Marseille et les Marseillais, pp. 69 et
et c’est avec une horrible curiosité, une douloureuse volupté d'artiste qu’il se penche sur la plèbe marseillaise. En même temps comment écouterait-il sans frémir le cri de la misère, lui qui fut toute sa vie à la poursuite, sans les atteindre, du bonheur et de la fortune? La plainte des pauvres gens, des plus vils .et des plus gueux, éveille en lui une sympathie, qui n'est pas seulement littéraire, mais très humaine et très vivante, Ce ne sont ‘pas précisément ses compagnons de misère qu'il met en scène, car il n’est jamais descendu aussi bas que ses héros, mais ïl a glissé au bord du gouffre, où, saisi de vertige, il les a vus s'agiter et blasphémer.
Et de la sorte, comme ses compatriotes, mais avec plus de force et d’audace, il a été réaliste, en un temps où toute la poésie française a été idéaliste. Il à écrit dès 1840 une chanson des gueux, plus vigoureuse que celles qui furent tentées depuis. À ce réalisme il était obligé de par la langue même quil employait, comme d’ailleurs son dessein de peindre certains types impliquait cette langue même. « Les dégoûts, dit-k. les ennuis, les cœurs usés et blasés, la mélancolie, la mignardise, les soupirs, les élancements, les passions volcaniques, les descriptions coloriées au vert et au bleu, tout enfin ce qui compose le langage littéraire de notre époque, tout cela, dis-je, personnifié différemment ef rendu en vers provençaux ne Pour être qu'une mascarade inqualifiable #.
Il ÿy a pour lui un rapport exact, impossible à briser, entre le peuple et sa langue, ou plutôt son patois. Peindre le peuple exige l'emploi de ce patois comme employer ce patois exige que lon se borne à peindre le peuple. Ce n'est point par orgueil national qu'il emploie le provençal, c’est par souci d'artiste, parce que les héros qu'il a choisis ne peuvent s'exprimer que de cette façon. « Mes héros, dira-t-il, sont Marseillais avant tout. Ils ne pensent pas en français pour s'exprimer en provençal. Ils parlent le patois de Marseille et non la langue, si langue il y a, telle qu'elle doit s’écrire. Leur dialecte est celui des rues, des quais et des halles. Il n’a rien à démêler ni avec le dictionnaire de l’Académie, ni avec la grammaire provençale... Si, en