‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 80 sur 182 · Joseph Méry : Marseille et les Marseillais, p. 7x · texte numérisé non relu

Joseph Méry : Marseille et les Marseillais, p. 7x

qu'il se montre sur nos promenades où la vue d’un habit le crispe et l’exaspère. Le Nerf déteste cordialement tout homme vêtu d’un habit; il le bafoue, le raille, s’'embusque pour le surprendre en flagrant délit d'un amour de Nerfe, et s’il peut le provoquer sans courir un trop grand danger, il le fait avec une brutalité d'expressions et de manières extraordinaires®. »

Tel est le type que Bénédit prétend faire vivre dans son œuvre. Cette pochade qui s'intitule « La Police correctionaelle » à l'accent même d'une farce du Moyen âge ou de Molière, elle annonce lés tribunaux comiques de notre littérature moderne, les Moineau et les Courteline. Il est très remarquable, comme le disait Louis Méry, qu’au moment où l'oncle, lamoureux, le général, le neveu, le colonel et le médecin triomphaient par les soins de Scribe sur tous les théâtres de Paris, on ait pu voir, loin de Paris, dans une autre langue, une autre civilisation, cet essai de théâtre réaliste, théâtre qui ne pourra se développer en France que quelque cinquante ans plus tard.

Théâtre réaliste en effet, puisque Bénédit écrit cette saynète au sortir d’une séance de police correctionnelle, où comparais-

saient, cinglés par la verve. du président de Laboulie, quelques-

uns des plus beaux échantillons du genré nervi. C'était d'un seul côup arriver à la plus féconde méthode littéraire, celle de l'observation directe, au procédé des naturalistes français.

Et voici cette petite œuvre : comme toile de fond, évoquée par-ci par-là à larges coups, la ville d’alors, Marseille aux rues fangeuses, aux odeurs fortes avec son Cours plein de fleurs et de poussière, sa place Royale où chante une fontaine, le passage de « la barrique municipale et l'odeur « efñnbaumée » du port ».

Que toumbo nuech et jour lei mousco à la voulados

Comme protagoniste Chichois, le roi des nervis, escorté de ses amis, comme acteurs, les victimes des nervis, fumantes d’indignation devant le cynisme tranquille et goguenard des accusés.

Ces nervis en effet ont été arrêtés pour avoir joué plusieurs

29. Chichois, préface. - 30. « Qui tue nuit et jour les mouches à la volée. »

tours de leur façon; ils ont poussé sournoisement vers la mer les poutres d’un chantier de construction, et comme, survenant au bruit, le propriétaire voulait les en empêcher, ils lui ont administré une velée de coups de poing et de coups de pied. Ils ont insulté la fille d’une véndeuse du Cours, et ont démoli la bicoque d’un maître d'armes, ils ont plus qu'à moitié empalé un Turc, ils ont fait un excellent repas. au restaurant de la Réserve, ont filé lestement au moment de l'addition, en se jetant dans une barque et, comme le propriétaire faisait mine de les poursuivre, ils l’ont jeté dans l'eau; ils ont cassé une dent au tenancier d’un bar avec lequel ils étaient en dispute, bref toutes les sortes de mauvais tours que peuvent jouer aux citoyens paisibles des rôdeurs de leur espèce, qui ne sont pas du gibier de cours d'assises, n’allant point jusqu'au crime ou jusqu'au vol qualifié, mais prêts tout de même à toutes les contraventions.

Or ce qui est drôle en tout cela, c’est l’insolence paisible de ces nervis, le cynisme goguenard avec lequel ils bravent le président, cynisme où il entre de la jovialité marseillaise et quelque subtilité assez hellénique; les poutres qu'on les accuse d'avoir poussé à l'eau glissaient toutes seules et c'étaient eux justement qui étaient occupés à les retenir; s'ils ont détruit la bicoque du maître d'armes, c'était pour l'empêcher d’être la proie d’un feu de cheminée, qu'ils s’efforçaient d’éteindre; ce Turc qu'ils ont empalé, c'était un ivrogne et un flibustier; ce dîner, ils l’auraient payé dans la semaine; cette dent qu'ils ont cassée au cafetier, c'était une dent qui bougeait.

