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Dernières Poésies, L. IV, Homélie poélique

esprits, se glisse dans les recueils provinciaux et éveille des échos profonds, secoue au fond des âmes les souvenirs abolis d’une époque de gloire et de malheur où se débattit le sort de la patrie méridionales. |

Où l'infériorité de Reboul apparaît à plein, c'est quand il veut être réaliste, chanter ce qu'il a sous les yeux, célébrer les monuments ou les horizons de Nîmes. Au fond il a le sentiment de son pays, il est profondément « peuple », et « peuple romain », il a compris la solide majesté des Arènes ou la désolation d’Aigues-Mortes, mais il est trahi par son instrument, la langue et la prosodie lamartiniennes. Si parfois du sujet lui-même partent quelques vers mieux frappés, plus colorés, plus latins°, où l'on sent quelque impression directement ressentie, pourtant, la plupart du temps, tout est noyé dans des à-peu-près, dans des périphrases vieillies, dans un style descriptif qui ne décrit rien, héritage chez Lamartine lui-même de la poésie de l'Empire et - du dix-huitième siècle à son déclin. Et c’est ici que l’on regrette pour Reboul la langue naïve, robuste, adaptée aux horizons, aux

types méridionaux, dont devaient se servir quelques années plus - Te

8. V. « Le Troubadour d’Occitanie » et « L’Hirondelle du Troubadour » dans Poésies, 1840.

9. Ainsi, À M. Sigalon Sigalon! Le Nîmois est à demi Romain; Sa ville fut aussi la ville aux sept collines; Un beau soleil y luit sur de grandes ruines...

Le Moulin de Genèse

Un vent sec et brûlant, dévoilant un ciel bleu. Soulevait du chemin une poussière en feu.

Nîmes, qu'il qualifie ainsi Le fragment détaché des bords dei l'Italie, Où le ciel, se peignant d’un éternel azur, Est presque monotone à force d’être pur.

Où sous des cheveux noirs brillent des yeux de flamme.

et encore :

Mais la Rome païenne ici vit tout entière... à et des impressions d’été brûlant assez vives Oh! que les longs étés sont monotones, tristés..…. . Quand de nos boulevards le ciel chauffant la dalle Sur leurs ormeaux poudreux fait crier la cigale, Qui semble accompagner de son chant ennuyeux Les flocons du soleil qui dansent à nos yeux. ”

tard des poètes, dont le plus grand fut, grâce à elle, un descripüf admirable. Avec le sens romain qui l'anime parfois dans ses plus médiocres productions, il n’y a pas de doute qu’il n’eût donné en provençal des œuvres intéressantes. 11 était fait pour une telle tâche, lui qui devait dans ses vieux jours, comprendre et bénir Mireille!®, mais sans doute les temps n'étaient point venus, Lamartine avait eu sur lui une trop profonde influence, - pour qu'il songeât à s’en dégager. Ce qui fit sa gloire éphémère fit aussi son irrémédiable faiblesse.

Dès 1840 Adolphe Dumas le voyait bien, quand il accusait sa poésie d’être « fausse », de « se hausser comme les enfants, qui ont toujours besoin à leurs côtés d’une mère pour leur donner la main »

Si ta muse oubliait qu'une muse latine L’a conçue autrefois d’Alphonse Lamartine, Et si ton vers plus vrai, plus bas, plus familier, Chantait, comme le peuple, avec le tablier.

Comme on adorerait l’homme mélodieux!11

Reboul ne devait pas écouter ces reproches. De la sorte il ne fut pas précisément le poète du peuple, mais lé poète dans le peuple. Toute sa vie il devait se souvenir, de l’ode de Lamartine et s'appliquer trop visiblement à mettre en action l’antithèse du « génie dans l'obscurité ». Ses thèmes d'inspiration ne rappellent que bien rarement les souffrances ou les joies de sa condition. S'il reste fidèle matériellement à son métier, son esprit s’en évade à tout instant.

