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Les Rhodaniens : Michel de Truchet. — Hyacinthe Morel.

À la même époque que Diouloufet écrit Michel de Truchet.

Ce gentilhomme arlésien qui, même en plein Paris, conserva le plus fidèle attachement à la terre natale ainsi qu’à la langue de son enfance, nous a laissé deux vaudevilles et un volume de chansons.

Les deux vaudevillés®® sont insignifiants; l’un n’est qu’une pièce de circonstance destinée à célébrer le sacre de Charles X, représentée en Arles au milieu des fêtes qui furent données à

19. La Pastresso vo leis Escooufesiros, coumedic1 en un acte et en vers prouvençau dooù dialecte d’Arles, par M. de Truchet: Paris, imprimerie Moreau, 1824.

La Rusou Innoucentou, vaudevillou prouvençau representa dins leis festos faches en Arles à l’oucasioun dou courounament de Charles X, per M. de Truchet; Paris, imprimerie Moreau, 1895.

‘20 LE MOUVEMENT DIALECIAL

cette occasion, l’autre ne doit son peu de comique qu'à un jeu de cache-cache,; tel qu'il se pratique dans tous les vaudevilles français où il y a un lit et quelqu'un pour se glisser dessous. D'ailleurs aucun souci d'observation, aucun détail intéressant de mœurs locales, aucune langue, aucune orthographe.

Lé volume de chansons présente plus d'intérêt; c'était là toute la mesure “de Michel de Truchet, tout à fait dix-huitième siècle, disciple au mieux de Béranger. L'amour y est célébré en termes dignes de Parny, les belles et le vin ÿ sont chantés à l'envi selon les formules du « Caveau ». Horace, Tibulle, Anacréon, Catulle sont invoqués par le poète comme les maîtres de la poésie amoureuse, Virgile, Gessner et Florian comme ceux de la pastorale, les Troubadours sont pris à témoin de la gloire du provençal?

C’est là l’œuvre d'un lettré, fade imitation Ja plupart du temps des modes françaises, sans valeur proprement originale; de temps en temps pourtant un accent du terroir se fait entendre, cest une allusion aux fées de la montagne de Cordes, qui nous fait songer, — de très loin, — au sixième chant de Mirèio, quètques vers assez bien touchés sur la Vénus d'Arles, thème repris avec puissance par Aubanel, une chanson sur le caractère des Arlésiens, surtout quelques petits poèmes où sont décrits les spectacles rustiques, la Moisson, les Vendanges, l’Olivaison.…

C'était bien choisir les sujets que devait traiter un poète provençal; par malheur l'exécution est moins bonne. Ce n'est pas que notre auteur ne connaisse pas son sujet, il emploie les vrais termes rustiques que nous retrouverons dans Mirèio, mais il n’est point poète, et là contre, il n’y a rien à faire. |

. Hyacinthe Morel appartient à la même classe qu'Aubanel de Nîmes, Diouloufet d'Aix, Thouron de Toulon; c’est la bourgeoisie de province imbue d’érudition classique et tout imprégnée du vieux langage; en de tels esprits l'usage du provençal est paral-

20. Cansouns prouvençalos vo RUE de Meste Miqueou de Truchet d’Arles; Paris, Moreau, 1827.

-V: Fr. Donnadieu : Les Précurseurs des Félibres et Mistral. Préface à l’édition de Michel de Truchet; Avignon, 1869. ; HS fe

lèle à celui du latin qu'il continue; ils sont d'excellents exemples de la vitalité latine sur les terres méridionales.

