Mirèio, ch. vr
l'est surtout dans un petit poème où il évoque un voyage en diligence.. Plus que par ses récits fantastiques, ou ses vers attendris et légers sur Alais et le Gardon, plus que par ses poèmes éloquents adressés à Reboul ou à Jasmin, c’est par ce petit poème que le marquis mérite d'être classé comme un vrai poète réaliste...
C'est le simple récit d'un voyage à Nimes dans une vieille patache, avec tous ses épisodes, départ dans la nuit, après l'ingestion d’une bonne « aigo-boulido », bien poivrée, embarquement dans la diligence, vrai chameau à double bosse, avec ses deux compartiments, entre lesquels se trouve un cabriolet aux vitres cassées, adieux, compliments, recommandations, démarrage dans le frisson de l'aube, lever du soleil, rude montée où l'on cause, passage du Gardon salué de jolis vers, déjeuner dans une auberge rustique, arrivée à Nimes...
Mais on ne saurait d’après un sec résumé donnér quelque idée de la verve et du pittoresque de ce morceau. Quelques citations ne pourraient en faire sentir la riche et savoureuse qualité. Tout le charme consiste justement en ce fluide bavardage de méridional en bonne humeur, contant ses aventures de voyage et Encore ce charme est-il en grande partie évaporé, car il y à là une foule d’allusions plaisantes, pittoresques à des personnages du temps, à des mœurs locales, à des paysages de là-bas, que nous, Com: prenons mal, mais que les lecteurs de l'Echo d’Alais, où parut ce récit, durent très vivement apprécier.
C’est en effet, dans ce journal local, que parurent presque toutes les productions du marquis de la Fare. C'est dire assez qu'elles ne sont point l'œuvre d’un esprit qui s’isole dans un rêve de passé, mais qu'elles trouvent un écho vivant dans un public sans doute restreint, mais compétent sur la matière. De la sorte tout gentilhomme qu’il est, il mérite d’être mis au rang des poètes qui ont écrit pour un public populaire, puisqu'il possède, en même temps que le savoir-faire, acquis à l’école des Français, l'accent spécial des montagnes cévenoles. C'est ce qui fait de lui vraiment une manière de poète; en français il n’eut été qu'un habile ver sificateur, mais la langue d’oc lui impose l'expression directe, réaliste des choses, et le fait ainsi peintre de mœurs pittoresques, de paysages vus, d'individus vivants. pr
La meilleure preuve est le succès de ce gros volume de cinq
cent pages, qui, en 1851, en était à sa deuxième édition. Le marquis avait donc touché juste; il avait intéressé ceux au moins pour"lesquels il écrivait,
Que son œuvye ait pénétré bien au-delà, je ne le pense pas. Le souvenir de cet homme d'esprit a été quelquefois invoqué par les premiers Félibres, mais son langage leur rendait difficile l'étude de son art délicat. Sans doute a-t-il été pour eux un nom, un exemple, une autorité analogue à celle du docteur d’Astros. Ces fils de paysans, d'artisans, de petits bourgeois peuvent se dire, vers 1850, entendant parler du Marquis de la Fare-Alais « Voilà donc un homme qui aurait pu briller à Paris, cultiver avec succès, comme son aïeul, la langue, la poésie française et qui ne dédaigne pas d'employer le langage du peuple! » C’est là le rôle du gentilhomme cévenol : il encourage, il légitime par son exemple les tentatives populaires; son nom, plus que son œuvre, est connu en Provence, mais son nom pour les jeunes gens qui vont venir a plus d'importance que son œuvre“.
4o. Mistral m'indique que La Farc-Alais fut en effet pour les jeunes Félibres un grand exemple; d’ailleurs il le cite dans une note du Chant "1 de Mirèio et Roumanille le citait avant lui dans la « Dissertation sur l'orthographe provençale » qui précédait la première édition de Li Margarideto (1847).