F. Mistral; Avignon-Roumanille, 1906.

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la partie la plus nombreuse et la plus importante, par conséquent, de l'humanité... »

Et l’on voit par là comment Lamartine diffère de George Sand: ce n'est pas le poète prolétaire, ouvrier de la révolution sociale, qu'il invoque, c'est simplement le poète populaire, qui n'a d'autre idéal que d’instruire et de moraliser ses frères, sans prétendre à les soulever contre. l’ordre des choses existant, Par là ceux qu'ils voient venir à lui, ce ne sont pas les jeunes émancipés comme Poncy, mais les traditionnalisies, les catholiques, un Reboul, une Reine Garde, plus tard un Frédéric Mistral. e

Et le peuple aussi pour lui, gentilhomme terrien qu'il.est toujours resté, ce n’est pas la grande masse triste qui s’entasse aux faubourgs des villes, mais la mâle et belle race qui s'épanouit dans les campagnes : « J’ai beaucoup vécu avec le peuple, dit-il, avec les paysans, avec les matelots, avec les ouvriers, avec les bons et fidèles domestiques, qui font partie de nos familles; j'ai passé bien des heures dans les chaumières, dans les casernes, sur le pont des bâtiments, sur le bord des routes, sur les montagnes avec les bergers, derrière la charrue avec le laboureur, dans les sentiers de la vigne avec les vignerons, le long des fossés sur les grandes routes, à causer intimement avec toutes les intelligences naïves, simples et bonnes, dont la langue, les amours, les sentiments me sont plus familiers que ceux des salons. »

Voilà le peuple tel que Lamartine en a gardé de Milly le souvenir, tel qu'il lui apparaîtra plus tard dans l'épopée rustique que lui apportera Adolphe Dumas. Ce peuple, ce n’est pas le nombre qui doit faire sa force, c'est sa valeur, c'est son âme. Il ne faut. pas le flatter bassement, s’abaisser vers ce que l’on croit faussement sa médiocrité. Le peuple veut-du beau : « Rien n’est trop haut, rien n'est trop beau pour les masses. Il n’y a pas besoin d’être toujours plat pour être populaire. Le peuple est un grand poète aussi, car il est l'enfant pas encore sevré de la nature et la nature ne parle qu’en images comme: Dieu. »

Donc faire de beaux livres pour le peuple, telle doit être désormais la tâche des poètes et leur honneur. Car la gloire désormais ce ne sera plus de parler aux rois, mais d’instruire les petits, de plaire au peuple honnête; la gloire se retournera avec l’auditoire: elle était en haut, elle sera en bas... « La gloire, dit Lamar-

tine à Reine Garde, ce sera le nom d’un écrivain sur les lèvres de vos femmes, de vos enfants, de vos vieillards, dans vos chaumières, dans vos mansardes, dans vos métiers. »

Et dans ce tête à tête délicieux, — que Lamartine au reste a peut-être fait, après coup, beaucoup plus grand que la réalité, — on agite des propos de philosophie, d'histoire, de science populaire et comme on en vient à parler poésie et que Lamartine propose à la petite couturière : « De beaux poèmes comme ceux de Virgile, d'Homère, de Tasse, qui racontent en vers les batailles des héros, les assauts, les incendies des villes, les destructions d'armées, les conquêtes des peuples... » Reine lui répond en quelques paroles simples qui expriment le vrai désir du peuple «Nous ne lirions pas cela du tout, Monsieur... C'était bon du temps des Grecs et des Romains... Maintenant le peuple ne croit pas à ces imaginations des poètes; il veut que ces poètes lui chantent du vrai et du bon ou il n’écoute pas. »

Et de lui-même, à la fin de cet émouvant entretien, Lamartine arrive à définir l'idéal de cette littérature populaire

« De simples histoires vraies et pourtant intéressantes, prises dans les foyers, dans les mœurs, dans les habitudes, dans les professions, dans les familles, dans les misères, dans les bonheurs, et presque dans la langue du peuple lui-même, espèce de miroir sans bordure de sa propre existence, où il se verrait lui-même dans toute sa naïveté et dans toute sa candeur mais qui, au lieu de réfléchir ses grossièretés et ses vices réfléchirait de préférence ses bons sentiments, ses travaux, ses dévouements et ses vertus, pour lui donner davantage l'estime de soi-même et l'aspiration à son perfectionnement moral et littéraire. »

Est-il étonnant que douze ans plus tard Lamartine ait reconnu l'idéal entrevu alors dans le poème que venait d'écrire le jeune Frédéric Mistral? Sans doute, avant de l'écrire, celui-ci avait-il lu l’admirable préface de cette Geneviève dédiée à Reine Garde, dont il ne pouvait ignorer l'existence, lui qui faisait son droit à Aix au moment où cette gloire populaire surgissait à la lumière. En somme faire présenter son poème à Lamartine par Adolphe

