‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 66 sur 182 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Boileau-Despréaux, pour des gens qui sont nés au bord de la Méditerranée et qui parlent la langue d’oc, ce n'est que procédé d'école, ennui, stérilité, et nous n’avons point à insister. Toutefois il en est à la même époque au cœur même de la Provence et qui, sans plus de mérite littéraire, avec moins de culture même et de « littérature », témoignent d’une inspiration

plus originale. Ce sont les pamphlets antirévolutionnaires que

versifie un jardinier d'Aix, nommé Sauze. Son style est plat, sa ver$ification faible, sa rime pauvre. Tout l'intérêt de ses poèmes est leur inspiration politique, dont ces quelques titres donneront un aperçu + « Sur les Remboursements en assignats; sur la Défense qui était faite de travailler les jours de décades; sur la Désunion des mariages qu'occasionne le divorce; sur les Vertus ct le Génie de Bonaparte; sur les Atrocités que l’on a commises à Aïx au commencement de la Révolution. »

Tout cela paraît à Aix, en forme de brochures, à partir de 1803, sous le Premier Empire, que le versificateur exalte comme le restaurateur de l’ordre après les scènes sanglantes de la Révolution.

A la même époque l’on fait à Aix une édition des Contes de l'abbé Vigne, pendu sous la Révolution, dont la poésie au gros sel se rattache à la joyeuse tradition du dix-huitième siècle et spécialement de l’abbé Favre.

Et c’est encore à Aix, — et plus tard J.-B. Gaut ne le rappellera pas sans quelque légitime orgueil et les poètes provençaux en auront conscience, quand en 1853 ils tiendront à Aix leur Roumavägi, — c’est dans la vieille capitale de Provence que nous trouvons en ce début du dix-neuvième siècle deux hommes, qui s'intéresseront, chacun à leur façon, au renouveau de la poésie

provençale, le docteur Léon d’Astros et le bibliothécaire Diou-

loufet.

Le docteur d’Astros est plutôt une autorité qu’un auteur. Ce sera l’homme qui sera choisi par les jeunes poètes provençaux pour présider leur congrès d’Aix, et il sera choisi par eux, parce qu'ils savent que l’on dira dans tout le pays de Provence : « Tiens, le docteur d’Astros s'intéresse à la poésie provençale », car alors le docteurs d’Astros, c’est « quelqu'un ». |

Il fut « quelqu'un » par sa famille d’abord, et surtout par son

caractère. Sa famille est originaire de la Haute-Provence, du vil

lage de Tourves, où son père était notaire royal. Etre né dans

un village de montagne avant 1789 (d’Astros naît en 1780), c'est. une excellente situation pour connaître et goûter la vieille languc dans toute sa pureté. La famille était aisée. On recevait. au château de Tourves toutes les notabilités des environs; dans ces

réunions brllait la femme du notaire, qui était une Portalis.

Mais lé malheur arriva : d’abord ce fut en 1789 la mort du bon notaire, ensuite la Révolution. Le frère aîné du futur docteur était abbé; il devait être plus tard emprisonné par Napoléon, pour avoir laissé publier la bulle d’excommunication lancée par Pie VII contre l’empereur, et plus tard encore devenir archevéque de Toulouse et cardinal. Mais pour l'instant il était « suspect ». La famille, que tout compromet, est obligée de quitter Tourves. Chacun se cache comme il peut, attendant le retour du calme.

La tourmente passée, Léon d’Astros va à Monisclhe, étudier la médecine. Malgré les sollicitations de son oncle Portalis, qui deux ans après l'appelle à Paris pour le pousser dans l'administration, il persiste dans sa vocation, se fait recevoir, docteur, épouse à Tourves une amie d'enfance, M" Rostan, et commence, lui, le neveu de Portalis, qui pourrait faire à Paris une fructueuse

carrière, à mener la dure et noble vie de médecin de campagne.

