‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 76 sur 182 · WEST NUE 7 FR · texte numérisé non relu

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pre et l'on n’a que le premier volume de ses Veillées Proven:çales.

En vain notre infortuné poète essaya-t-il de lancer un journal provençal Lou descaladairé, où il se proposait de tourner en ridicule les excès révolutionnaires: le journal resta sans abonnés et - n'eut qu'un seul numéro; en 1851 Bellot veut faire représenter à Marseille une pastorale; on l’interdit; il est obligé de se faire jouer à Toulon.

Enfin c'est dans sa famille une terrible série de deuils; il perd successivement, en quelques mois, ses deux petits-fils, son fils, sa fille et sa belle-fille; il reste le seul soutien de trois petites filles; il est obligé de vendre sa chère bastide, et à soixante-dix ans, il publie, pour faire de l'argent, ses Dernièros beluguos pouétiquos (1853). Deux ans après il va rejoindre ses chers disparus, au milieu de tous les regrets de tous les poètes provençaux.

Tel fut cet honnête homme, qui paraît avoir eu toutes les qualités familiales, de plus le vrai sentiment d’une certaine litiérature provençale, mais auquel a manqué trop souvent le don de l'expression et du vers. ;

Il n’y aurait aucun intérêt à donner le détail de ses œuvres, non plus qu’à rechercher l’évolution de sa manière. Dès son. premier conte elle est toute formée et ne se perfectionne pas; il écrit spontanément, et tantôt cette spontanéité lui réussit, mais c'estrarement, tantôt et le plus souvent, elle dégénère en oiseuse facilité. On trouve dans ses œuvres ce qu'on retrouve chez la plupart des troubaires, ses contemporains ou ses successeurs la fable, le conte amusant et souvent grossier, des histoires de chasse ou de sacristie le plus souvent, un certain nombre de pièces de circonstance, quelques compliments en vers, des dialogues, des épîtres à des poètes amis, enfin un essai de théâtre comique.

Ses épîtres, bien que leur valeur littéraire soit nulle, offrent quelque intérêt, d’abord parce qu’elles témoignent de la popula- rité de Bellot, car ce sont généralement des réponses à des saluts

de poètes plus jeunes, ensuite et surtout parce que nous y trouvons un certain sentiment de la renaissance provençale, qu'il importe de signaler. |

Dans la préface que Louis Méry écrivait pour l'édition de 1841

il disait : « M. Bellot a puisé à pleines mains dans cette abondante mine de mots à effet, riches d’onomatopée, que les Provençaux ont pénétré de leur joie, de leur colère, de leur raillerie. Il leur a donné dans ses vers des places qui en étendent la portée tant elles sont bien choisies, Peintre spirituel, gracieux, incisif, mordant, ‘il a fait de la plupart de ses pièces des drames où le patois déploie toutes ses richesses, où nos mœurs sont accusées avec une vérité et un relief surprenant. C’est ce qui explique la renommée dont il jouit dans ce pays fier, à juste titre, de sa langue. Et notre pays a raison d’être resté fidèle à cette langue qui trâduit si bien nos pensées et nos sentiments. Le patois a tous les caractères d’un idiome méridional; d’origine plutôt plébéienne qu'’aristocratique, nullement poli par une cour raffinée, il ignore ces circonvolutions de phrases, dans lesquelles la. pensée s'égare souvent, afin de ne découvrir que la moitié de ce qu’elle veut dire; notre patois est franc, brusque, hautain. Inhabile peut-être à rendre certains sentiments élevés, certaines idées d’une métaphysique quintessenciée, il est avant tout propre à exprimer les sarcasmes et les ridicules populaires. »

C'était proprement définir l'idéal du réalisme Marseillais. Mais cet idéal devait être atteint par Gelu, non par Bellot.

Toutefois Bellot revendiquait avec autant d’audace les droits du provençal; il rappelait, comme on l’a fait tant de fois depuis, que Dante avait failli écrire en provençal sa Divine Comédie, il déclarait avec fierté :

Tant que dins la naturo L’aoura d’aoubres, de fruits, de valats, de verduro, De pastres, de troupeous, de valouns et de flours Lou lengagi de Gros si parlara toujours... 11

Le langage de Gros!... Gros est en effet pour Bellot le modèle par excellence, et de fait ce Toussaint Gros, auteur de poésies faciles et légères dont le seul mérite fut sans doute de maintenir

11. « Tant que dans la nature — Il y aura des arbres, des fruits, des tor-

rents, des verdures — Des pâtres, des troupeaux, des vallons et des fleurs — Le langage de Gros se parlera toujours... »

au milieu du dix-huitième siècle la tradition provençale, était le maître naturel de notre versificateur nonchalant; il ne semble pas qu'en ce genre il ait eu jamais d’autres maîtres.

