Ibid
21. Savinien Lapointe publie en 1844 : Une voix d’en bas, en 1850; Echos de la rue; Paris.
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monte vers la France bourgeoise du temps de Louis-Philippe, qui chante le travail rude, peu payé, la maladie, la faim, la misère, la prostitution, avec des accents émouvants et qui seraient
souvent beaux, si la langue ne défaillait à tout instant. On y
entend, mieux que chez Dupont, la plainte directe du peuple, qui veut du pain et du savoir, du peuple jadis gai, qui se trouve pris peu à peu dans l’engrenage du travail industriel, du peuple qui donne ses filles à la prostitution et ses fils à la guillotine, et confiant malgré tout dans un avenir meilleur invoque la République et Jésus-Christ, le prolétaire divin.
Vraiment ce Savinien Lapointe à de beaux accents; c'est un frère parisien de Jasmin et de Gelu, mais justement comme il est parisien, c'est le français qu’il manie, et le français, langue littéraire, trahit à chaque instant sa poésie populaire. Ce sera l’histoire de tous les poètes de Provence que nous allons examiner maintenant, de Poncy, de Reine Garde, de Louis Astouin, de tant d’autres??.
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Charles Poncy a sa place bien marquée dans le mouvement qui nous occupe; ce fut à la fois un des plus populaires parmi les ouvriers-poètes et l’un de ceux dont l'existence indique Je mieux comment ce mouvement aboutit peu à peu à la naissance du Félibrige. C’est en outre un des plus oubliés de cette période,
et si la ville de Nîmes a perpétué dans le marbre le souvenir
de Reboul, si l'Ange et l'Enfant vit encore dans quelques pieuses mémoires, il n’est pas un vers de Poncy qui soit resté, de même qu'il n’est pas à Toulon, à part un nom de rue, de signe officiel qui rappelle son existence, oubli tout à fait injuste envers un homme qui, somme toute, eut une certaine valeur intellectuelle et morale. és
IL entre dans la littérature comme une manière de jeune prodige. Le jurisconsulte Ortolan, qui, je l'ai dit, préfaça son pre-
22. 11 faut joindre à ces poètcs-ouvriers, outre ceux que George. Sand cite (v. chap. précédent), le potier de Clermont-l'Hérault, J.-A. Peyrottes, qui écrit en languedocien, mais dont l'inspiration est toute semblable (Pouésios patoyzas, 1840) et Louis Vestrepain, cordonnier de Toulouse, qui publie en 1860
Las. Espigos de la lengo moundino, poésies composées à partir de 1837. Une nouvelle édition en a été donnée par M. J.-R. de Brousse; Toulouse, 1911.
mier livre, le présentait au public comme un exemple curieux d'intelligence spontanée. Il le montrait enfant des rues, sans instruction, manœuvre au service des maçons, à partir de neuf ans, recevant quelques notions élémentaires aux approches de la première communion, chez les Frères de la Doctrine Chrétienne, suivant plus tard pendant quelques mois les cours d’une école communale supérieure et de là revenu au plâtre pour toujours.
Mais à Toulon, comme à Paris, il y a les bouquinistes des quais. Un jour Poncy y trouva les chœurs d’Athalie. « Un Racine dépareillé fit le poète de Toulon », devait dire plus tard Michelet®%. Il y joignit la lecture du Magasin Pittoresque, publication hebdomadaire à dix centimes. Muni d’un si léger bagage, Poncy se mit à écrire.
Il écrivait des vers, sa journée finie, avec une étonnante facilité.
C'était le cas de répéter les mots que Lamartine avait écrits pour Reboul
Souviens-loi de Jacob! Les songes du génie Descendent sur des fronts qui n’ont, dans l’insomnie, Qu’une pierre pour oreiller. sa 7
Poncy avait été disgracié plus encore que Reboul; il est vrai - que l'exeniple du boulanger de Nîmes était là pour l’encourager et que de toutes parts on commençait à faire une renommée aux poètes-ouvriers, qui surgissaient. Ce fut là sans doute ce qui lui donna le courage d'écrire, au milieu de ses pénibles travaux, tout un volume de vers.
Ce premier volume témoigne d'une facilité extrême, déplo-. rable somme toute, cette facilité qui perdit tant de poètes du Midi, celle de Méry, de Barthélemy, de bien d’autres. La verve méridionale s’y abandonne, les rythmes s’enlacent, les rimes se. redoublent à la volonté du poète; les ‘périodes se déroulent: il n'y a point'de raison pour que cela s’arrête; il n’y en avait peutêtre point pour que cela commençât.
Poncy du reste n’a point trouvé sa véritable voie, ou du moins ce qu'il croira plus tard sa voie, car il est plus personnel encore
-23. Michelet : Le Peuple, p. Gr.
en ce-premier volume qu'il devait l'être par la suite. Ce sont pour la plupart des paysages toulonnais, mais sans relief, sans vigueur, à cause de la langue toujours, cette langue française que le poète à peine instruit ne saurait posséder et dans laquelle il veut pourtant écrire. Si pour une inspiration qui semble assez locale en ses débuts, il eût employé sa langue de tous les jours, peut-être eût-il été un poète dialectal digne d'intérêt.
C'est ce que dans sa naïveté avait compris son frère, Alexandre Poncy, quand il voulut, grisé par la gloire de Charles, se mettre lui aussi à la poésie; il se sentit trop peu instruit pour manier le français et il écrivit en provençal. « La langue provençale, disait un journal d’Evenos, La Sentinelle, la seule qu'il ait bégayée dans son enfance, dans laquelle il a été élevé, lui sied mieux; elle est sa langue de tous les jours; elle est sa langue favorite, son parler bien-aimé% ». |
C'est 1à de quoi nous prouver que Charles, élevé aux côtés de son frère, n’employait comme langue usuelle que le provençal et que le français était pour lui un langage emprunté et par conséquent impropre à la poésie. Peut-être, s'il avait compris ce qu'avait bien senti le naïf Alexandre, il aurait pu, mieux doué que lui, exprimer le pays toulonnais dans une forme vive et intéressante, mais il allait être bientôt présenté à George Sand et se croire appelé à jouer un autre rôle, un rôle social
tout autant que littéraire.
C'est Arago, qui, probablement sur la demande d'Ortolan, le patronna auprès de George Sand et de la Revue Indépendante. La pensée politique apparaît dans la lettre®, où il recommande « le jeune maçon de Toulon », qui ne déparera pas, espèret-il, cette intéressante pléiade », c’est-à-dire « le boulanger de
24. Pouesios prouvençalos, par Alexandre Poncy; Toulon, 1845. Sur l’exemplaire de la bibliothèque de Toulon, en dédicace manuscrite : « Souvenir d'amour à mon fils Edouard, son père Al. Poncy, 1845. » Sur la page suivante : « Je prie mon fils de considérer ce livre comme une folie de son. père; Toulon, le 18 janvier 1857. »
Cette déclaration a quelque chose d’émouvant et montre bien la désillusion des poètes-ouvriers après 1848, au reste, le volume d’Alexandre Poncy n’a aucune: sorte de valeur. |