Il la poursuit, sans défaillance, pendant quinze ans (1804-1819), toujours bon, exact, dévoué, béni de tous. Il a la paix du cœur, la société de ses braves gens de Provence qu'il n'a pas voulu quitter, l’air des champs, le bonheur domestique, car huit beaux enfants. poussent autour de lui. Mais justement, à mesure qu'ils grandissent, le souci de leur éducation l’amène à s'établir à Aix (1819). Tout de suite il y prend le premier rang; médecin des hospices, des prisons, membre de l’Académie d'Aix; il se trouve: bientôt à la tête d’une énorme clientèle. Il traverse, plein de courage, quatre terribles épidémies de choléra de 1835 à 1854; la mort frappe cruellement à ses côtés, il perd sa femme et six enfants: blessé terriblement au cœur, il se redresse, toujours souriant et bon, paternel pour tous jusqu’à ses derniers jours (1863).

Telle fut la vie simple et belle de cet honnête homme. Il n'eut point d’ambition que de faire le bien et ce fut par sa science,

sa bonté, son dévouement qu’il sut s'imposer à tous, Ce n’est pas un écrivain, c'est un homme, un homme de cœur avant toute chose. É Aussi son œuvre littéraire est-elle mince, et je l’ai dit, ce n’est point par là qu'il s'impose à nous, mais plutôt comme le vivant exemplaire d’une classe sociale qui s'intéresse à la langue popu-

aire. Cette classe sociale, c’est la petite noblesse ou la bourgeoisie

de campagne, imbue des traditions religieuses et populaires et qui connaît le provençal pour le pratiquer journellement en causant avec les paysans. C’est à Tourves sans doute que Louis d’Astros, en allant soigner le bon peuple campagnard, apprend, dans

toute sa pureté encore intacte, ce provençal qu’il manie en vrai

connaisseur. Aussi sa langue est excellente; elle est la plus pure peut-être, la plus naturelle que l’on ait maniée en ce début du dix-neuvième siècle. Elle ne s’est altérée sur ses lèvres ni à Montpellier, ni à Paris; il l’a renouvelée et rafraîchie, on le sent, dans l'exercice journalier de sa profession.

- Langue quotidienne pour lui, s’il en fait un usage littéraire, ce sera un usage familier. Il n’a pas de prétentions à la grande poésie, ni même à l'originalité. Il se contente d'adapter au provençal quelques fables de La Fontaine et sa hardiesse va jusqu’à leur en ajouter deux de son invention personnelle. Il à suivi par les chemins champêtres les traces du « bonhomme », et d’un autre bonhomme aussi, de ce Racan qui chanta si bien la retraite au fond des champs, il a traduit les fameuses stances pastorales « Tircis, il faut songer... » C’est tout, si l’on y adjoint le

discours en prose, — trois pages — qu'il prononça à l'ouverture

du Roumavägi d'Aix. Au reste ce n'est qu'en 1867, quatre ans après sa mort, que ces quelques œuvres sont réunies à Aixé.

Mais elles paraissaient depuis 1823 dans les Mémoires de l’Académie d'Aix. Le Docteur les lisait lui-même à l’Académie ou dans les salons d'Aix, sans autre prétention d’ailleurs que de se diver-

tir et de divertir quelques amis, attachés par des souvenirs d’en-

fance au vieux langage. Mais il ne croyait guère à l'avenir. En

6. Œuvres provençales du Docteur Léon d'Astros; Aix, 1867, Remondet- Aubin. Toutefois, signalons une brochure parue en 1827. Fables provençales du Docteur d'Astros; in-8°, 21 pages; Aix-Pontiers.

1844, il disait à l’Académie d'Aix : « La langue provençale se meurt. » =

Neuf ans après, au Roumavägi d'Aix, il s’écriait solennellement : « Lou Prouvençau passara pas... Le Provençal ne pas-

sera pas. » C’est que dans l'intervalle de ces neuf années il avait vu monter une génération de jeunes enthousiastes, et le vieux docteur, qui n'avait été qu’un amateur délicat, mais un peu désabusé, devenait un croyant, convaincu par cette flamme qu'il voyait briller au yeux d’un Roumanille, d’un Aubanel, d’un Mistral.

