CHAPITRE PREMIER
Hobereaux et bourgeois traditionnalistes.
Que l’on ait retrouvé dans les bibliothèques les titres de la vieille langue, que lé peuple ait reçu l'instruction qui hausse peu à peu son esprit vers la poésie, c’est déjà beaucoup; mais l’es-
sentiel est encore la survivance de la langue au cœur même du
peuple et de la petite bourgeoisie. Plus encore que les théoriciens un poète qui chante spontanément est un témoignage et un encouragement. Or ces poètes, nous l'avons dit, n’ont jamais manqué sur la terre d’oci, mais après la Révolution ils se multiplient, et par leur nombre même sont une force, qui devient significative le jour où l’union si longtemps différée des efforts épars double leur valeur et leur influence.
Ces poètes sur le sol méridional se lèvent un peu partout, mais sur la terre de Provence, où se circonscrit notre étude, nous les trouvons d’abord à Aix, en Arles, en Avignon, à Toulon, et surtout à Marseille, qui, jusqu’à l’époque où se révèlent Roumanille
-et Mistral, apparaît comme le centre naturel de la poésie proven-
çale.
On peut distinguer deux groupes : les hobereaux et bourgeois traditionnalistes, qui font de la poésie provençale un aimable passe-temps et la traitent d’une manière un peu surannée et toujours « littéraire »; les poètes marseillais, d’origine plus populaire, qui donnent une poésie réaliste, grossière à la vérité, mais d’une forte saveur.
Le D' Noulet à compté pour la fin du seizième et pour le dix-
1. V. à ce sujet les deux ouvrages du Docteur J.-B. Noulet : Essai sur l’histoire littéraire des patois du Midi de la France, seizième et dix-septième siè-. cles, 1859. Dix-huitième siècle, 1877; Paris.
septième siècle 471 publications en langue d'oc; pour le dixhuitième siècle, 358; pour la période révolutionnaire, 92, et c’est là sans doute une évaluation bien inférieure à la réalité, car l’enquête du D" Noulet est incomplète, en ce qui concerne surtout la Provence. Toutes ces publications ou presque toutes sont en vers, langage spontané du peuple, langage familier aux lettrés de l’ancien régime. Notons'toutefois que si les œuvres sont assez nombreuses, aucune ne s'impose et ne dépasse proprement les limites de sa province. Goudouli n'est pas connu en Provence, Bellaud de la Bellaudière est inconnu des Toulousains. Parmi ces poètes beaucoup d’hommes d'église, joyeux conteurs, dont le plus célèbre est l'abbé Favre, l’auteur du « Siège de Caderousse ». En Provence citons après Bellaud de la Bellaudière, Claude Brueys, Gaspard Zerbin, à Aïx; J.-B. Coye, à Arles; Gros et Germain à Marseille: Etienne Pélabon à Toulon, dont la comédie célèbre « Maniclo o lou Groulié bel esprit » était encore jouée au dix-neuvième siècle. Mistral, dans une lettre du 15 janvier 1914, me dit que l'on joua « Maniclo » à Maillane vérs 1840 et-que cette représentation éveilla sa vocation. Mais arrivons au dix-neuvième siècle.
D'Astros et Diouloufet.
