CHAPITRE II
Les Poëtes-ouvriers en Provence.
Jean Reboul.
On conçoit bien que sous le coup de pareilles excitations les poètes-ouvriers devaient voir chaque jour grandir leur nombre, leur influence et leurs espérances. Le mouvement, qui fut à son apogée à la veille de 1848, avait commencé une vingtaine d’années auparavant, vers la fin de la Restauration. Encore serait-il possible de trouver en Provence dès les premières années du siècle des poètes-ouvriers de langue française, tel ce Daumier, ouvrier vitrier de Marseille, le père du fameux caricaturiste, qui composa plusieurs recueils de vers et une tragédie en cinq actes!. Dans d’autres provinces une telle recherche aboutirait sans doute à des résultats semblables. Mais Daumier n'a aucun talent, — comme sans doute la plupart de ces poètes, — et le premier qui se soit signalé de façon bruyante à l'attention publique, c’est Jean Reboul, le poète-boulanger de Nîmes
Il est le représentant d’une première génération de poètesouvriers, qui sont caractérisés par leur inspiration catholique, sans aucune allure révolutionnaire, voix du peuple traditionnaliste, tel qu’il s'était maintenu souvent dans les provinces malgré la tourmente de la Révolution et de l'Empire. A cette lignée appartiendront le coiffeur Jasmin, la couturière Reine Garde, Louis
r. Daumier, ouvrier vitrier : Un matin de printemps, poème. Veillées poétiques, poésies. Philippe II, tragédie en cinq actes et-en vers.
Pélabon, de Toulon, et plus tard les premiers Félibres, Roumanille, Aubanel, Mistral et la plupart de leurs amis.
Il faut les distinguer des poètes prolétaires, célébrés par George Sand. Sans doute leurs conditions de développement sont les mêmes, leur dessein n’est pas très différent, leur culture littéraire est assez semblable; mais les uns représentent la tradition, les autres se -croient révolutionnaires; il y a là deux groupes distincts, qui cependant ne sont pas allés jusqu’à l'hostilité, les révolutionnaires eux-mêmes de cette époque étant tous imbus d'une sorte de Christianisme très dilué sans doute, mais tout de même très profond et tout entier issu du Catholicisme traditionnel.
Il ne nous appartient pas sans doute de consacrer à chacun de ces poètes une longue étude. Notre dessein est plutôt de s'gnaler qu’ils ont existé et que leur nom, sinon leur œuvre, a rayonné de façon à susciter après eux de nouvelles vocations. Toutefois un coup d'œil rapide sur leurs individualités ne sera pas inutile. si nous sommes curieux de rechercher de quelle façon plus précisément ils ont pu préparer le mouvement, dont nous étions les origines. Quelques-uns d’entre eux, ayant employé d’abord le français pour s'exprimer, sont venus ensuite au provençal; Reboul a donné à Mistral sa bénédiction de patriarche?; Reine Garde à collaboré au Roumavägi d'Aix: Charles Poncy a écrit plus tard quelques vers provençaux: Alexandre Poncy en écrivait dès 1840; Louis Pélabon de Toulon a pratiqué les deux langues; Roumanille a commencé par écrire des vers français; le mouvement poétique en langue française et en langue d’oc sont tout à fait connexes et l'étude de l’un ne saurait manquer de jicter sur l’autre les plus vives lumières. C’est justement ce qu’on semble avoir trop négligé dans les études qui ont précédé celle-ci.
Jean Reboul était fils d’un serrurier, qui fut assez aisé vers, la fin de sa vie; le petit Jean fréquenta un pensionnat de Nîmes,
. V. Armana Prouvençau, 1860, p. 20 à »2. Roumanille en le remerciant L'aphole « noble père des Félibres ». Reboul fait des vers français en l’'hon- ‘neur. des Félibres et leur parle en prose provençale. — V. aussi Notice Nécrologique sur Reboul (Armana, 1865).
où il reçut une éducation assez analogue à celle de nos écoles primaires supérieures. Né en 1796, il est de la génération qui arrive à l'action dès le début du règne de Louis XVIII; première génération populaire qui, dans les terres d’oc, reçoit la culture française. Son père mort, il lui faut gagner sa ‘vie de bonne heure; il se fait boulanger, il se marie, perd sa femme, se remarie, et pas très heureusement. À ses infortunes il cherche une diversion dans la lecture. Dès 1820 il se met à composer des vers, vers joyeux et bachiques tout d’abord, faits pour être lus dans des réunions d'amis. Mais sa seconde femme meurt, sa mère meurt, Reboul devient un poète élégiaque, très sincère; il écrit l’Ange et l'Enfant, que publie en 1828 la Quotidienne, De là sa gloire; car ce sont, on le sait, les vers que Lamartine admira et le Génie dans l’Obscurité rendit célèbre le nom de Reboul. Il n'en fallait pas plus en ce temps-là.
Célèbre, au point qu’en 1835 Alexandre Dumas, alors dans toute sa gloire, vint visiter dans sa boutique le poète-boulanger. fn 1836 le premier recueil de Reboul publié sous les auspices de Lamartine ét de Dumas, eut cinq éditions, rapidement épuisées: quatre ans plus tard le volume était réédité, « revu et augmenté ».. En 1838 Châteaubriand, qui s'en allait à Cannes étudier, pour ses Mémoires, les lieux où Bonaparte débarqua aux Cent-Jours, se détourna de sa route, en un temps de communications peu faciles, pour venir saluer le poète de Nîmes. En 1839 Reboul vint à Paris publier son poème Le Dernier Jour; il fut accueilli et fêté par tous les écrivains célèbres, comme devait l'être bientôt après Jasmin et vingt ans plus tard Mistral.
