En février 1848. V. IV® partie, ch
h4. NV. Gelu, éd. de 1886. Préface.
ses deux bras athlétiques, pour imposer silence, il commença de chanter. »
Etait-ce là du cabotinage? Je ne le pense pas. I1 fallait qu’il redevint peuple, la poitrine ouverte et les bras nus pour exprimer avec fougue, avec vérité l’âme populaire, et ce jour-là il devait dire le chant du lazzarone.
« [Il nous chanta Fainéant et Gourmand, mais avec une vigueur, une fougue, une furie impossible à retracer. Avec sa voix d’airain, éclatante parfois comme la foudre, avec sa mine fière, avec son geste rude, avec son naturel parfait d'homme du peuple, il fut beau, il fut superbe, et nous battimes des mains à nous disloquer les poings. »
Aujourd’hui tout cela est refoidi; on est contraint de deviner à travers ces chansons le terrible accent de l’homme, qui souleva l'enthousiasme des jeunes poètes provençaux. Mais on sent que ses œuvres ont été faites pour la déclamation; en elles tout est action, tout est vie et tout porte; il y.a cette verve dramatique, si fréquente chez les écrivains du Midi, un Bénédit, un Aubanel, un Sardou, un Rostand; c’est du même esprit net, prompt, précis, pratique; mais à côté de lui tous sont des bourgeois : lui seul est peuple.
Il est le peintre exact et fougueux de la population marseillaise; là où Bellot et Chaïlan ne sont que vulgaires, où Bénédit n'est que drôle, il est, lui, féroce et canaille avec une superbe violence. Il ÿ a dans ses courts poèmes toute la misère débraillée, toute la grossièreté haineuse ou placide, toute la verve sale des ouvriers des ports, des bohêmes vautrés au soleil, des savetiers, des crocheteurs, des charretiers, et aussi le cynisme des parvenus, qui, à la faveur des Révolutions, se haussent des ruisseaux aux maisons de banque.
D'un trait juste et profond, avec une sorte de génie pleinement original, il a dessiné quelques types inoubliables.
Voici le lazzarone des quais, le fainéant et le gourmand, dont tout l'idéal est la bombance et le sommeil, qui, sans le sou, un soir de Noël, vend trois chemises pour 4 fr. 5o, de quoi se payer un chapon, quitte à grelotter le lendemain, souhaitant la République, pour avoir tout l’an sans travailler, « bon lit, bon vin, bon fricot, bon pain blanc », moyennant quoi il sera « le
premier des ruffians de la Sainte... » Voici « Vingt et un cent francs », le crocheteur Nicou, qui vient de gagner à la loterie 2.100 francs, et les dépense en quelques jours, à force « de se gonfler les tripes », « nageant dans des puits de fricot, se passant des poulets par le groin », se payant les plus beaux habits et les plus belles femmes de Marseille et la bombance finie, retourne à ses crochets. Voici la « Boueno Voio » le franc voyou, qui a des toiles d'araignées le long de sa scie, boit à même les « dame-jeannes » et se laisse aller droit à la misère, par inertie, parce qu'il fait bon de ne rien faire au soleil. Voici le gueux, plein de désirs, qui rêve du pays des Turcs, parce qu'on lui à dit qu'un homme possédait à lui tout seul vingt femmes, alors qu’il est réduit aux revendeuses, aux chambrières, aux cigarières, aux maritornes, aux « chevaux de bois ». Ceux-là sont tragi-comiques, mais surtout comiques, et moitié comiques comme eux, avec plus d’âpreté déjà, — car on y sent la plainte du passé, — les vieux Marseillais qui gémissent sur tous les changements par lesquels on essaie d’accommoder leur ville à l'existence moderne. Le Marseille de Gelu, c'est celui que l’on voit encore aujourd'hui dans les vieux quartiers, les maisons basses et sordides, les longues rues étroites, les quais, la porte d'Aix où dorment au soleil les nervis, les Halles pleines des cris des poissonnières, la fontaine Marronne avec l'échoppe de l'écrivain public, le Cours, centre grouillant de la ville. Or ce Marseille-là, on le bouleverse. On éventre les rues pour y placer les conduites à gaz; on arrache les arbres du Cours; à la place des belles bastides on élève des usines dans les faubourgs; on a gâté la baie des Aygalades, le yallon d'Arenc, où retentissaient les rires des jeunes ouvrières, « fiho pas tant fiho », demi-vierges de 18/40, et le Fada, à droite du Prado, plein de guinguettes qui ne désemplissaient pas du samedi soir au mardi matin, la route de Toulon ou la route d'Aix avec les auberges retentissantes du fracas des charrettes et des chansons des rouliers. | Or de tout cela les vieux Marseillais sont indignés. Voici le pêcheur, furieux contre le gaz, « putan d'agazo », qui empoisonne la mer et donne au poisson un goût détestable, n’atten- . dant que « le tremblement » — la révolution — pour donner à
ceux qui l'ont importé un « fier clystère » avec les tuyaux où le gaz chemine. Voici les petits mitrons du Cours, où l’on a coupé les arbres, et qui, dans leur rage de n'avoir plus d'ombre où venir se rafraîchir au sortir de la boutique et du four, invoquent eux aussi la « Sainte », qui les vengera des bourgeois.
