CHAPITRE II
Les Réalistes marseillais.
Deux poètes populaires aux bords du Rhône.
Nous trouverons moins de littérature, plus de grossièreté, mais aussi plus de verve et de saveur chez les poètes marseillais ou les réalistes que l’on peut rattacher à leur groupe, tels que Joseph Désanat de Tarascon et Pierre Bonnet de Beaucaire.
Le premier en date comme en influence, c’est Désanat, poète libéral sous la Restauration. C’est d’abord comme chansonnier politique qu'il se présente à nous. Dès 1823 il fait figure, en son pétit cercle, d’un Béranger populaire. C’est d’ailleurs au célèbre chansonnier qu’il dédie son recueil de chansons. « Il veut glaner, dit-il, sur ses traces. » Hélas! on ne saurait mieux définir cette poésie. C’est du Béranger, mais du Béranger de Tarascon, du Béranger en patois. Son inspiration c'est la haine de Villèle, de Polignac, de Charles X, des Jésuites, de l’absolutisme, des « carlistes », la Sainte Alliance des peuples, la Révolution de Juillet, le règne de Louis-Philippe. Ses héros, ce sont le général Foy, le général Sébastiani, Manuel, Lafayette, la liberté, les trois
1. « Lou Troubadour natiounaou vo lou Chantre Tarascounen. Recueil de pouésiou poulitiquou, bachiquou, pastouralou, etc. en vers prouvençaou; Marseille, 1831. »
couleurs, la propagande libérale en Belgique, en Espagne, en Portugal, tels sont les motifs de ses chansons.
Quant à la forme, c’est encore du Béranger, mais sans style et sans esprit, et qui dès lors est la platitude même. Il serait difficile dé citer un couplet bien venu, si ce n'est peut-être celui-ci que reprendra, sans doute inconsciemment, Mistral, et qui ést d'un accent tout à fait méridional :
Anèn plan. — Anèn plan.
S'és pas vuey, sara deman?.
Au reste Désanat n’a pas l'ambition d'écrire une langue, mais un patois; il l'avoue et s’en vante, et cela se sent à son style. Ce n'est pas qu'il soit spécialement grossier. Les Marseillais le sont autrement, mais cette grossièreté même aboutit à un réalisme parfois énergique et brutalement beau, tandis que Désanat reste toujours à mi-chemin de l'effet à produire. On ne voit pas qu'il ait eu de culture classique, ni d'autre part de tempérament vigoureux d'homme du peuple. C’est le petit bourgeois libéral, dont les chansons peut-être ont eu quelque influence politique, mais aucune influence littéraire. Il peut bien chanter par la suite les fêtes de Tarascon, le canal des Alpines, la défaite d’Abd-el-Kader, la victoire. de Mazagran, le retour des cendres de Napoléon, cela le fera chroniqueur en vers, mais non point poète.
C'est bien, en effet, un tempérament de chroniqueur que le sien, et pour donner libre cours à cette fringale d'actualité, comme la brochure ne lui suffit plus, voilà qu’il va fonder, en 184r, un journal, un journal en provençal, et du même coup d’insignifiant il devient très intéressant. Mais nous en parlerons plus loin.
Son concurrent de la rive opposée, Pierre Bonnet de Beaucaire, n'est pas beaucoup plus poète, mais du moins n'est-il
2 € Allons lentement, allons lentement.
; Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain. » Cf. Mistral : Veguen veni, dans Lis Oulivado; Paris, 1912, p. 112. 3. V. pour le détail des publications de Désanat l’ouvrage de Reboul citt dans Ja note bibliographique à la fin de cette étude. |
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pas influencé par la politique parisienne, du moins est-il resté plus local, d’une inspiration plus autochtone. En fait de République, il ne connaît que celle des buveurs « Vive le Dieu du vin, Fi de la politeique », s’écrie-t-il vigoureusement, et fidèle à ce précepte, il chante avec une ‘verve de cafetier, — c’est la profession qu’il avoue — le jus de la vigne, le « cabanon », où l’on va rire, boire, chanter, et s'embrasser le dimanche, les joics du carnaval de Beaucaire, sa ville natale, avec ses fêtes et ses foires, les processions de la Fête-Dieu, les feux de la Saint- Jean, les réjouissances gastronomiques de la Noël, les travaux des champs aussi, la moisson, la vendange, la cueillette des olives. Maïs tous ces sujets qui auraient pu fournir à un vrai poète des détails charmants, des tableaux colorés, n’ont donné à ce rimeur que‘des impressions médiocres de bon vivant, exprimées avec une déplorable facilité à tourner les vers quelconques et rien ne ressort, rien ne vaut la peine d’être cité.