Sans se laisser griser il revint à son pétrin, et de son modeste comptoir s’envolèrent jusqu'à la fin de-cétte humble et noble vie de grandes odes, de copieuses « Méditations », un drame évangélique, des poésies démocratiques et religieuses. Quand le poète s'éteignit (1864), après sa mort, un dernier recueil fut l'écho de cette grande âme populaire*.
A feuilleter ces divers recueils, ce qui nous frappe tout d’abord,
3. OEuvres de Reboul : Poésies, 1836, réédité en 1840. Le Dernier Jour, poème apocalyptique, 1840. Poésies Nouvelles, 1846. Les Traditionnelles, 1857. Der-
nières Poésies, 1865; Paris. |
c'est la grande abondance poétique dont ils témoignent, et c'est aussi, hélas! leur peu d'originalité, l'inspiration lamartinienne dont ils procèdent immanquablement. « Le peuple avait son Lamartine », écrivait Alexandre Dumas. Hélas! c'était justement condamner cette poésie, qui n’était qu'un reflet, non pas une vraie lumière. Lamartine, à son point de vue, ne s'était pas trompé, quand ik avait salué « le génie dans l'obscurité 4 n’était-ce pas son génie propre, qu'il y avait retrouvé? S'il avait ant goûté cette poésie, c'est sans doute qu'il l’avait sentie tout imprégnée de la sienne. Si ses contemporains y applaudirent, c'est qu'ils avaient dans l'oreille déjà la cadence des « Méditations » et des « Harmonies ».
C'était en effet la même abondance un peu facile, la même harmonie un peu molle, la même langue musicale et fluide; mais tout de même, comme il arrive toujours, l'imitation restait extérieure: c'était de loin et en gros, si l'on veut, du Lamartine, mais du Lamartine moins l'allure aristocratique, moins le coup d’aile, moins le sublime, un Lamartine du peuple, c’est-à-dire que ce n’était plus du Lamartine et que ce n'était pas encore du peuple. AU
C'était du Lamartine par la versification et la langue, — car un poète populaire écrivant en français à cette date ne pouvait, habitué à parler le provençal, manier une langue française qui fût vraiment originale, — mais c'en était aussi par l'inspiration ou plutôt c'était une inspiration toute semblable à celle de Lamartine, ce qui ne veut pas dire que Reboul ait été chercher ses sentiments chez lui, mais il est l'enfant de la même vieille France provinciale que le poète de Milly.
Il est catholique et royaliste, comme on pouvait l'être alors dans le pays, dont Daudet, quarante ans plus tard, devait encore nous donner, d’après ses souvenirs d'enfance, une si vive peinture, pays de Numa Roumestan, où les convictions catholiques se sont aiguisées au choc de l’opposition- protestante. Et dans ce sentiment religieux, il ÿ a quelque chose de populaire, qui marquerait l'originalité de Reboul, une façon de comprendre la
k. V. Poésies de Reboul, éd. 1836.
religion comme la suprême égalité, qui parfois se trahit en accents assez 1mpétueux®, dont on regrette qu’ils n'aient pas été plus fréquents, car il pouvait y avoir [à matière à une poésie populaire et religieuse, inconnue dans les cercles parisiens. C'est par là d’ailleurs que Reboul s'apparente le plus étroitement aux premiers Félibres. Son état d'esprit est à ce point de vue tout semblable à celui que nous retrouverons chez Roumanille, collaborateur de la Commune et défenseur du clergé.
En même temps il tient de Lamartine et il retrouve en luimême l’idée que le poète ne doit pas être un artiste, se complaisant aux rythmes et aux formes, mais qu'il est chargé ici-bas d'une véritable mission. Ce fut d’ailleurs l'ambition de toute la génération poétique, qui trouve en 1848 son double épanouissement littéraire et politique, que de guider les hommes vers un Dieu, entrevu par le$ uns sous les espèces traditionnelles et par les autres sous celles d’un vague idéal humanitaire et social. Reboul dès son premier recueil parle de « sa sainte mission écrite dans les cieux »! et à la veille de sa mort, il s’écrie encore :
Apprends que l'art pour l’art esi Une impiété.… Car c’est le blasphémerau ciel et sur la terre Que de lui dénier le secret ministère
De propager le bon par le moyen du beau...7 1
Cette idée sera celle de tous les groupes félibréens. Seul Aubanel, le plus artiste des, poètes provençaux, et qui d’ailleurs n’est point de souche populaire, ne se souciera point de concilier le souci de l’action morale avec celui de la beauté poétique.
. Où Reboul semble encore se rapprocher des premiers Félibres, c'est par quelques pièces inspirées du Moyen âge méridioral. Elles sont sans doute très fades et témoignent bien plutôt de la lecture des premiers recueils romantiques que de celle des Troubadours, mais encore est-il intéressant de noter, comme nous l'avons déjà fait. que ce romantisme pénètre peu à peu dans les
5. Voir notamment, Poésies, éd. 1840. Le Christ à Gethsemani. L’Aumône. Aux Poètes Chrétiens. Un soir d’hiver.