Voici la vieille « partisane », à qui l’on à imposé le myria-
gramme, — le mirorame dit-elle. — et qui voit déjà la terre s'engloutir et Dieu rejeter le monde, parce qu'on a changé sa vieille coutume, « Ils nous ont collé le myriagramme, Jésus! Maria! Pauvre Mion! » Voici enfin le voiturier, outré de ce qu'un règlement municipal l’oblige à tenir proprement sa voiture, ses Chevaux et lui-même, à ne plus chiquer, à ne plus jurer, à ne plus quémander l’étrenne. Tout règlement, tout joug paraît odieux à cette race libre et forte en gueule. En même temps elle se sent obscurément, masse inintelligente, opprimée, bornée, à la merci des changements. Le vieux « Patience », qui, trente-sept ans durant, a empilé des mottes de tan, ruiné par le coke, sans travail, sans argent, maudissant les Lyonnais et les Parisiens, ira mourir à la Charité. La misère que l’on connaît de père en fils est plus supportable que celle qui fond brusquement sur le pauvre diable, ignorant d’où vient le mal, et
de là cette haine des nouveautés industrielles, ce qui n'empêche
pas le désir d’un bouleversement social, qui mettra en haut ceux qui sont en bas. |
Ce bouleversement, ce « tremblement » le règne de la « Sainte », comme ils l’invoquent avec ferveur, tous ces gueux dont c’est le seul espoir. C’est Martel, le cureur de puits, à la
peau noire, à la main rude, bâtard comme son père, ramasseur
de crottins à sept ans, vivant dans la fange, faisant l'amour à coups de poings, en attendant le moment du grand pêle-mêle, où l’on pourra culbuter « les Madames »., C’est le fraudeur que l'octroi a pincé, a ruiné et qui jure de voir la fin des gabelous. C’est, précoce précurseur des antimilitaristes, Dogue, le gardien de ville, que la misère a réduit à « prendre les uniformes », qui, malgré lui, tandis qu'un sang de révolutionnaire court en ses veines, est le défenseur de l'autorité, le protecteur des riches qui le méprisent et rêve de mettre au service de gueux, ses frères, le « sabre de la loi », et c’est aussi âpre, aussi anti-
militariste, la femme du peuple, la veuve Mégi, dont le fils part pour la Crimée, sur un vapeur, que fouettera la Tramontane par les noires nuits de février, pour aller donner au boulet, « ses arêtes, sa chair et sa graisse » ou, pour crever prisonnier des Russes,’ dans la neige, sous les coups de fouet, tout cela pour faire « la courte échelle aux gens huppés ». Elle ignore le patriotisme, cette terrible mère : « Pour moi, criet-elle, pour moi la France, c’est mon enfant. »
Et par dessus cette foule de gueux parfois s'élève quelque gredin qui réussit; c’est par exemple ce Démoni, qui a rendu mère une fille, l’a lâchée, puis, fraudant sur le blé, ruinant son patron, foulant aux pieds ses amis, ses parents, arrive à la fortune peu à peu et finit marguillier de sa paroisse. |
Et surtout c’est le terrible Gargamèle, enrichi à faire la pacotille, et qui déjà, pris du vertige de la richesse, se voit, dans un mirage méridional, roulant Marseille, riche, honoré, puissant, dans un carrosse attelé d’éléphants. Avec son audace de parvenu, dans son exagération de Marseillais, celui-ci attéint un lyrisme tel que sa chanson s’enfle jusqu'à devenir le cri lyrique . de toute la génération qui monte à l'assaut du pouvoir de 1830 à 1840, l'hallali même de la Gurée. Ce rêve de jouissances, qui saisit alors la petite bourgeoisie, et qui gagne le peuple, s’exaspère en cette tête d’un pays chaud. Il reviendra à Bagatouni, il fera reconstruire en argent massif la maison de son père, il pavera de diamants la chambre de sa mère, il pavera de cailloux d’or tout le quartier, il ceindra d’un seul mur La Viste et Saint-Giniez, il aura des châteaux tout autour de Marseille
Laissa passa Gargamelo! Fé plaçol
Ooutourita, negoucian, parvengu;
Vite! en douei double! à ginous, chin de raço! Lipa la man que vous a soustengu;
A4 bis. « Laissez passer Gargamelle! — Faites place! — Autorités, négociants, parvenus! — Vite! en deux double! À genoux, chiens de race! — Léchez la main qui vous a soutenus! — Et soyez fiers d'en être bienvenus. — L'établi
Lou viadou m'a servi d’escabèlo
Per mi lança mounte van lei ratié.
