Leis vieils camins; Marseille, 186r
36. Il faut ranger dans la même catégorie de poètes dialectaux, le docteur Hipp. Laidet, qui traduit Lafontaine; c'est un Marseillais, mais plus littéraire et moins truculent que ses compatriotes, simple traducteur au reste: il est cité avec éloges par Roumanille dans les notes de Li Margarideto et par Mistral dans la note de Mirèio (ch. vr) consacrée aux poètes provençaux.
Aux confins de la Provence : ie Marquis de la Fare-Alais.
Enfin, bien qu'il soit en dehors des limites géographiques de la Provence, parmi ces hobereaux et ces bourgeois attachés à la vieille langue et qui préparent le Félibrige, citons, à titre d'exemple, le marquis de la Fare-Alais.
Gentilhomme de vieille souche, après avoir servi le roi, il ‘revient vieillir au flanc des montagnes natales, ces rudes Cévennes, au langage pittoresque. C’est là que s'élève son château de Laroche; il y était né en pleine Révolution; destiné, comme tous ceux de sa race, à la carrière des armes, il entre à Saint-Cyr, sert le roi pendant les Cent-Jours et au-delà, et, abandonnant le métier militaire, se retire en 1819 dans son pays d'enfance, loin de toute ambition... C’est là que s'écoule désormais sa vie, parmi la société villageoise, maire de son petit bourg de Saint- Martin, puis conseiller municipal d’Alais, recueillant et racontant de savoureuses histoires, laissant à tous le souvenir d’un homme bon, spirituel, de belles manières, sachant et pouvant tout dire... :
Plus encore que le docteur d’Astros ou le marquis de Truchet, il est le représentant dè cette noblesse, qui, restée en contact avec les gens de la terre, sait encore leur inspirer confiance, continue à penser d'accord avec eux dans leur langue et joue dans son pays d'origine son rôle naturel de protection et de direction. Il y a eu plus d’un gentilhomme de cette sorte dans le Félibrige. Pour ces hobereaux, qui savent pourtant à merveille le français, la langue d’oc symbolise le pays avec ses traditions, une sorte d’héritage à défendre, en tout cas un délassement après la vie de société, un attendrissement en exil, une joie après l'exil.
Tel est le marquis de la Fare-Alais®; il tourne le vers français aussi bien que son aïeul, qui fut l'ami de Chaulieu, mais il préfère le Cévenol, qu'il cultive avec amour.
Il l'aime, cette langue d’oc, en toute connaissance de cause. Au ton de sa préface on devine le lecteur de Raynouard et de Fauriel. fl sait que jadis la vieille langue « dominait en reine de la Loire aux Pyrénées », et qu’elle n’a été détrônée que p£r la loi du plus fort, « quand Aix et ‘ioulouse durent subir la centralisation du chef-lieu de ‘l'Ile-de-France ». Il connaît les noms de tous ceux qui ont travaillé à restaurer le vieux langage, Goudouli, Jasmin, Hyacinthe Morel, le docteur. d’Astros, Diouloufet, Aubanel de Nîmes, l'abbé Favre, qu'il invoque comme son modèle et qu'il appelle l'Arioste du dix-huitième siècle. fl connaît le dictionnaire languedocien de l'abbé de Sauvages; luimême avait songé à ce travail, devinant ainsi l'œuvre nécessaire, ce testament linguistique de la langue d’oc que Mistral seul devait écrire... Mais comme il est très intelligent, il ne s’emporte pas ; en déclamations contre le « progrès », qui dit à son pays : « Ton vieux langage est frappé de mort. » Il estime que le. « progrès” a raison », mais il ajoute mélancoliquement :°« Gomment se faire à la dégradation successive d’un vieil ami d'enfance? Comment assister à son agonie, sans chercher à raviver les cendres du foyer éteint? »
C'est dire qu'il n’est pas seulement un amateur; de la langue qu'il écrit il connaît toutes les ressources; il sait distinguer du gallicisme la pure tradition; s’il faut que le patois meure, il veut du moins qu'il meure en beauté : « Je demande, s'écrie-t1l, que
mon vieil ami meure en un jour et tout entier; qu'on lui épar-.
gne l'ilotisme du jargon; qu'on le dispense de ce monstrueux alliage que le normand vainqueur imposa aux Saxons vaincus, après la conquête de Guillaume%; qu’on le sauve de cette dégradante démonétisation que les orgies du Bas-Empire, les pollutions des Barbares et les tabellions du Moyen âge firent subir au classicisme sublime de l’orateur romain. » |
37. Marquis de la Fare-Alais : Las Castagnados, 2° éd.;-Alais, 1851. — V. Fréd: Donnadieu : op. cit.