63. V. Mistral : Mémoires et chap. suivant. Reine Garde envoie des vers au Roumavägi d'Aix, 1853. V. IV® partie, ch. 1v \

Dumas, c'était suivre le chemin que lui avaient indiqué le boulanger de Nîmes, la couturière d'Aix, le coiffeur d'Agen6t. Et si Lamartine tout de suite s’enflamma à la lecture de son poème, et le salua comme un chef-d'œuvre, on a pu parfois s'en étonner, en songeant quil ne savait pas un mot de provençal et que le poème dans une traduction perd beaucoup de sa vertu poétique, et de même on à pu sourire et taxer Lamartine d'illusionisme, quand il nous à dépeint Mistral tel qu'un laboureur de Crau, menant sa charrue et se reposant de son-travail manuel en écrivant ses strophes. C’est que généralement on n'a pas bien vu comment Lamartine, depuis trente ans déjà, depuis qu'il avait salué en Reboul le Génie dans l'Obscurité était préparé à la venue d'un grand poète populaire. Ce poète, il l'avait pour ainsi dire suscité par ses appels passionnés, et voici qu'il apparaissait devant lui, beau comme un pâtre antique, parlant une langue où se mêlaient les débris glorieux des langues classiques, sur les bords de cette Méditerranée qu'il avait tant aimée depuis les rives napo- Htaines, où il avait connu l’amour, jusqu’au cœur de Marseille, où il avait senti passer sur lui, comme une caresse un peu lourde, mais enivrante tout de même, la rude ivresse populaire, voici que ce grand poète du peuple, dont il avait vu déjà tant d'essais malheureux, lui apparaissait, enfin épanoui, en cette Provence, qui lui avait été si fidèle depuis qu'il l'avait traversée, en route pour l'Orient; voici qu'il y découvrait enfin ce Milton laboureur, ce Fénelon de la chaumière qu'il avait évoqué sur la plagé du Prado, tandis que Reine Garde l’écoutait avidement, telle que l'âme vivante de cette Provence qui allait, quelques années plus tard, donner raison à son rêve. Et si l’on songe à cela, comme l’on comprend le ton lyrique de FEntretien sur Mirèio. C'était un rêve vieux de trente ans que Lamartine y réalisait; celui d’annoncer au peuple qu’il avait enfin son poète.

Il s’écriait avec enthousiasme

« Voilà la littérature villageoise trouvée grâce et gloire à la

64. Jasmin adresse et dédie à Lamartine, en 1849, son poème La Semaine d'un fils, et Lamartine lui répond : « Le poème nous a fait pleurer. Vous êtes le seul épique de notre temps, l'Homère sensible et pathétique des prolétaires. Les autres chantent ét vous sentez. » |

Provence! Voilà des livres tels qu’il en faudrait au peuple de nos campagnes pour lire à la veillée après les sueurs du jour, ‘au bruit du rouet qui dévide la soie du Midi ou du peigne à dents de fer qui démèle le chanvre ou la laine du Nord! Voilà de ces livres qui bénissent et qui édifient l’humble foyer où ils rentrent! »

Il faisait. ce rêve généreux de faire imprimer à six “millions d'exemplaires le poème épique dont il avait annoncé la gloire et de l'envoyer gratuitement, « par une nuée de facteurs ruraux, à toutes les portes où il y a une mère de famille, un fils, un vieillard, un enfant capable d’épeler ce catéchisme de sentiment, de poésie et de vertu. »

I] terminait dans son élan lyrique

Les Hébreux recevaient la manne d’en haut, cette manne nous vient d’en bas, c’est le peuple qui doit sauver le peuple. »

Voilà pourquoi Lamartine appelait Mistral « le paysan de Mail lane »; voilà pourquoi s’abandonnant à son rêve, il le représen-tait conduisant dans le sillon ses quatre taureaux blancs, bêchant avec la houe le pied des oliviers, rapportant pour les vers à&-soie les brassées de feuilles de müûriers ou lavant ses moutons dans les eaux de la Durance. Voilà pourquoi il le montrait oubliant « les langues savantes et importunes dont on avait obsédé sa mémoire ». Il fallait que Mistral fut « peuple », uniquement « peuple » pour que Lamartine vit en lui le jeune homme qui. réalisait ses prédictions; il le voyait tel qu’il l’avait rêvé depuis trente ans.

Et n'était-il pas le plus grand, le meilleur de ses fils intellectuels? Si Mirèio est dédiée à Lamartine®, ce n’est pas seulement parce que Lamartine l’avait saluée comme un chef-d'œuvre, mais parce que véritablement Lamartine avait prédit la naissance de Mirèio.

65. Notons dans cette dédicace que Mistral se présente à Lamartine comme un paysan : « C'est un raisin de Crau, — qu'avec toutes ses feuilles — T'apporte un paysan, » V. Lis Isclo d’or. A. Lamartine.

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