Broncharai plus, mancou d’uno semèlo!
Voueli ma part de touto mangeariél! #4 is,
Toute la chanson serait à citer. Elle continue Barbier de même
qu'elle annonce l'épopée des Rougon-Macquart.
De la sorte en même temps qu'un peintre coloré, et parfois
génial de la plèbe marseillaise, il y a chez Gelu un satirique
véhément. Satirique, non point qu'il égratigne, qu'il déchire ou moralise. Nous lavons noté déjà, c’est une sorte d'auteur dramatique, et sa satire aussi est dramatique. Elle est, pour ainsi dire, à double tranchant, parce qu’il la met dans la bouche même de ses personnages et qu’elle marque celui qui parle et ceux contre lesquels il s’'emporte. Elle frappe à la fois en haut et en bas, les riches et les gueux, ceux qui sont enviés et ceux
qui envient. Dans ces chansons dès 1840 on a pu entendre
quelques-unes des voix de 48, et les cris qui s’échappent des lèvres pâles de ces meurts-de-faim monteront, à travers les journées de juin, parmi les coups de fusil et les cris des mouranis.
Ecoutez le vieux Patience que le charbon a ruiné
Quan de sizampo oou Carnavau tou pale Senti canta mei den din moun fanaou,
E qu’en passan mounte si douno bale,
Li vieou suza lei vitro doou gros caou,
En tremouran diéou : oou foun de l’abime Qué t’a poussa ce qué fumo adamoun E fe ragea sei miraou : lou carbounl!...
Alor, alor lou coumpreni lou crimel...#5
m'a servi d’escabelle — Pour me lancer où vont les éperviers. — Je ne broncherai plus, même d’une semelle... — Je veux ma part de toutes les mangeailles… |
45. Quand sous la bise, au Carnaval tout pâle — J'entends chanter mes dents dans mon fanal, —— Et qu’en passant où l’on donne des bals, — Je vois suer les vitres de la grosse chaleur, — En grelottant, je dis : au fond de l’abime — Qui t’a poussé ? Ce qui fume là-haut — Et fait dégoutter leurs miroirs : le charbon... — Alors, alors, je le comprends, le crime !.:.
Le voici l’accent des révolutions, quand la mesure est comble pour le pauvre, « quand le pétard éclate »
Se jusqu’aro ai agu, rascas, La favo sènso jouïssuro, Qu’aou mens doouni ma mouardiduro, Sus lou rouiaume dei richas!
Ièou sièou juste : pas tout pèr un!
Es naoutrei que laouren la rego, Puei, apanaou et coumoulun, V'apparas tout! D’aise, coulègol
D’aise coulègol!.…..
Qu n’a n’en mete; aqui la lèil La troumpetaren dins la Franço!