Et de fait, avec sa face puissante et commune, son air triste, ses cheveux en désordre, sa haute cravate, sa grande recingote, tel qu’il est représenté au frontispice de sa première œuvre, il a l'air d’un Châteaubriand ou d’un Lamartine vulgarisé. Ce n'est point la fine expression un peu railleuse de Roumanille, le regard avisé de Mistral. :

Cependant ce qui avait fait sa popularité, c'était cette petite

10. D'ailleurs il fait à la fin de sa vie quelques vers provençaux recueillis par les Félibres. V. Un liame de rasin; Avignon, 1864. 11. V. Adolphe Dumas : Provence; Paris, 1840.

poésie toute simple, l’'Ange et l'Enfant, que de bonnes âmes savent encore par cœur. Elle était presque « peuple » celle-là, au moins par la simplicité et l'émotion du sujet, sinon par la langue. On la voit assez bien écrite en provençal et le dernier

vers écrit ainsi :

Paure maire! toun fiéu es mort! 1?

Elle aurait eu l'accent des Margarideto de Roumanille et Reboul eût été peut-être un poète de Provence, au lieu d'être un poète de province. |

Tel quel, il a encore son intérêt, parce qu'il eut son influence. C'est son.succès, en même temps que celui de Jasmin, qui marque les premières étapes de la poésie populaire. Quel encouragement pour les ouvriers intelligents qui veulent eux aussi écrire le roi de la prose, Châteaubriand; le prince des poètes, Lamartine: le conteur, le dramaturge le plus célèbre de Paris, Alexan- dre Dumas, ont encouragé les efforts d'un boulanger Pourquoi pas moi? » vont se dire tous ces jeunes gens du peuple, que brûle l'inspiration #. ; ee

IT

Charles Poncy. — Louis Pélabon.

Il scrait hors de notre propos de parler ici d'Hégésippe Moreau ou de Pierre Dupont. Ils sont assez connus l'un et l’autre pour que nous soyons dispensés d'insister : Hégésippe Moreau, frère d'Escousse, de Lebras, d’Elisa M de Chatterton, pour tout dire enfant naturel, poète sorti du peuple, plutôt que poète du peuple, exemple d’une vocation qui ne peut se développer et qui

étouffe son homme...

12. Le vers de Reboul est celui-ci : « Pauvre mère! ton fils est mort ! .» 13. Sur les rapports de Reboul avec Mistral, Aubanel ct Roumanille : voir

Ve partie, ch. 1m.

Et tel cependant, il reste un nom pour les poètes dont nous parlons, une voix, qui réclame le droit à l'intelligence avant le pain quotidien lui-même et qui éveille d'infinis échos dans une société que ce grave problème tourmente chaque jour davantage.

Comme ceux dont nous allons parler, il aime Béranger qu'il imite plus d’une fois, comme eux il a foi dans la force et la destinée du peuple, comme eux il voudrait distribuer à tous les

consolations de la lecture et de l'étude. Mais il est ce qu’ils ont

su ne pas être, avertis peut-être par son exemple : il est un déelassé et il est un déraciné.

Tel, mais si différent qu'il soit des vrais poèles-ouvriers, son nom sera plus d’une fois invoqué par euxti.

Pierre Dupont a plus de ressemblance avec les poètes-ouvriers de Provence, mais, plus célèbre, il paraît moins sincère. Toutefois ce n'est pas le lieu d'apprécier sa sincérité ni son œuvre; il suffit à notre objet de constater rapidement sa vogue de 1840 à 1800.

Gette vogue fut immense : dès 1842 la publication des Deux Anges, le premier recueil de ce jeune ouvrier lyonnais de vingtun ans publié sous les auspices de Pierre Lebrun, procure assez de bénéfices pour qu'on puisse payer un remplaçant à Pierre Dupont, guetté par la conscription. L'Académie couronne ce livre, et, bien plus, associe le jeune auteur aux travaux de son Dictionnaire, en qualité d’aide; mais ce gagne-pain lui est bientôt inutile. Il n’a pour gagner sa vie qu'à faire paraître un nouveau recueil orné de musique et de lithographie : Les Paysans, chants rustiques, et le voilà adopté à la fois par la bourgeoisie, qui adore la naïveté affectée et la sensiblerie de ces chansons, « paysanneries » à son usage, et par le peuple, pour lequel il chante le suffrage. universel, la Pologne et la Hongrie, la République, si bien que la Revue des Deux-Mondes s’alarmera bientôt15, que l'Empire inquiètera le poète, mais sans que la bourgeoisie renie jamais l’auteur de La Chanson des Bœuÿs.

14. V. notamment la chanson que lui consacre Pierre Dupont (19 décembre 1851), l’imitation que fait d'un de ses poèmes Roumanille dans Li Mar-

‘ garideto et la note qu’il lui consacre (note 6, éd. 1843).

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