Mais ce qu’il y a de drôle aussi et surtout, ce sont les victimes de ces mauvais garnements. Sauf le maître d'armes, Achille Levaillant, ‘assez conventionnel, assez « vaudeville » et qui s'exprime en français, ce sont des types d’une parfaite vérité. C'est le patron du chantier de construction, Mesté Ramaïgo, bon Marseillais au parler salé, qui se lance en de continuelles digressions et qui raconte et mime toute la scène avec une abondance de paroles et une fureur de gestes, qui tout de suite le dénoncent comme un véritable indigène. C’est la vendeuse du Cours, Rose Poussel, dont on a insulté la fille; elle arrive avec un « mal au cœur » qui la trousse et la fait trembler devant le tribunal,

puis, rassurée peu à peu, assez vite d’ailleurs, elle se lance dans un récit dramatique des HiCenances que sa fille dut subir. On a pris le cassis qu’elle avait à la bouche, on l’a traitée de « vieio sartan », on lui a d’un seul coup écrasé dix- -sept melons, elle est restée de « du gros effroi »; sa fille a reçu un coup - qui, si elle pouvait le faire voir, est noir comme un « marespravan ». C'est enfin le Turc, tout à fait bien à sa place en cette ville qui se fait appeler la porte de l'Orient: il baragouine un italien provençalisé, il arrive, plié en deux, à la suife de l'opération un peu rude qu'il a dû subir, il a l'air échappé d’un ballet du Bourgeois gentilhomme.

Et toute la scène est filée avec une verve entraînante. Les personnages se succèdent et s’agitent. Il n’y a point d’ennui ni de lourdeur. Il y avait là le début et le modèle d'excellentes comédies locales. |

Malheureusement par la suite Bénédit fut moins heureux. Il voulut exploiter le sujet qui lui avait réussi et l’affaiblit plus qu'il ne le développa. De plus il sacrifia aux tendances, moralisatrices et sociales qui dominaient alors la littérature française et la détournaient de son rôle esthétique. Il voulut montrer Chichois converti, Chichois au Conservatoire, Chichois devenant première basse de l'Opéra de Paris, où il est acclamé, Chichois, fortune faite, retournant à Marseille, épousant la jeune fille qu'il a bousculée. achetant une propriété aux environs de Marseille, et finissant maire de son petit pays.

Et ce serait vraiment du Scribe, si ce n'était qu'elle rend encore un certain accent de vérité, cette odyssée du Marseillais arrivant à Paris, les mains dans ses poches, le conquérant par son coup de gueule, devenant le chanteur méridional qui reste bon garçon dans ses triomphes et rêve d’une villa aux portes de Marseille, où finir ses jours en fumant sa pipe, en parlant provençal, ventre déboutonné, avec de vieux amis.

Le tout est écrit dans une langue vigoureuse, qui ignore les fausses pudeurs, et pour qui tous les mots sont bons, pourvu qu'ils disent ce que l’auteur veut dire. Bénédit ne se vante pas d'écrire une langue qui a été parlée par des rois et des empereurs; il tient en médiocre estime la poésie des Troubadours. S'il use de ce dialecte, contre lequel il a nourri longtemps les

préjugés de la plupart des bourgeois provençaux à cette époque, c'est qu'il en a senti la force réaliste et brutale, c’est qu'il a compris que pour la peinture de certains types marseillais seule valait la langue marseillaise. Avec de telles idées il ne se soucie point de correction linguistique et d'orthographe étymologique. Ecrire comme l’on prononce, telle est sa règle; il se moque de ceux qui orthographient amar quand il écrit ama. De la sorte il prépare l'œuvre des poètes d'Avignon, tout en restant très éloigné d’eux par son inspiration et sa conception de la poésie provençale.