Alors il était entré parfaitement dans son rôle. Sans vaines déclamations il avait su rappeler les souvenirs des Troubadours, des cours d'amour, du roi René, le passé glorieux de la langue provençale. En même temps il annonçait une renaissance de cette vieille poésie. :

Le docteur d’Astros fut un exemple, un encouragement pour des jeunes 42 du peuple, qui n'auront plus à rougir de leur. langue, puisqu’un homme de sa sorte n’a craint ni de la parler ni de. l’écrire?. ete ee

Aux côtés de Léon d’Astros, plus fécond, plus original, à Aix, sous la Restauration et sous Louis-Philippe, vit et PA Jean- Joseph-Marius Diouloufet. C’est un campagnard et c'est un biblio- (hécaire; à ce double titre, il est digne d'intérêt.

C'est un campagnard; il est né à Eguilles (1771), joli village dans la plaine, qui se développe au nord d’Aix, peuplée de vergers, d'oliviers et de müriers, et c'est là qu’il a passé son enfance. C'est un petit campagnard, mais son père, qui est instituteur, le destine à la prêtrise et l'envoie au Séminaire d'Aix. Il à vingt ans en 1791; C'est assez dire qu'il ne peut suivre librement sa vocation. Suspect, il émigre en Italie, il y apprend l'italien. Après {a Révolution, il rentre en France et il est à croire que le séjour au pays de la beauté avait changé les idées du jeure Diouloufet, car on le voit épouser une jeune fille de Rognes, M Laugier, dont le physique était, paraît-il remarquable. Cette « étoile de

7. Notons que les Félibres de Provence ont apposé à Tourves, en 1889, une p'aque à la mémoire du Dôcteur d'Astros. V. Armana, de 1890.

son village », comme l'appelle son mari, devait rappeler au poète le chemin oublié de la campagne.

C'est que Diouloufet en effet avait à son retour obtenu à Aix une place de bibliothécaire. Fils d’instituteur, séminariste, gardien de livres, nous ne nous étonnerons plus de cette érudition, qu'il étalera complaisamment, et qui se mélangera constamment

à son sens très réel de la campagne et du peuple de Provence. On peut noter ce mélange, qui fait la vraie originalité de Diouloufet, dès 1819, quand il publie son premier poème, Leis Magnans.

Choisir un tel sujet, c'était du premier coup trouver la . véritable voie où devait, pour arriver à son but, s’acheminer la poésie provençale. Leis Magnans ce sont les vers à soie; c’est encore aujourd'hui, mais c'était plus encore autrefois, — quand les communications avec l'Orient étaient moins faciles, — une industrie agricole très en honneur dans le Midi que cet élevage des vers à soie, Le mürier croît naturellement dans nos pays; la feuille en nourrit le ver, et le ver s’entoure d’un cocon de soie; il ne s’agit plus que de la dévider. On voit assez les épisodes, les jolis tableaux que ce sujet peut fournir à un poète, la cueillette des feuilles de müûrier, le travail des vers à soie, la formation du cocon, et plus tard leur dévidage. Mistral a su tirer de là le second et le troisième chant de Mirèio.

C’est assez dire que Diouloufet avait senti le vrai rôle de la poésie provençale. Malheureusement ce n’est point un Mistral. Ce n’est qu'un homme de goût qui connaît sa langue, le sujet dont il parle, mais aussi Virgile et Ovide, et qui se laisse à ce point dominer par son sujet, par son Virgile et par son Ovide, qu'il en oublie d’être original. Ses conseils sont excellents pour un sériciculteur, comme l’on dit, mais il ne sait nous montrer ni les « magnanarelles » pillant joyeusement les mûriers, ni quelque Vincent qui rôde, amoureux, au pied des arbres où chante une Mireille, ni les joyeux propos des jeunes filles le jour de la « descoucounado ». IL est précis, prosaïque, et si parfois il a l'air de vouloir s'élever, c’est qu'il appelle à son aide Ovide et Virgile, dont il imite les Géorgiques, en terminant chacun de ses quatre chants par un épisode.