Mais il a eu des amis nombreux; ses rapports avec Désanat sont spécialement intéressants; quand celui-ci fonde son journal provençal, Lou Bouiabaisso, il fait appel à tous les poètes de la langue provençale, mais avant tous à Pierre Bellot. Bellot tarde longtemps à répondre, il est à la campagne et paresse: Enfin ül prend nonchalament la plume et répond par des compliments hyperboliques, où il voue son correspondant à l'immortalité. Ensuite il critique le projet de Désanat; il n'a pas confiance dans le succès; ce journal ne se vendra pas; il n’y a point d'esprit national en Provence, on n’y lit plus les vers patois; une telle publication ne fera pas ses frais et travailler pour la gloire est une sottise; enfin on ne saurait promettre des vers à jour fixe.

Bref Bellot refuse son concours, et dans sa réponse, à côté de considérations très justes, apparaît son esprit pratique, prosaïque, qui n’embellit la réalité d'aucun espoir patriotique, et aussi le manque de foi, le défaut de camaraderie, la paresse native qui ont rendu les poètes marseillais impuissants à former un groupe, à donner une importance littéraire à un mouvement qui cependant avait commencé chez eux. Les Marseillais ont l'esprit vif, initiateur, ils donnent l'élan premiér, mais ils manquent absolument de discipline, et il faut que ce soient les Rhodaniens qui s'emparent de leurs idées pour leur donner de la cohésion et de l'ampleur.

Ce n’est pas Bellot qui s’écriera : « Car cantan que per vautre, o pastre et gent di mas. » Quand son ami Albert Maurin va tenter fortune à Paris, il le félicite de sa décision.

Mangearas coum’ un pair, vendra teis manuscrits. À Marsilho un poueto a toujours la fringale... 1?

Il y a loin de ces vues pratiques au cri du vieux Reboul : « Mistral, souviens-toi qu'à Paris les escaliers sont de verre. »

19. « Tu mangeras comme un pair, tu vendras tes manuscrits... — A Marseille un poète a toujours la fringale... »

Bellot est un petit rentier pour qui la poésie n’est point une mission ni un sacerdoce, mais un passe-temps, ne pouvant être un métier.

Ce qu'il y a peut-être de plus intéressant chez lui, c'est sa tentative de théâtre provençal. IL n’est pas le seul en Provence à s'y être essayé. Les Toulonnais tels que l'abbé Thobert!#, Eusèbe Reymonenq#, Louis Pélabon#, Mathieu Bénoni 185 ont; donné de r800 à 1850 quelques comédies sans grande valeur au reste; à Arles Michel de Truchet donne deux vaudevilles!7. A Marseille même dès le début du siècle un nommé Carvin s'était exercé en ce genre avec quelque succès populaire; on à de lui un « Mesté Barna'8 », plaisante figure de marchand de vin, encadré d’un cordonnier, d’un balayeur, qui se plaint de la rareté des matières, et d’une Misé qui, croyant être distinguée,

13. L'abbé Thobert est l’auteur de : Meste Mauchuan ou le Jugement de l’âne, comédie en un acte et en vers provençaux, par un amateur; à Marseille, Terrasson, imprimeur, an XII, 1804, ét de : Cristoou et Fresquièro ou la Queue de l’âne arrachée, comédie en un acte et en vers; à Marseille, Terrasson, 1825; deux histoires de tribunal, où des paysans ignorants et cupides se débattent contre des adversaires qui parlent un mauvais français, alors qu'ils s’expriment en excellent provençal, le tout sans aucune valeur littéraire.

14. Éusèbe Reymonenq, est l’auteur de Lou Procurour Enganat, comédie en deux actes et en vers provençaux; Marseille, 1851; comédie de mœurs judiciaires, sans aucune valeur littéraire. V. sur Reymonenq, chap. précédent. *

15. Louis Pélabon (v. II° partie, ch. n) est l’auteur de : Margaou et Canoro, 1836; scène judiciaire, dispute sur le fait d’un cochon tué par le coup de pied d'un âne; Margaou parle de son cochon en termes attendris de paysan, il parle en provençal, Canoro, demi-bourgeois en un français lamentable, le juge en français. Il y a dans le tour une certaine verve populaire. — Tranchet et Cristino, 1835; histoire d'un cordonnier veuf qui se marie avec la fille d’un calfat de Toulon; sans intérêt littéraire et pittoresque. — Vitor et Madaleno, 1837; histoire banale d’un père qui veut marier sa fille à un barbon alors qu'elle aime un jeune homme; enfin le barbon renonce, craignant les suites. Le mariage des jeunes gens se fait.

16. Mathieu Bénoni donne en 1833 à Toulon : Patroun Praire vo lou Pescadou Tourounen. Le Patron Praire a une fille Juliette, aimée par un jeune orphelin sans fortune, Michel; Praire ne veut pas du mariage, espérant mieux pour sa fille. Maïs un oncle de Michel arrive d'Orient et lui donne une riche dot; tout finit par un mariage et par des chansons. Seule la figure du vieux piloté a quelque relief. La langue est très dure.

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