‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 6 sur 182 · Histoire de Provence; Aix · texte numérisé non relu

Histoire de Provence; Aix

20. V. J. Bauquier : Les Provençalistes au dix-huitième siècle ; Paris, Maisonneuve, 1880. (Extrait de la Revue des Langues romanes.)

quée par Pierre Joseph de Haitze, accusant le sieur de Chasteuil d'avoir « embrassé la profession troubadouresque » et d’avoir « gobé pour des vérités toutes les fadaises » de Jehan de Nostredame?!; à quoi Pierre de Chasteuil, ne voulant pas rester sur ces mauvais compliments, répliqua par une apologie des anciens historiens et des troubadours et poètes provençaux?. C'est Joseph de Thomassin, seigneur de Mazaugues (1684-1783) qui travaille à Florence sur les manuscrits provençaux cet que le cardinal Fleury engageait à composer une histoire de Provence#; c’est Joseph de Bimand, ami du président Bouhier, qui, dans son château de Monsaléon, au milieu des Alpes, se passionne pour la littérature provençale du Moyen âge*#. Ce sont aussi des érudits qui s'intéressent à la langue d’oc telle qu’elle était encore parlée dans le Midi de la France : à Nîmes, Joseph Séguier compose un dictionnaire de la langue cévenole#, l’abbé de Sauvages de la Croix y publie un dictionnaire languedocien français (1756)*%; plus ambitieux encore, Glaude-Urbain de Retz, baron de Servières, rêve de composer un dictionnaire de tous les patois méridionaux de la France, voyant ainsi d’une vue prophétique, avec une audace peu commune, l’œuvre réalisée plus d’un siècle après lui par Frédéric Mistral?7.

21. V. Joseph de Haitze : Lettre critique de Sextus Le Salyen à Euæxenus le Marseillais; Aix, 1701, et Dissertation de Pierre Joseph sur divers points de l'histoire de Provence; Anvers, 1704.

22, V. Apologie des anciens ‘historiens et des troubadours ou poètes provençaux, Servant de réponse aux dissertations de Pierre Joseph; Avignon, 1704, 136 pages, et aussi Chabaneau; Recherches sur quelques manuscrits provençaux

perdus ou éqarés (extrait de la Revue des Langues romanes), et Anglade, Introd. citée pages 157, 158.

23. Achard, l’auteur du Dictionnaire dont nous parlerons plus loin, dit de lui : « Son érudition et les services qu'il a rendus aux lettres le rendent l’émule de Peiresc. Il avait formé le dessein de donner au public une Bibliothèque des

‘Auteurs provençaux. V. aussi Chabaneau, op. cit.

24. V. G. Boissier. Article sur Séguicr, Revue des Deux-Mondes, 1°% avril 1873.

25. Ses papiers ont été perdus, mais nous connaissons ses travaux par sa Correspondance avec Claude Urbain de Retz; c'était le père de l’archéologue Jean- François Séguier (v. Boissier, article cité).

26. Ce dictionnaire fut réimprimé à Alais en 1785 et 1820. V. plus bas notre chapitre 1v.

27. C'était un ancien officier de l’Orléans-Cavalerie, occupé aussi de botanique et de physique.

Occupés de provençal ancien ou moderne, tous en somme travaillent dans le même sens, la défense et l'illustration de la langue provençale. Les lettres qu'échangeaient le’ sieur de Mazaugues, Joseph de Bimand, Joseph de Leytres, marquis de Caumont (1688-1745), et Lacurne de Sainte-Palaye nous laissent deviner ce mouvement scientifique trop peu connu et dont nous aurions peu de traces sans elles, puisque les travaux de ces érudits ont été perdus en grande partie. Elles nous montrent ces curieux câusant entre eux du Dictionnaire provençal et des Vies des troubadours de Jehan de Nostredame, de la Crusca Provenzale de Don Bastero, du Breviari d'Amor de Matfre Ermengaud, du Donatus Provincialis, grammaire provençale du treizième siècle, et aussi des œuvres de Louis de la Bellaudière et des comédies restées manuscrites qu'écrivit au dix-septième siècle de capitaine Séguin de Tarascon. Un écho de toutes ces préoccupations se fait entendre encore dans l'Histoire de Provence de Bouche qui célèbre, selon Nostredame, les troubadours et les femmes qui les inspiraient®#. ve