Si l’un de ces épisodes a pour héros le roi René, et par consé-

quent quelque chose de local, un intérêt, proprement national pour les lecteurs du poète, deux autres sont imités directement des Métamorphoses. (Pyrame et Thisbé, l'Amour et Psyché) et le dernier, — le premier au reste, — est fabriqué par Diouloufet selon l'antique, et c’est la métamorphose de Bombyx (le nom latin du ver), en ver à soie. Voilà qui sent bien l’ancien séminaristé, l'érudit, formé par la culture du dix-huitième siècle, et qui n'a point de sens en un tel poème. Hélas! on pouvait s'en douter, sitôt qu'on le voyait débuter par une invocation à Apollon, à Pallas, et naturellement aux filles de l’'Hélicon.

Et cependunt Diouloufet ne disait-il pas, se vantant avec courage de préférer le provençal au français, qu'il écrivait pour les gens des villages. Ne s’écriait-il pas avec une fière modestie

Mais bastidano et filho de villagi, Prouvençalette aimable, à l'esprit gai, Qu'amas l'amour quand es moudèste et sagi, Emè la danso autant que lou trabai, M'entendres proun, iou n'en voueli pas mai; Se leis liçouns qu’eici vous dounarai, Vou fan avé des coucouns davantagi,

Et s’approubas ansin aquesto oubragi,

Siou bèn pagat, aurai proun fach de bru

Et me creirai digne de l’Institus.

Il est fâcheux sans doute que la Coupole apparaisse à la fin de cette apostrophe, mais encore est-ce dans une sorte de sourire aimablement détaché... Dans les vers qui précèdent cependant ne nous semble-t-il pas déjà entendre la déclaration fameuse :

Car cantan que per vautre, o pastre et gènt di mas...

8. « Mais fille des bastides et fille des villages, — Petite Provençale aimable, à l'esprit gai, — Qui aimez l’amour quand il est modeste et sage, — Et la danse autant que le travail,. — Vous m'entendrez assez, je n’en veux pas plus, — Si les leçons qu'ici je vous donnerai — Vous font avoir plus de cocons — Et si vous approuvez ainsi cet ouvrage — Je suis payé, j'aurai fait assez de bruit, — Et je me croirai digne de l’Institut. »

Dans ces citations, comme dans toutes celles qui suivront, nous adoptons, si déplorable soit-elle, l’orthographe de chacun des auteurs cités. Cette façon de procéder montrera d’ailleurs à quelle anarchie était livrée, avant les Félibres, la langue provençale.

Si Diouloufet s'en était tenu à ce public, peut-être eût-il fait œuvre de vrai poète campagnard, et par-ci par-là certains passages pleins d’un réalisme précis nous montrent ce qu'il eût pu faire. Mais il y avait l’Académie d'Aix, il ÿ avait les salons Aixois, il y avait tous les bourgeois souscripteurs du volume (nous en trouvons la liste aux premières pages, et ce sont les personnages importants d'Aix sous la Restauration), il y avait tout ce public de lettrés qu’il fallait contenter, et comment le faire mieux que par une habile mythologie? Dégagé de ces influences Mistral saura ne garder de l'éducation classique que ce qu’elle a de vivant, imiter Virgile là où il est réaliste, mais sans adopter ses dieux et ses fables, chantant pour les gens de son pays le christianisme traditionnel, au lieu d'un paganisme d'école. II a manqué-au bon Diouloufet, — le pouvait-il sous la Restauration? — de comprendre cela, mais aussi il lui a manqué le don du poète, le pouvoir de sentir, d'animer, d’exprimer comme une chose vivante et belle la naissance de la soie. Il y à chez lui d’un côté le campagnard, de l’autre le bibliothécaire; mais entre les deux on n’aperçoit que trop rarement le poète.

- Après cet effort Diouloufet se recueillit dix ans, et en 1829 il donna un recueil de Fables, Contes et Epitres?. Il avait été dès ses premiers essais encouragé par le savant Raynouard, qui s’occupait en cet instant, nous le savons, de faire revivre la poésie des Troubadours. Que Raynouard et Diouloufet aient été ainsi en relations et que celui-là ait même pris la peine de corriger le manuscrit des « Magnans », ce nous est une preuve, — entre tant d’autres, — que le mouvement savant a eu son influence sur le mouvement populaire.

