V. Il° partie, ch. nr
23. « Parfois il peignait le roi Charles — Exterminant les Sarrasins — Qui ayaient, dans tout le pays d'Arles — Pillé les figues et les raisins. »
24. Et quand sa trame était épuisée — Alors, sans remords, sans douleur — Cette Muse bénie — S’endormait dans le Seigneur... »
Notons que l'édition de 1828 est ornée d’une gravure en frontispice, représentant un Troubadour, portant une lyre, le pied appuyé sur un rocher et regardant la tour d’un château. Tel est le romantisme qui sous la Restauration ranime le sentiment du Moyen âge méridional.
l'expression énergique ou vraiment forte, s’excusant dans sa préface d'avoir été forcé d'employer parfois des locutions un peu triviales.
Cependant, comme c’est un véritable enfant du pays, qui a parlé le provençal dès son plus jeune âge, il connaît bien sa langue et tout en employant le dialecte d'Avignon, il y introduit quelques expressions de Marseille et de Montpellier, rappelant, dit-il, l'exemple des Grecs. Quant à son orthographe, on a pu juger de ce qu’elle était; l'arbitraire y règne, le plus complet . « Ecrire comme on prononce, dit Morel, m'a paru le meilleur système d'orthographe. »
Plût au ciel, qu'il s’en fût tenu à ce principe excellent, qui devait être celui de ses jeunes compatriotes. Mais il ajoute « J'excepte de cette règle les termes techniques, dans lesquels certaines lettres, quoique inutiles, servent pourtant à marquer la dérivation. » ee
Il faut croire que ces termes techniques se sont trouvés bien nombreux, puisque son système orthographique se hérisse de tant de lettres inutiles.
Tel fut cet honnête homme et ce bon lettré, qui s'éteignit doucement en Avignon, le 29 juillet 1829, après y avoir maintenu la tradition littéraire qui recueillera vingt ans plus tard un “autre professeur, le jeune Joseph Roumanille. Les Félibres ne l’ont point renié; ils ont réédité ses œuvres en 1862%, avec une préface biographique de Mistral. Par son souci littéraire, comme par le Discours préliminaire de son Galoubé il était pour eux un véritable précurseur.
CU Lou Galoubé de Jacinto Morel, 1862. Roumanille; Avignon, voir aussi sur Hyacinthe Morel, article de F. Tamisier dans la Revue Méridionale de 1853, t. IT, et F. Donnadieu : Les Précurseurs des Félibres.
256 LE MOUVEMENT DIALECIAL
Les Poètes du Var : Thouron. — E. Reymonenqg. — C. Dauphin.
Comme Aubanel, Diouloufet, Hyacinthe Morel, c’est un lettré que. Victor-Quinctius Thouron, qui maintient honorablement à Toulon la tradition provençale#%. C’est un letiré, et comme on l'était sous la Restauration, au temps où l’on savait par cœur Horace, et où l’on faisait par distraction des vers latins, les dimanches, dans quelque bastide cimentée à la romaine.
C’est un lettré; de bonne heure son père, juge de paix à Besse, l'initie à la culture latine; toutefois s’il l’appelle Victor et Quinctius (1794), ce n’est point par goût de l'antiquité, mais par simple précaution contre les pouvoirs révolutionnaires; il avait appris à se méfier, ayant été cité comme suspect devant le Tribunäl de Toulon; acquitté, il revint à Besse et 5e consacra dès lors à l'éducation de son fils. Quand il se jugea insuffisant pour cette ‘tâche, il confia l'enfant aux Oratoriens de Toulon, puis au collège de Lenche, à Marseille, et c’est là que Victor-Quinctius fut découvert par deux inspecteurs généraux, dont l’un n'était autre que le célèbre Ampère; il fut inscrit d'emblée sur les listes de l'Ecole Normale et là devint le condisciple de Cousin et de Patin.
Voilà le jeune provençal exilé malgré lui, loin de son pays de soleil, dans le Paris universitaire; il ne peut s’acclimater; au sortir de l'Ecole Normale, il étudie le droit, et, muni de ses diplômes juridiques, reprend le chemin de Toulon, pour y exercer la profession d’avocat. Mais de sa culture universitaire il a gardé le goût classique, l'amour des lettres anciennes et dans la langue provençale il verra désormais l’héritière la plus directe de la langue latine, et, comme on l’a dit depuis, « le latin des pauvres ».
2 ge a . .