Aubanel était un officier devenu juge de paix; Diouloufet un bibliothécaire: Hyacinthe Morel fut professeur. Sa vie eut été tout unie, si la Révolution ne l’eût traversée; elle la traversa, à dire le vrai, mais sans en troubler beaucoup le cours. Tout au plus le libère-t-elle des vœux ecclésiastiques. Il était né à Avignon, en 1796; bon élève des Pères de la Doctrine, qui le poussent à l’enseignement, il est novice de cet ordre, clerc à vingt-etun ans, puis professeur au Collège de Toulouse et: au Collège Bourbon d’Aïx, en 1783. C’est d'Aix que sont datés ses premiers vers, — vers français, = qui sont insérés dans les recueils parisiens, le Mercure de France, les Etrennes du Parnasse, l'Almanach

des Muses; on y voit se pavaner les madrigaux de l’abbé Morel

entre un quatrain de Boufflers et une stance de Dorat. En même temps il cultive le genre philosophique; en 1784, il publie une Epiître à un jeune matérialiste par M. Morel, doctrinaire; le Mercure de France en fit un éloge enthousiaste (7 août 1785) et plaça Morel fort. au-dessus de Gilbert.

Sur-ce la Révolution arriva; l'abbé Morel en fut un partisan très chaleureux, il jeta la robe d’abbé, sinon celle de professeur, il se fit journaliste, lançant à Aix, en 1792, le Républicain du

Midi, collaborant au Patriote français, le journal du Girondin

Brissot... Comme Girondin, il fut poursuivi par les terroristes, obligé de se cacher dans une caverne aux environs d'Avignon.

.Cela refroidit singulièrement ses sentiments révolutionnaires,

d'autant plus qu'il faillit être mis au nombre des exilés de Fruc-

tidor.

Dès lors il revint à la poésie, qu’au reste il n'avait jamais tout

à fait abandonnée et c’est en l’an VII qu'il fait paraître un recueil

de vers légers, dernier écho du dix-huitième siècle expirant, sous ce titre : Mes Distractions. Le titre disait assez le genre et la valeur de cette poésie; l’ex-abbé Morel y chantait Vénus et les Grâces.

Il y traduisait, comme Aubanel de Nîmes, les plus mignardes pièces d’Anacréon, ou telles odes d'Horace.

C'était assez pour être reçu membre de l’Athénée de Vaucluse, d'autant que vers 1810 Morel se moquait des novateurs lttérai-

Les

res dans le Temple du Romantisme. En même temps il retrouvait au lycée d'Avignon une chaire de rhétorique, qu'il devait occuper jusqu à sa mort.

C'est le galant érudit de province, l’homme d’études aimable et spirituel, tel que l'avait fait le dix-huitième siècle.

Ce qui semble étonnant c’est qu’il n’ait point dédaigné d'écrire en provençal”, et c’est là aujourd’hui son seul titre à n'être point tout à fait oublié, bien que ses. vers provençaux ne dépassent point la mesure de ses vers français. Il s'explique lui-même sur son dessein, dans un « Discours préliminaire », écrit en un fort bon français, élégant et nerveux, digne du bon professeur de rhétorique qu'il était, et ici nous surprenons une fois de plus l'influence du mouvement savant sur le mouvement populaire.

Morel a lu Lacurne de Sainte-Palaye, l'abbé Millot, Schlegel, Raynouard, tous auteurs qu'il cite avec admiration et, reprenant leurs théories, il expose avec vigueur les titres de noblesse de ce qu'il appelle « l’idiome vulgaire ».

« Le provençal ajoute-t-il, a dû céder à la langue wallonne ou française. Celle-ci longtemps dure et grossière lutta longtemps contre les difficultés de ses éléments constitutifs, mais ses progrès devenus plus rapides par un concours de circonstances qu'il n'est pas dans notre sujet de signaler, et surtout par une foule d'hommes de génie qui lui imprimèrent successivement leur caractère individuel, elle prit un éclat extraordinaire auquel elle düt sa vogue et son universalité. Elle marcha rapidement vers la perfection, tandis que notre provençal, langue non faite: encore, fut paralysé dans sa marche, et, renonçant à la vigueur et à la noblesse, dût se contenter de la naïveté et de la grâce, caractères distinctifs du siècle où il fut délaissé. Pour que cet idiome acquît la beauté de la langue française, il aurait fallu qu'il devint la langue de la Cour et des Grands, qu'il fût l'organe des lois, qu'il suivit les progrès de la civilisation, conditions sans laquelle une langue cesse bientôt d’être l'expression de la société.