C’est à Raynouard que dès 1823 Diouloufet adressait son « épître » la plus significative, publiée dans « Lou Bouquet prou-

9. La fable et le conte ont été volontiers pratiqués par les poètes méridionaux. Citons avant d’Astros et Diouloufet, en Languedoc, Auguste Tandon surnommé « le Troubadour de Montpellier » qui fait paraître des « Fables, contes et autres pièces en vers » (Montpellier, 18o1), en dialecte de Montpellier. V. F. Donnadieu : op. cit. Citons aussi l’Avignonnais Augustin Boudin (1805-1872), qui publia Garbeto de fablo; Avignon, Bonnet, 1853, 52 pages in-8°. |

vençau », dont nous parlerons plus loin, et réimprimé dans le recueil que je viens de citer. On y sent l'influence toute récente que venaient d’avoir sur les meilleurs des Provençaux les travaux du premier des romanistes. Quand Diouloufet évoque, en termes du reste médiocres, le passé glorieux du provençal parlé par les rois et les princes, appelé par Pétrarque la langue du plaisir, donnant aux Italiens Le secret de la poésie, gn voit bien qu'il est encore échauffé par la lecture des gros ouvrages de son célèbre compatriote. Il en fait d’ailleurs en prose un vif éloge, dans ses quarante pages serrées d'Observations "préliminaires à ses Fobles. Il y montre l'étoffe d’un érudit provincial et quelques prétentions philologiques. Il reprend à Raynouard la théorie du roman provençal, d'où découlent toutes les langues néo-latines. Ainsi le Provençal est-il la langue des langues. Il se donne comme devanciers, outre les Troubadours, Goudoulf et Gros, et conclut : « C’est surtout lorsque cette langue se dénature tous : les jours de plus en plus qu’il faut tâcher de conserver le type, l'origine et l’étymologie du roman, montrer qu'il a encore ses charmes natifs, qu'il peut se prêter à toutes sortes de compôsitions poétiques, afin d'empêcher que ses titres de gloire ne se prescrivent dans son propre pays. » À

Où il est plus original, c’est quand il note la valeur populaire, la saveur réaliste, antique et moderne à la fois du provençal 10. Où il annonce et rejoint tous les « Troubaires » de son temps, c'est quand il se lamente sur la chute du provençal et s’indigne du mépris où il est tenuft. Se

10. A des mots, d’espressiens que lou francès n’a pas, Lou Grec et lou latin li an legua seis appas. Venes sus nouestro plaço ausir leis repetieros, Escoutas lou sagan de nouestreis peissounieros.

« Il a des mots, des expressions que le français n’a pas, — Le Grec et le latin lui ont légué leurs appas. — Venez sur notre place entendre les marchandes — Ecoutez le vacarme de nos poissonnières. »

TT La lenguo qu’an parla René, Blacas, Raimoun,

S’en truffo et n'en voou plus lou mendre marchandoun, L’artisanetto a poou de gasta sa bouquetto:

Crei qu’en parlant français sara plus poulidetto, « La langue qu'ont parlée René, Blacas, Raymond, -— Le moindre petit marchand s'en moque et n’en veut plus; — La petité artisane a peur d'abimer ses lèvres, — Et croit qu’en parlant français elle sera plus jolie. — On pré-

Mais à part les passages où parle son cœur de petit bourgeois, attaché au sol, au langage paternel, l’épître lui réussit peu. Quelques-unes ont l'intérêt de nous montrer que leur auteur était en correspondance avec les principaux poètes provençaux du temps, notamment Michel de Truchet, Hyacinthe Morel, Rosalinde Rancher. Mais parfois son ambition dépasse ses forces; quand il écrit à Lamennais sur l’existence de Dieu, on sent assez que ni son tempérament, ni ce qu'est alors le provençal littéraire ne peuvent suffire à un tel sujet. Le conte où il est malicieux sans être grossier, et où il manie le vers libre avec assez d’aisance, est beaucoup mieux à sa portée. Tout en gardant une certaine tenue littéraire, il y est piquant et populaire.