C’est à peine s’il est besoin de signaler, pour mémoire, aux confins de la Provence, deux poètes qui doivent surtout au dixhuitième siècle français leur inspiration. L'un, à vrai dire, n'est qu’un traducteur. C’est l'érudit Aubanel de Nîmes, ancien officier, qui devient juge de paix, puis académicien du Gard. Auteur d'une Statistique Morale (1804), archéologue, collectionneur, il traduit sous l'Empire Anacréon en vers languedociens?; c'était la simple
© 3. Odes d'Anacréon, traduites en vers languedociens par le citoyen Aubanel l'aîné, à Nismes, chez la veuve Belle, an X; petit in-8°, 97 pages; nouvelle édition, Nîmes, Gaude, 1814. - Ets |
distraction d’un aimable esprit imbu de la galanterie du siècle passé, chantant, à la suite du vieux poète, le vin, la cigale et la femme. Toutefois, une telle traduction prouvait qu'il pouvait y avoir quelque grâce et quelque noblesse dans la langue d’oc et par là même la rapprochait tout naturellement des langues anciennes. Aubanel d’ailleurs en était conscient; il disait dans un avertissement écrit en français : « Le Languedocien, est trop méprisé aujourd’hui pour qu'on puisse s’en occuper sérieusement; cépendant cet idiome, tel qu'il se parle à Nismes est un des plus agréables qu'on connaisse. Quelques-unes de nos chansons çà et là décèlent un goût exquis. Le Languedocien a une expression et une grâce enchanteresse, il n’est nullement propre à la prose: quant à la poésie, il ne comporte pas le style élevé, mais un homme d'esprit et de goût pourrait l’employer avec succès dans le genre anacréontique, Tout ce qui est érotique est de son ressorts. »
C'était restreindre, selon son tempérament propre, le domaine de la langue d’oc, en méconnaître la saveur réaliste, que devaient en ‘exprimer les Marseillais, la majesté sonore, qui devait être celle d’un Mistral, tout de même c'était en indiquer de façon exacte certaines qualités, un peu mièvres, mais jolies. Les dialectes méridionaux, en effet, qu'ils soient de Grèce, d'Italie ou de Provence, avec leurs diminutifs, leurs mots de tendresse et de grâce, leurs familières façons de dire ont quelque chose de voluptueux. Nous trouverons de ces accents dans certains passages de Mirèio, de Nerto ou du Rose, mais surtout nous les trouverons dans cet autre Aubanel, que celui-ci semble annoncer, mignard, quand il n’est pas farouche, et plus encore chez cet Anselme Mathieu, qui par sa vie et par son œuvre mérita d’être appelé le Félibre des baisers.
Le poète de Nîmes n’est qu'un précurseur assez timide, un simple traducteur, mais encore est-il que cette traduction était l'in-
3. Aubanel connaissait bien le Languedocien, qu’il parlait comme sa langue maternelle, et même, il en avait composé une grammaire et un dictionnaire, qu'il brûla dans un accès de mauvaise humeur, comme il l’indique dans une lettre adressée le 1% décembre 1835 à Pierquin de Gembloux (V. J. Donnadieu : op. cit.). Dans cette même lettre il parle d’autres traductions qu'il avait: faites et même de pièces originales. Mais rien n’est resté de ces travaux.
dication d’un genre à cultiver, et aussi une façon de rattacher aux langues les plus célèbres ce languedocien décrié. Aubanel faisait observer avec beaucoup de justesse, et, pour l'époque, un certain courage que « diverses pièces de Catulle, de Tibulle ou de l’Anthologie s’accommodaient fort bien de notre idiome ». Et, sans se contenter d’assimiler à l'inspiration des anciens celle des Proveñçaux, il voulait que par l’orthographe même on rapprochÂt leurs dialectes. « Il faut écrire, disait- il, comme ont fait jes Anciens, de façon que les lettres sonnent toutes à quelque exception près: » C'était déjà poser le principe de l'orthographe phonétique, que devait plus tard adopter et peu à peu imposer l’école d'Avignon.
À l'autre frontière de Provence nous rencontrons un autre
poète.
Si Aubanel, avec son anacréontisme, est assez « dix-huitième siècle », Joseph-Rosalinde Rancher, avec sa Nemaïdo“ se ratta-
che au dix-septième siècle. C’est un Niçard, qui écrit en son dialecte, mélangé de provençal et d'’italien. La langue est difficile à comprendre pour un Provençal et il est probable que ce poème ne dut point êtrq très répandu dans notre pays. son influence semble à peu près nulle. À peine trouvons-nous le nom de Rancher dans les œuvres de Diouloufet, son contemporain, qui lui adresse une épîtres. -
Quant à son inspiration, elle procède de Boileau. Sa Némaïdo ou Le Triomphe des sacristains n’est qu’un Lutrin, localisé à Nice, ct délayé en sept chants. C’est une querelle de sacristie, et les procédés classiques sont mis en œuvre pour la raconter. Tous les noms abstraits y sont affligés d’une majuscule; l'Envie et la Calomnie font des ravages. À peine peut-on noter çà et là quelques vives descriptions de Nice et de ses environs. Mais il n'y a là aucune nouveauté d'inspiration; imiter Anacréon à la rigueur, cela peut orienter de jeunes poètes vers la Grèce, mais imiter
4. Joseph-Rosalinde Rancher : La Nemaïdo o sia lou Trionf dei Sacristan, poéma nissart; Nissa, 1823. — V. A.-L. Sardou : Rancher, poète niçard; Nice, 1884.