IIT..

Victor Gelu.

Le plus intéressant, à vrai dire, le seul poète qu’ait donné le vieux Marseille, ce fut Victor Gelu, mais celui-là, sinon par l'ampleur, au moins par l'intensité de son œuvre, peut vraiment faire figure de grand poèteÿt. |

Il nous apparaît tout de suite, comme une sorte de Rousseau provençal, très peuple, très intelligent, très sensible, un peu philosophe, errant et misanthrope.

Son père était boulanger à Marseille, du côté de la porte d'Aix, en plein quartier populaire; là passent les lourdes charrettes, escortées par des rouliers aux jurons expressifs, au verbe sonore: là vivent encore des chiffonniers, des fripiers, des cordonniers, mais si ce quartier est resté pittoresque, malgré Je percement de rues nouvelles, on peut se représenter ce qu'il -pouvait être au début du dix-neuvième siècle. C'était tout près du Cours un des centres les plus actifs et des plus colorés de Marseille. Le père Gelu, qui avait passé dix ans en Espagne

31. V. Paul Risson : La vie et l’œuvre de Gelu; Avignon, 1901. — Fernand Hauser : Victor Gelu et son œuvre; Marseille, 18gr. — J.-B. Astier : Victor Gelu intime; Aix, Niel, 1907. — P. Mariéton : Revue Félibréenne, avril 1885

et octobre 1891.

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employé à la paneterie royale — son fils aura ‘ce goût des voyages — était un brave homme, très doux et très charitable, qui recueillait et soignait les pauvres. Lui-même était à son aise. Après avoir laissé polissonner dans le quartier le jeune Victor — qui s'initie avec les gamins de son âge au pur dialecte de Marseille, — il le met aux études, et à ses dix ans (1816) l'envoie aux Frères Gris d'Aix. C'était une pension très rude, dont on menaça longtemps les enfants désobéissants dans toute la région. Le petit Gelu, déjà très indépendant, ne put se plier à la discipline; après avoir souffert dix-huit mois, il s’évada, revint chez ses parents. On le mit alors au Séminaire de Marseille, où il fit jusqu'en rhétorique d’excellentes études classiques, couronnées par le prix de vers français.

Le père Gelu, un vieux boutiquier. prudent, ne se laissa point enivrer par ses succès et rappela près du four le jeune lauréat, qui dut mettre la main à la pâte. Mais en 1827, à la mort du père Gelu, c’est la ruine de la boutique; Victor travaille comme garçon boulanger chez son beau-frère, puis essaie de s'établir à son compte, perd de l'argent, ferme boutique et quitte Marseille à sa majorité,

C’est alors que commence pour lui une vie errante, qui rappelle tout à fait celle du jeune Génevois, que nous évoquions tout à l'heure. Il passe, cherchant sa vie, à Toulouse, à Bordeaux, à Paris, à Antibes, où il fait un instant partie avec sa maîtresse d’une troupe de comédiens, — il déclamera ses chansons admirablement, — à Toulon, où il cherche à s’embarquer en qualité de commis aux vivres sur la flotte de l’amiral Duperré, qui pert pour Alger, à Lyon, en 1830, où il est clerc d’avoué, à Genève, où, frappé lui-même par une similitude d'existence qui n'est pas pour lui déplaire, il évoque le souvenir de Rousseau, errant comme lui, « ce rêveur, ce fou, ce vagabond, ce mendiant de génie, dont la plume toute seule a bouleversé le monde® ». Enfin, en 1835, le voici de retour à Marseille, où il est courtier en immeubles, puis clerc d'avoué, où il compose

et chante ses premières chansons, qui lui font une petite popu-

larité. En 1840 il donne une première édition de ses « Chansons

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