Si tel avait été le sort de cet idiome, ses progrès eussent été d’autant plus rapides que les écrivains y auraient trouvé des éléments

1. Lou Galoubé de Jaciniou Morel ou Pouesios prouvençalos d'aquel ooutour, reculidous per seis amis. En Avignoun à l’imprimaryé de Bonet fils, 1828.

plus maniables et plus complaisants. Heureux de rencontrer dans la langue un instrument plus docile, le talent lui aurait prêté les formes les plus intéressantes, le coloris le plus animé; des Corneille et des Bossuet, des Pascal et des Molière, des Buffon et des Montesquieu, l’auraient marqué infailliblement des sublimes empreintes de leur génie.. .» |

C'est qu’en effet Morel est convaincu, — et ici il se montre très intelligent, — de la valeur poétique du provençal. Il en montre la noble hérédité, grecque et romaine, le pittoresque et la couleur, l'harmonie et l'éclat, qui ne sont point alanguis par l'e muet comme le français, et après cette démonstration il ajoute : Lez |

« On voit combien notre provençal méritait plus que le français de devenir la langue nationale. Mais la position géographique, le hasard ét les circonstances, que nous avons indiqués ci-dessus, en ont ordonné autrement. L’orgueil du rang, les raffinements introduits dans la haute éducation, le progrès du luxe, enfin l'oubli successif des mœurs et de la simplicité primitives ont achevé de disgrâcier une langue stationnaire qui perd chaque jour sans jamais se réparer. »

Toutefois il croit que l’on peut encore en provençal faire œuvre littéraire.

« Dans l'état, où il a été abandonné, disait-il, le provençal doit être banni de tous les genres qui exigent de la force .ou de l’élévation.

« Les genres où cet idiome est comme dans son élément naturel sont la parodie ou le burlesque, les ouvrages du style simple et naïf, l’ode anacréontique, la narration familière et légèrement maligne... »

On le voit, c'est dans une littérature de petits bourgeois, frottés de lettres antiques, que Morel, comme la plupart de ses contemporains, voyait le domaine naturel du provençal. A lire de tels textes, on se rend mieux compte de la valeur et de l’ambition des jeunes gens de Font-Ségugne, trente ans plus tard.

Les genres d’ailleurs que cite Morel sont ceux qu'il cultive pour son propre compte.

Et voici des fables, selon le goût de Florian, gracieuses, malignes, mais trop bien faites, trop littéraires, ne différant que bien

peu des modèles français, des épîtres, en vers de huit syllabes, pleines d’allusions mythologiques; quelques chansons, quelques stances, des odes anacréontiques, ou encore la mort du Passereau, imitée de Catulle. Somme toute ce Galoubé est une transposition provençale des Distractions de l’abbé Morel, professeur de rhétorique au collège Bourbon, d’Aix-en-Provence.

Le seul "petit poème, qui ait un accent original, est le Troubadour. Ce Troubadour fut imité en français par Jean Reboul?. Il nous est une preuve de plus de l'influence que commencent à prendre sur tous les esprits les doctrines de Raynouard. Grâce à lui, grâce au romantisme, les provinces d’oc commencent à savoir qu'elles ont eu au Moyen âge des poètes originaux. |

Morel décrit la vie errante du poète, allant de château en chàteau, fêté partout, chantant les exploits des guerriers ‘

Per fé pintavou lou rei Charle

Amaluguan lei Sarrasin

Qu’'avien, din tout lou pays d’Arles

Mourphi lei figuou et lei rasin#3. . AS

C'est ainsi que s'écoulait son existence

Et quand sa tramou erou goousidou, Alor sen remord, sen doulour, Aquelou Musou benezidou S'endourmissié din lou Seignour.….%

Somme toute Morel n’est pas un poète provençal, c’est un lcttré qui a manié l’idiome vulgaire, comme il disait, parce qu'il y trouvait un charme gracieux et maniéré, auquel le français du dix-huitième siècle l'avait habitué, mais reculant devant

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