Chansons. Avertissement
dépit des” puristes, j'ai, dans plusieurs passages de mes compositions, sauté à pieds joints sur toutes les règles de là grammaire, de la prosodie et de l'orthographe provençale, c’est que l'étude m'a appris que tel terme, telle phrase de l’idiome local, écrits suivant la règle, perdaient la moitié de leur valeur ou ne
signifiaient plus rien“. »
Au reste, il se moque de toute règle, et de cette grammaire provençale, qui doit être une « introuvable rareté biographique », et s'il est dès 1840 aussi sarcastique envers des réformateurs, encore bien timides et singulièrement peu puristes (nous le-savons), que sera-ce, quelques années plus tard, envers les
Félibres? Nous verrons ses indignations.
Ainsi donc il ne fait pas exprès d'écrire en provençal; il écrit presque malgré lui... Et même, écrit-il non, mais plutôt, tout d’abord, il chante. Le goût des Marseillais pour la chanson a toujours été très vif. C’est le dimanche, au cabanon, qu'on se livre à ce plaisir. « Après le dîner, dit Méry“t le portefaix-sollicité par ses amis, chante un air de grand opéra. Il possède toujours-une voix de basse, comme l’Alcide à bord du navire Argo. Le répertoire est varié, Le public de la bastide n'a que l’embarras du choix... Presque tous les portefaix appartiennent à à des sociétés chorales.. »
Un ouvrier, eabre de cet Athénée dont nous avons parlé, nous témoigne encore de ce goût.
« De tout temps Marseille avait possédé des réunions chantantes. C'était là son plus grand plaisir... Ce fut sous la Restauration que ces réunions eurent le plus de vogue. Elles faisaient retentir leurs chœurs joyeux depuis neuf Heures du soir jusqu'au moment où le sommeil les invitait poliment à se retirer“. » Et l’auteur affirme même, que malgré les sentiments très royalistes du peuple marseillais et sa haine de l'Empereur, les chansons de Béranger, à cause de leur seule verve, exeitaient le plus vif enthousiasme.
ho. Chansons. Avertissement, 18/0.
hr. Op. cit. ;
42. Fr. Mazuy : « Essai historique sur les mœurs et coutumes de Marseille au dix-neuvième siècle »; Marseille, p. 78. V..sur Mazuy, Il partie, ch. ur.
Cette gloire française de Béranger donnait à la chanson son auréole littéraire, Nous avons vu comme Désanat tenta de les imiter. Désanat fut un des rares amis de Gelu. Ce n’est point à dire que Gelu doive nous apparaître comme un disciple de Béranger, mais cet amour des Marseillais pour la chanson et cette vogue de la chanson sous la Restauration et la monarchie de Juillet nous expliquent assez que Gelu, pris du désir de peindre le peuple de Marseille, ait choisi la chanson comme forme littéraire. :
Mais il a sa façon de la traiter, et cette façon est dramatique, bien plus que lyrique. Dramatique en ce sens que le plus souvent, ce n’est pas l’auteur qui parle en son nom, qui raille ou critique, c'est tel homme du peuple, un chiffonnier, un portefaix, un ouvrier qui prend la parole et qui se peint lui-même par ce qu'il exprime en même temps qu'il marque ceux qu'il déteste. De plus ces chansons sont composées comme de petits drames, faites pour porter d’un seul coup sur l’auditeur, pour l'empoigner, pour le soulever. Et de fait elles y réussissent, surtout quand c’est Gelu qui les chante.
Il fallait, paraît-il, entendre « rugir la bête ». Cela était terrible, une rafale de mistral. Un jour devant des ouvriers du port, il clama son chant de « Vieio guerro »; à la fin de la chanson tous sortirent leurs couteaux et les brandirent en hurlant : « Où sont-ils les Anglais, brigands de Dieu? »
Un autre jour#, Jasmin venu à Marseille, lui entendant déclamer « l’'Abuglo » et « Maltro » se lève, Fembrasse et lui dit : x M. Gelu, je ne savais pas que j'étais un grand poète, vous venez de me le montrer. » Quand en 1852, au Roumavägi d'Arles, il se lève au milieu des gens d'Avignon, aimables et zézayants, on crut voir l'entrée de la foudre. « Voici que tout à coup, dira Mistral trente-trois ans plus tard“, d’un coin de la table se dressa devant nous un homme pouvant avoir cinquante ans, un brun solide et aux larges épaules. Sans plus de façons il quitta son paletot, déboutonna son poitrail, retroussa jusqu'aux coudes ses manches de chemise, et levant ses bras nus,