Mais le travailleur le plus célèbre comme le plus infatigable fut Lacurne de Sainte-Palaye®. Ce qu'il avait fait pour le vieux français,-il le voulut faire pour le provençal ancien. II consacra sa vie, sa fortune à la tâche immense qu'il avait entreprise, il parcourut le Languedoc, la Provence, l'Italie, fouilla dans les bibliothèques, découvrit des manuscrits, les fit copier, se surmena, surmena ses collaborateurs. L'abbé Millot, dans l’Avertissement du livre dont nous allons parler, expose avec un sentiment de terreur rétrospective l’énormité de cette entreprise

« L'idée seule de son travail est effrayante pour l'imagination. Quinze volumes in-folio contenant les pièces provençales, avec les variantes .des différents manuscrits, huit autres volumes

28. Essai sur l'Histoire de Provence, suivi d'une notice des provençaux célèbres; Marseille, 1775. à

29. J. B. Lacurne de Sainte-Palaye, né à Auxerre en 1697, mort à Paris en 1781, membre de l’Académie des inscriptions (1724); de l’Académie: française (1758), publie : Amours du bon vieux temps, traduction d’Aucassin et Nicolette (1956). Mémoires sur l’ancienne chevalerie (1759-1781); réédité par Nodier (1826). Son Dictionnaire historique de l’ancien langage français, dont il publie le programme en 1756, ne fut publié qu'au dix-neuvième siècle (1875 à 1882).

d'extraits où les pièces sont en partie traduites, où chacune est désignée dans l’ordre alphabétique des auteurs, sans parler du glossaire, des tables et d’une infinité de notes, voilà un des monuments les plus extraordinaires du courage que peut inspirer à l’homme de lettres non l'ambition ou l'intérêt, mais le seul désir

- d'acquérir les connaissances et de les communiquer. »

Et cependant ce travail était encore insuffisant. Le monument pouvait être spléndide, mais la porte était fermée; on avait perdu la clef, il fallait la forger. à nouveau : c'était un vocabulaire de la langue des troubadours.

Après avoir, — poursuit l'abbé Millot, — recueilli environ quatre mille pièces et les vies originales de plusieurs poètes, après avoir vérifié que les fragments épars en divers endroits au nombre de douze cents se trouvaient dans tous les recueils, il Jui restait encore les plus grandes difficultés à vaincre. Comment bien entendre les troubadours? Des gens de lettres, familiarisés avec le provençal moderne, trouvaient souvent leur langage inintelligible. De célèbres ae qui avaient étudié leur passé, Redi et Crescimbeni, n’en avaient pu traduire quelques morceaux sans tomber dans des méprises et des contresens. M. de Sainte-Palaye élait réduit à se faire lui-même son dictionnaire: il l’a fait et, pour peu qu’on connaisse son exactitude sur les plus minutieux détails, on ne doutera point qu'il n'ait examiné, ressassé, comparé tous les mots, de manière à saisir le sens de tout ce qui peut être interprété. » :

Lacurne de Sainte-Palaye ne devait pas voir le résultat de son travail. 1] mourut, avant d’avoir pu mettre de l’ordre dans cette masse énorme de documents.

Son disciple, l’abbé Millot, s’en chargea, mais si c'était un bel esprit, ce n’était point un esprit critique. Il n'avait point le sens de la rigueur scientifique, et d’ailleurs, selon son aveu tout ingénu, c’est à peine s’il connaissait le provençal. Ce n'est pas seulement le sens des poèmes qui lui échappe, mais leur harmonie elle-même : « I faudrait, dit-il, entendre leur idiome et en connaître la prononciation pour bien raisonner sur le mécanisme, la mesure et l'harmonie de leurs vers. »

D'ailleurs l'abbé Millot a d’honorables scrupules. S'il publie, dit-il, les extraits des troubadours, c'est en Îles expurgeant, de

peur qu'une « plume licencieuse, s'emparant des notes de M. de Sainte-Palaye, ne les emploie au préjudice des bonnes mœurs. » Car enfin chacun sait que les Troubadours ont chanté l'Amour de façon vive, et ce n’est pas pour cela que M. de Sainte-Palaye et l'abbé Millot ont dépouillé leurs œuvres, mais plutôt malgré cela.