26. Poésies diverses par Victor-Quinctius Thouron; Toulon, 1874, édition publiée par ses filles, deux ans après sa mort.
Comme César, Victor-Quinctius plutôt que d’être le second à Paris, préfère être le premier dans sa ville; il le fut très vite; avocat renommé, membre de l’Académie du Var à vingt-quatre ans, on voit assez la place qu’il peut occuper à Toulon. L’étonnant est qu'il ne se soit pas borné à traduire, comme il Pa fait sur le tard, Dante et Homère en vers français d’académicien de province. L'étonnant est qu’il ait osé cultiver la poésie proven- çale; il a eu ce courage intelligent, mais d’ailleurs de façon très intermittente. AC
Mais là même il reste un lettré; sa première œuvre est une églogue, imitée de Virgile, on le conçoit. Pourtant l’imitation est intéressante. Thouron chante le bonheur de la Provence qui retrouve la paix sous la Restauration, comme jadis le Mantouan commenta de son chant reconnaissant la joie des campagnes italiennes, quand Auguste eut pacifié le monde. L’assimilation est facile; de la campagne d'Italie à celle de Provence, le paysage ne change guère; les villageois de Thouron célèbrent la magnificence de Paris comme Tityre celle de Rome. La petite œuvre de Victor-Quinctius n’a rien d'original, mais par la facilité même de l’adaptation elle semble indiquer aux poètes de Provence que leurs vrais maîtres sont les poètes antiques.
D'autres œuvres, postérieures, l’indiquent encore : traductions plus ou moins littéraires des odes d’Horace à Grosphus, à Postumus, à la Fortune, adaptation de la fable des deux rats au paysage toulonnais, imitation des Géorgiques où le bonheur de la vie champêtre est célébré en vifs accents. C’est de la même façon que plus tard au lycée d'Avignon Mistral trouve peu à peu sa voie, en s’exerçant à traduire en vers provençaux tels vers des Bucoliques ou des Géorgiques. Comme Morel, Crousillat, Roumanille, ce Thouron, qui n’arrivera d’ailleurs à donner pour son compte rien de sérieux, montre qu'il existe entre le provençal et le latin des rapports étroits et que les poètes de Provence doivent regarder vers Rome bien plutôt que vers Paris.
En même temps Thouron est un réaliste, par moments; petit campagnard, à Besse, puis dans les quartiers populaires de Marseillé, place de Lenche, enfin dans l'exercice quotidien de sa profession, il a fréquenté le peuple de Provence; il a tracé un profil exact du plaideur madré, et naïf tout ensemble, qui se
An
croit très fin parce qu’il est persuadé qu’en justice tout est à vendre: il.a su faire conter en termes expressifs le naufrage de la Méduse par un matelot, dans une fête de village; il a traduit de façon juste le langage d’un villageois, qui montre à son fils les embarras du ménage.
Sans doute il n’y a là nulle poésie; si Thouron avait su laisser de côté le raide alexandrin, s’il avait simplement écrit en prose, il aurait donné peut-être d’intéressants dialogues, comme plus. tard devait le faire son compatriote Sénès, dit la Sinse, mais il s’obstine à la poésie, à la poésie académique; en ce genre il peut être bien couronné en 1862 aux Jeux Floraux de Sainte- Anne d’Apt, en 1863 par l’Académie d'Agen, cela ne nous intéresse pas... À celte date Mistral s’est manifesté; autour de Mirèio tombent toutes les productions médiocres.
Tel quel Thouron est intéressant, parce que, loin de Paris qui. l'avait attiré malgré lui, il s’est attaché fortement au sol méridional, parce qu’il a donné l'exemple d’une rare fidélité à la terre comme à la langue et qu’enfin il représente une certaine pour gcoisie plus attachée à son pays qu'on ne l’a dit et prête à seconder les efforts des jeunes poètes qui viendront**
A côté de Thouron il nous faut citer, pour mémoire, Eusèbe Reymonenq, né en pleine Révolution (20 juin 1794), fils d'un médecin de la Roquebrussanne (Var). Elevé d’abord au séminaire d'Aix, il va comme Thouron terminer ses études à Paris, y devient docteur, comme l’autre avocat, revient en Provence, s'établit médecin à Varages. À ses moments perdus il fait des vers provençaux, publie en 1835 à Toulon des « Fables, contes et historiettes en vers provençaux. » Il est moins littéraire, plus populaire que Thouron, au reste assez insignifiant. Une comédie qu'il fait éditer quinze ans plus tard, n’a pas plus de valeur que cette première publication. Cet Eusèbe Reymonenq, nous est simplement, avec ceux que nous avons cités, une preuve de plus que bourgeoïis,. avocats, propriétaires, médecins, restant; de par leurs intérêts ou leur profession, en contact avec les gens
- 27. Notons que Thouron collabore par la suite à l'Armana Prouvençau. Voir notamment année 1864. £ 28. Lou Proucurour Enganat; Marseille, 1851. ”
du peuple, n'avaient perdu ni l’usage ni le goût de la vieille langue et, sans s'y consacrer absolument, ne dédaignaient pas de l'écrire à temps perdu, selon la méthode même des réalistes latins ou grecs. ‘ . C'est bien cette méthode que suit aussi Casimir Dauphin, originaire du Var, comme Reymonenq et Thouron.