Il y a plus d'originalité dans un poème satirique dirigé, naturellement contre les gens de Tarascon. Beaucaire et Tarascon, réunies à regret par un pont, se sont toujours regardées d’une rive à l’autre du Rhône, avec un œil dénué de bienveillance. Pierre Bonnet suppose une lutte déchaînée entre les deux villes à propos de la Tarasque. Cela est de toute évidence inspiré du « Siège de Caderousse », de l’abbé Favre, que d’ailleurs Bonnet invoque dès son début. Cela veut être extrêmement drôle et ne l’est que très peu, tant on voit que l’auteur se force au comique, n'y arrive point, reste étroit et fastidieux. Parfois une certaine verve burlesque à la Scarron, quand l’auteur nous montre, aux Champs-Elysées, les grands hommes de l'antiquité jouant aux trois sauts, à la marelle, ou dansant des rigodons, un sens de la parodie qui semble indiquer une certaine culture classique, et qui étonne chez ce cafetier. Mais justement on voit par là que ce n’est pas un primitif, qu’il n’a plus la naïveté, et qu'il n’a pas encore l’art et somme toute qu'il n’est, comme tant de rimeurs provençaux de cette époque, sans style et sans orthographe, qu’un médiocre, qu'il faudrait à peine citer, s’il n’était, de par son existence même, un signe de la vitalité du vieux langage.
Il le défendait, ce vieux langage, avec une vigueur, qui reste encore son meilleur titre au souvenir. Non pas qu'il ait eu le
sens de sa noblesse et de sa valeur; bien qu'il ait été un lecteur de Raynouard et de Fauriel, — cela se sent à sa façon d'évoquer le passé glorieux du provençal, — il ne revendique pas les droits de son dialecte en tant que langue; il l'appelle un patois, il le place au-dessus du français, et quand il adresse des vers à Reboul qui écrit en français, il le compare à un chevalier monté sur un beau cheval, tandis qu'il n’est lui, qu’un écuyer, qu'un pauvre Sancho Pança porté par un baudet. Il se défend, comme il dit, d’«enjamber la langue française »; il proclame modestement
Tel brille assez au second rang Qui.souvent au premier s'écrase. À
Mais, tout patois qu'il soit, de ce patois il affirme la vigueur. Il s’écrie avec orgueil :
Parlons le beau patois que nous avons appris marmots, . Quand, comblé des baisers de notre bonne mère,
Ce bel alphabet nous rendait caqueteurs…. ï
Dans une telle pension nous coûtions peu d”’ argent;
Le bon sang maternel était notre régent...5
De
Et c’est avec vigueur qu’il affirme sa vitalité :
Ainsi notre patois, enfant de la nature,
Vivra tant qu’au printemps brillera la verdure. Que le Rhône à la mer portera son bouillon,
Que le soleil viendra nous darder ses rayôns..
Mais de telles déclarations ne suffisent pas; Bonnet n’a ni grammaire, ni orthographe, on le voit assez, et ne fait aucun effort pour acquérir l’une ou l’autre. C’est assez d’avoir mentionné son
A « Taou brie assez oue ségound rèng, C'’oue proumié souvènt s’escagassou.….. »
5. Parlèn lou beou patois qu’aven apres marmot, e Quand clafi de poutoun de nostou bonnou maïré, Aqueou bel alphabet nous rendié caquetaire; Dedin talou pensioun coustavian paou d’argènt, Lou beou sang maternel èrou nosté regent.
existence et sa petite influence locale. Tout au plus, avec dé l’indulgence, pourrait-on voir en lui, avec son poème sur la Tarasque un précurseur de Daudet. Nîmes et Beaucaire ne sont pas loin; peut-être Daudet dans son enfance a-t-il eu sous les yeux cette satire des Tarasconnais. Si le fait était prouvé, ce serait la gloire, la seule gloire de Pierre Bonnetf.