Mais surtout il a su, à sa manière, renouveler la fable. Là encore cet intelligent Diouloufet ouvre à la poésie provençale une voie qui est bien celle où elle devait s’avancer. Son originalité en ce genre consiste à localiser, à « provençaliser » la fable, en la construisant sur un proverbe tiré du fonds populaire. Il en a eu le dessein bien arrêté, qu'il nous a lui-même exposé, nous disant qu'il a choisi parmi les proverbes provençaux les plus jolis, les plus pittoresques comme les plus moraux, et qu'il les a mis en action. « Nous avons, ajoute-t-il, plus de vingt-cinq fabulistes français qui doivent, ce semble, avoir épuisé tous les sujets de morale, et cependant je crois avoir trouvé du neuf dans nos proverbes qui sont, comme on dit, la sagesse et l'expérience de nos anciens », et à l'appui de son goût il cite celui de Charles Nodier, notons-le, puisque nous avons prétendu que Charles Nodier n’avait pas été sans influence sur le mouvement provençal

Au reste ce Diouloufet est un scrupuleux et à sa façon un artiste. « J'ai conservé, nous dit-il, le proverbe tel quel, même

Preferon d'estroupiar lou jargon de Paris, Que parlar emé grâci aqueu de soun païs.

Aro doou franciot cadun fa soun langagi Se parlo prouvençau tout bèu just au villagi.

fère estropier le jargon de Paris — Que de parler avec grâce celui de son pays; — Maintenant du français chacun fait son langage, — Et l’on ne parle plus provençal qu’au village. »

quelquefois avec sa rime un peu défectueuse, en la corrigeant je lui avais ôté peut-être de sa vérité naïve et expressive. »

Et fidèle à sa proméssé et à son scrupule, Diouloufet termine ses fables, où, selon la manière de la plupart de ses confrères, il met en scène des animaux, par des proverbes, tels que ceux-ci; qui sentent bon le terroir :

« À cade aucèou, soun nis es bèou? Dièu pago tard, mai pago lard

— Gau de vilo, doulour d’oustau. -— An rauba l’aï, tanco la pouerto — Cado toupin trobo sa cabucello — Peire à peire, clapié se fan — Fiho troutiero e fenestriero — Raramen boueno meinagiero?. »

Sur ces proverbes et d’autres semblables Diouloufet bâtit des fables, qui sans doute ne peuvent être tout à fait dégagées de l'imitation de La Fontaine, mais qui, à tout le meins, ont un certain tour rustique, une vivacité d’allure suffisamment méridionale. £

On retrouve ce même tour, cette même vivacité avec un sentiment de la campagne encore plus pénétrant, dans quelques Mélanges, qui se trouvent à la fin du volume, où sous le titre de Leis Georgiquos prouvençalos, Diouloufet chante avec assez de bonheur quelques scènes de la vie rustique. « Les Georgiques provençales » ce devait être le titre du premier essai de Mistral, écrit de ses dix-huit à ses vingt ans, et que le Maître ne publia point ts.

C'est assez dire que là encore Diouloufet se montre un véritable initiateur, puisqu'il avait, trente ans avant Mirèio, compris ce que pouvait et devait être la nouvelle poésie provençale.

On sent encore dans cet opuscule l’imitation de Virgile. Le O fortunatos... y est repris en termes affaiblis, mais c'était marquer de façon intéressante la parenté des deux civilisations et combien la transposition des sentiments et des poèmes était facile

12. « À chaque oïseau, son nid est beau — Dieu paye tard, mais paye largement, — Joie de ville, douleur de maison, — On a volé l’âne, barre

la porte — Chaque pot trouve son couvercle — Pierre à pierre on fait des tas de pierres — Fille qui se promène et se met à la fenêtre, est rarement

bonne ménagère. »

Page 1