De 1851 à 1860, c’est-à-dire à l’époque où le mouvement provençal s’affirmait par les Roumavägi et la fondation du Félibrige, ce poète, à part de l’Ecole Avignonnaise, publiait à Toulon et à Marseille de petits poèmes en brochure, d’une exécution assez faible, mais d’une conception intelligente.
Voici le sujet d'un poème dramatique aux champs; c’est l’histoire de Mariette®, une jeune paysanne, séduite par le fils de ses propriétaires qui l’abandonne avec un enfant et recueillie par un jeune paysan, qu’elle a méprisé, qui l’aimait, qui l’épouse et adopte son enfant.
Le sujet d’ailleurs est plutôt indiqué que développé; à peine pourrait- on citer quelques jolis vers, un portrait de Mariette à seize ans, qui semblerait, mais de bien loin, annoncer celui de Mireille.
Voici un autre drame rustique; Paul%, jeune laboureur, voit un jour aux champs passer sur des ânes une troupe de jeunes - filles, qui l’interpellent en riant; pour répondre à leur jeu, il coupe une baguette de jonc et fouette les ânes; l’un d’eux s’emporte et fait tomber la jeune fille qui le monte; Paul, désolé, se précipite pour la relever, panse une petite blessure qu'elle s’est faite dans sa chute, se trouble, rougit... Et c’est le début d’un amour. Nous songerions presque, si les vers étaient meilleurs, à Mireille et Vincent tombant ensemble du mûrier qu'ils. dépouillent de leurs feuilles... Ensuite, ce sont les fiançailles, le mariage.
« Lou soulèou ero bèou coumo un regard de Diéouët. »
.29. Marieto; Marseille, 1851.
30. Paul, poème en vers provençaux, patois des environs de Draguignan; Toulon, 1853.
©3r. « Le soleil était beau comme un regard de Dieu. »
260 LE MOUVEMENT DIALECTAL Puis le bonheur parfait, les promesses de la maternité!
« Sera bouan coumo tu, moun Paul, disié Cléroun. » « Ooura, li disié Paul, toun pouli chevu bloun#! »
Mais vient l'heure affreuse de l’accouchement... La mère et l'enfant meurent et Paul devient fou.
Ce n’est rien qu'une simple histoire villageoise, mais c’est jus-
tement cela qui convenait à la jeune poésie provençale, et il y a par-ci par-là des vers gracieux, frais. limpides, et parfois comme une promesse, encore bien vague sans doute, des premiers chants de Mirèio.
‘ Le même réalisme rustique se retrouve dans une autre petite œuvre de ce même auteur. C’est la description d’un mariage à la campagne. Il y a de la couleur, de la verve; on voit les bons paysans à la mairie, à l’église, surtout à table; il ÿ a l’aubade au matin, il y a la danse le soir. On fait quatre repas par jour, au détriment du poulailler, du pigeonnier, de la lapinières.
C'est en termes plus sérieux que Casimir Dauphin chante les bois de pins, en termes plus mélancoliques qu’il dit le charme des vieux chemins rendus déserts; — c’est le moment où l’on construit le chemin de fer de Marseille à Nice — par les routes rigides où s'élancent les locomotives...
« Maï per lou couar vivo lei vieils camins#! »
En somme il y avait en ce Dauphin non pas précisément un vrai poète, si l'on ne regarde que l'expression, mais un esprit distingué et intelligent qui eut le sentiment des véritables sujets
que devait traiter la poésie provençale, si d’ailleurs il ne sut pas suffisamment les mettre en œuvre.
32. « Il sera bon comme toi, mon Paul, disait Clairon, — Il aura, lui disait Paul, tes jolis cheveux blonds. »