Pierre Bellot. — F. Chaïilan. — G. Bénédit.
Ge sont, nous l'avons dit, les réalistes marseilhais qui sont, avant la venue des poètes d'Avignon, les plus intéressants dans le mouvement provençal; leur verve, leur truculence, leur brutalité même les désignant à l’attention, en un temps surtout où la poésie française procède tout entière de Lamartine. Ils précèdent de trente ans le réalisme français.
Or, parmi les vrais Marseillais, le premier en date, qui fut aussi pendant longtemps le premier en réputation, c’est Pierre Bellot. À lire aujourd'hui ses rimailleries, nous comprenons à peine l’énorme succès qu'il eut, non seulement auprès de son public de petits bourgeois, mais aussi auprès de vrais et bons lettrés. Nous ne pouvons plus lire sans étonnement les préfaces enthousiastes que lui consacrèrent les érudits Augustin Fabre et
6. Principales pH tnee: Recueil de cansouns patoisous per lou carnaval de 1837, 43, 46, 5o, 57. — « La Carlamusou de Pierre Bonnet ou Pouésious patoisous. » — « Pichotou revuou deis saisouns bouqueirenquou », pouésiou patoisos en 4 cants. — « Leis dous rivaous de la tartugou, 1839. — « La Tarasque », pouésiou épi-coumique en 4 chants; Nîmes, 1840. — « Petit abrégé sur la civilisation », poème patois en deux parties, 1843. — « La Vélle de Beaucaire et la Tourré-carrado », 1846, — « Rapport d'un Congrès scientifique » en vers patois, 1847; Beaucaire.
Voir la liste complète dans la Bibliographie de Reboul.
J.-T: Bory, l'historien Mary Lafon, le docte Louis Mérÿ?, non plus que les lettres admiratives de son frère Joseph Méry, de Charles Nodier, de Sainte-Beuve et même de Victor Hugoë. Il est vrai que pour ces trois derniers nous pouvons penser qu'ils étaient bien incapables de comprendre quoi que ce füt au provençal de Bellot. Pour les autres, leurs éloges, on en a la sensation, ne sont point de complaisance. Au reste le succès de Bellot est là pour prouver la sincérité des admirations qu'il souleva; en 1832 on vend à Marseille onze cents exemplaires de son premier volume de vers?, en 1832 sa comédie Moussu Canulo lui vaut une véritable ovation; en 1840 ses œuvres provençales en quatre volumes se tirent à deux mille exemplaires; à la fin de ses jours, pressé par des besoins d'argent, il fit pour y subvenir une réimpression de ses œuvres les plus célèbres; après sa mort, un concours d’épigraphes pour sa tombe ayant été orgauisé, il y eut .g1 concurrents avec 113 pièces; enfin ses biographes nous citent plusieurs traits de sa grande popularité même au sein de la classe illettrée. : RE ee.
Ce sont là des témoignages qu’on ne saurait récuser; au reste quand les poètes d'Avignon organisèrent leurs Congrès d'Arles et d’Aix ils firent un appel plein de respect à ‘Bellot et le jeune Mistral -l’appelait encore « lou grand prèu », le grand prieur, de la poésie provençale.
Malgré tant de témoignages, malgré les suggestions bien naturelles du patriotisme local, il faut oser l'avouer : Bellot n’a point de valeur littéraire. Sans doute un philologue peut trouver dans son œuvre les éléments d’une étude intéressante sur le dialecte marseillais dans la première moitié du dix-neuvième siècle, ‘car Bellot sait admirablement sa langue, mais l'artiste ne saurait trouver son compte à la lecture de ses œuvres. Je ne dis pas le poète, car ce serait vanité que de chercher dans les vers de Bellot la moindre évocation poétique, mais dans le rire même, dans le
7. Aug. Fabre : Préface à Les Veillées provençales; Marseille, 1852. — s.-T. Bory* : Préface aux Dernièros béluguos pouétiquos; Marseille, 1853. — Mary Lafon : Préface à Lou Galegeaïre; Marseille, 1855.