V. F. Mistral : Mémoires
de l’une à l’autre. Car à côté de ces souvenirs classiques, il y a des notations exactes, réalistes de la vie des champs en Provence, les vendanges, les vers à soie, la cueillette des olives, les veillées d'hiver, la fête de Noël.
« Enfin, chante Diouloufet, on est arrivé au temps des « olivades. » Ah! les jolies matinées. — Que l’on passe au verger. — « Filles, apprêtez-vous, prenez votre panier, dit le Maître de la bastide. — L'’olive est noire, avant d’être flétrie. — Allons vite la cueillir. » — Le verger retentit de mille chansonnettes. — Nos cueilleuses d'olives gaies et joliettes. — Ne cessent pas jusqu'au soir de remuer les mains. — L'huile se fait, le moulin t‘urne. — Les olives ont bien rendu...
Ti trace un fin portrait de la ménagère diligente
Son homme, en arrivant, trouve la soupe prête, Et si l’on est à l'hiver un bon feu est préparé; La table est déjà mise et le vin est tiré... 15
Enfin il décrit la soirée de Noël de façon précise, sinon très large; notant la cérémonie du «cachofué », le « calen » et les chandelles éclairées sur la table, où brille le vin cuit, où l’on mange du melon, des « panses », de la confiture de coings, du nougat, où l’on chante chacun la sienne.
Sans doute ce n’est point la majesté religieuse de la description
14. « … Anfin, sian arribats au temps deis ooulivados. Ah! leis poulidos matinados Que va passen dins lou vergier; « Fihos, lestissas-vous, prenes vouestro panicr Dich lou mestre de la bastido; L'ooulivo es negro avant que sia passido Anèn vite la rabailhar... »
Lou vergié resçlantit de millo Cansounettos; Nouestreis oouleveiris galoyos, poulidettos, Cessoun pas jusqu’au vespre à vanegear la man; L'oli se fa, lou moulin viro; Leis oulivos an bèn rendut.., »
‘Hp Soun homo en arriban trobo la soupo lesto, Et se sian à l’hiver bouen fuech es prépara.
La taulo es déjà messo et lou vin es tirat.
mistralienne 6, c’est l'indication d’une scène à faire, plutôt qu'une scène faite, mais c’est une indication précieuse.
Diouloufet ne devait pas être récompensé de son intéressante publication. Les hommes politiques ne s'intéressent guère à la poésie, et l'an d’après la Révolution de 1830 ayant porté les libéraux au pouvoir, ils firent expier au malheureux bibliothécaire son zèle légitimiste, en le renvoyant de sa bibliothèque à ses vers à soie. C’est en vain qu'il déchargea sa rancune en quelques petites pièces satiriques, point méchantes au reste contre les « Philippistes ». Il dut se résigner à la retraite.
Cette retraite entraînait pour lui la renonciation à un projet qui lui était cher, celui de composer un Dictionnaire français et provençal, provençal et français étymologique. « Ç'aurait été, dit-il, dans une lettre!7, une espèce de glossaire dans le goût de celui de Du Cange, où j'aurais pris la langue au berceau et l'aurais conduite jusqu’aujourd’hui, avec tous les changements qu’elle a éprouvés, le tout appuyé par des citations en prose et en vers. » « Mais, ajoute-t-il mélancoliquement, j'ai abandonné ce travail depuis que j'ai quitté la bibliothèque, où je n'ai pu, où je ne dois plus mettre les pieds depuis lors. Cependant, j'avais besoin de puiser dans ce précieux dépôt pour compléter mon travail... »
Le découragement semble venu pour l’infortuné poète; sa verve est tarie; en 1839 il obtient encore au concours de la Société Archéologique de Béziers, le seul ouvert à cette époque à la langue d'oc'8, le premier prix. pour son poème biblique, Le Voyage