Ce qui échappe aux ciseaux du bon abbé forme encore trois forts volumes, et quelle que soit l'imperfection d'un tel ouvrage, les erreurs historiques, les défauts de traduction qu'il contient, il n’en est pas moins vrai qu'il découvrait pour la première fois aux yeux de Français les horizons incomparables de la littérature d'oc. Bien qu’on ne fut pas encore très assuré de la comprendre, pourtant on savait désormais que dans le Midi de la France il y avait eu au Moyen âge une floraison littéraire rernarquable et qu'il fallait en tenir compte dans l’histoire de la civilisation humaine. C'était assez pour orienter les chercheurs futurs et pour. exciter déjà le patriotisme des esprits méridionaux.

Et de fait on peut noter assez vite un mouvement en ce Sens. Jusqu’alors si quelques érudits s'étaient montrés curieux de cette vieille littérature, même quand ils étaient du Midi, ils n’en avaient point paru très fiers. Certains même avaient méprisé l'objet de leurs études. C’est ainsi que le Marquis de Caumont écrivait au Président Boubhier : :

« …. Nos Troubadours n’ont rien fait d'assez intéressant pour que leur vie ait de quoi piquer la curiosité dès qu’on voudra en écarter le fabuleux. La plupart d’entre eux étaient des gens mercenaires, qui s’attachaient à des princes et souvent à de simples seigneurs, Je m'imagine que ces poètes, qui ne connaissaient d’autres règles que la nature qui leur avait départi du feu, de l'enthousiasme et beaucoup d’effronterie, ne ressemblaient pas mal à ces improvisalori si connus en Italie, même parmi Îles gens de la lie du peuple. Dans ces siècles d’ignorance on se contentait de peu; le goût n’était pas formé, quelques mots rimés au hasard, quelques expressions tendres, beaucoup de sentiment,

30. Histoire littéraire des troubadours, contenant leurs vies, les extraits de leurs pièces et plusieurs particularités sur les mœurs, les usages et l’histoire du douzième et du treizième siècles, sens nom d'auteur; Paris, 1774.

voilà ce qui touchait pour lors. C’est à peu près l’idée qu’on peut se former des Troubadours3!. »

Après les publications de l'abbé Millot, un orgueil rétrospectif gonfle les cœurs méridionaux. En 1781 un débat s'élève sur la question de savoir à qui des Troubadours ou des Trouvères appar-

üent la priorité. Un disciple imprudent de Lacurne de Sainte-

Palaye, Legrand d'Aussy, avait prétendu que, loin d’être les maïtres des Trouvères, les Troubadours n'avaient donné que des poésies lyriques insipides et n'avaient point réussi à créer une épopée, cultivée exclusivement par les poètes du Nord : « Les Troubadours, disait-il, n’ont rien produit que des sirventès, des tensons, d’éternelles et ennuyeuses chansons d'amour, sans couleur, sans image, sans aucun intérêt, en un mot une assoupissante monotonie », et même il avait ajouté cette phrase quelque peu insolente et périlleuse en tout cas que « la nature semblait avoir départi spécialement au Nord de la Loire les dons éminents de lesprit® ». Là-dessus ce fut un tolle général dans les provinces méridionales et l’auteur de ce propos malencontreux fut accablé d’épithètes plus ou moins académiques mais toutes « marquées, comme l'eût dit Daudet, au timbre des. pays chauds ». Et ce fut une belle discussion pour savoir qui du Nord ou du Midi avait fourni le plus de grands hommes. On trôuve l’écho de cette dispute dans une lettre adressée la même année au Mercure de France par un nommé L.-P. Béranger, alors professeur de rhétorique à Orléans, mais d’origine méridionale#,

Béranger prenait avec chaleur la défense de ses compatriotes

- outragés. Il invoquait avec force l’autorité de Dante, de Pétrar-

que, de Bouche, de Ducange, de Ruffi. de Papon, de Crescimbeni et enfin , de l’abbé Millot. Et l'on voit qu'il connaît la

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