En esparpaiant la finanço Pourra pita, dou pichoun pèi; Se Paris se voou pas clina L’a lei pagouns dei jour de festo; Se Marsio voou reguina, Brulan lou por e coupo testol
E coupo testo!.…. 46
vs
C'est l’accent de quatre-vingt-treize; ce sera celui de la Commune. ke
Et si c’est la misère qui nourrit la haine dans les cervelles populaires, c’est aussi l'ignorance, la crédulité qui l’attisent. On coupe les arbres du Cours. C’est, disent les mitrons, pour se venger des émeutes, pour priver d'ombre le peuple, alors que les bourgeois, l'été, sont au frais dans leurs bastides. On installe le gaz; c’est, disent les pêcheurs, pour infecter le poisson
46. Si jusqu'ici j'ai eu, teigneux, — Le guignon sans jouissance, — Qu'’au
. moins je donne mon coup de dent, — Sur le gâteau des rois des riches! —
Moi je suis juste : pas tout pour un! — C’est nous qui creusons le sillon, —
Puis boisseau et mesure comble, — Vous attrapez tout! Doucement, collègues! — Doucement, collègues! |
Qui en a n’en mette : voilà la loi! — Nous la trompetterons dans la France!
— En éparpillant la finance, — Il pourra mordre, le petit poisson! — Si
Paris ne veut pas s’incliner, — Il y a les torches des jours de fête; — Si Marseille veut rechigner, — Nous brûlons le port, et coupe têtes! — Et
coupe têtes l…,
et ruiner le peuple. On change le système de mesure; c’est la fin de tout, crient les poissonnières. Un gueux perd son procès et son avocat le saigne. « Ils gagnent la croix du mérite, criet-il, en faisant ce métier-là. Ah! plutôt, envoyez-le bien vite, à la loge à cochons, sur un fumier! » Un autre est malade, il
se traîne chez un médecin, qui lui conseille la flanelle, le veau,
le bon vin, le poulet, le repos. Cela est d’un comique sinistre. On voudrait rire et l’on sent des larmes sous ces grosses boutades. Martel, le cureur de puits, enfant du ruisseau, “chante avec un gros bon sens naïf et triste
Sièou groussié coumo un pan d'ouardi; Sièou pu ferouge qu'un lou; Mai se graffini, se moouardi, Es-ti ma faouto après tou?
Mounte soun Lei liçoun Que m'aourien rascla Ja grueio Que s’aprèn dedin la sueio?...47
L'ignorance et la pauvreté, qui s'appellent et se commandent, voilà le fléau du peuple... Mais la pauvreté surtout, cause première de l'ignorance. Ah! la pauvreté, Gelu en sait bien l’horreur, pour l'avoir connue lui-même. Cette chasse à l'argent, cette course au pain quotidien, toute sa vie, il a dû s’y courber. Et ses héros connaissent, pour en manquer, le prix de l’argent, entre autres ce Marlusse, qui donne à son filleul cette seule recommandation : « Balthazar, mon bon, fais-toi riche. » N'est-ce pas le temps où Guizot dit: « Enrichissez-vousl » et qui conclut sa leçon par ces vers mélancoliques : ,
Oh! mai que vici et que chancro, sies taquo Que s’en va plu : paoureta, paoureta, D'un amperour faries un abetal...48.
47. Je suis grossier comme un pain d'orge; — Je suis plus farouche qu’un loup, — Mais si j'égratigne, si je mords, — Est-ce ma faute après tout P... — Où sont — Les leçons — Qui m'auraient râclé le museau? — Qu’apprend-on dans le fumier ?
48. Oh! plus que vice et que chancre, tu es une tache — Qui ne s’en va plus : pauvreté, pauvreté — D'un empereur tu fais un hébêté.
En écrivant ces vers, Gelu songeait-il à son génie, à ses rêves, à ses salaires de commis?..
fl y a donc un terrible accent révolutionnaire dans toutes ces chansons. Et Gelu le savait bien, puisque dans toutes ses préfaces il a pris soin de s’en excuser auprès d’un public composé de bourgeois . « Et qu'on n'aille pas me prendre pour un septembriseur au moins » disait-il en 1840. Il se proclamait « ami de la paix et de l’ordre »; il affirmait qu'il avait voulu « plaisanter » et se défendait d'avoir fait appel aux mauvaises passions de la multitude ». En 1855 il disait qu'il avait voulu simplement « mettre à nu », sous une ‘forme essentiellement rude, quelques-unes des plus tristes passions de l'humanité souffrante », et qu'il s'était « contenté de peindre des tableaux ressemblants sans afficher nulle part la prétention d’en rien conclure ». Il se disait — et il avait raison de le dire — impar- ,tial avant tout : « Je chante la plainte du faible, de la victime, du pauvre enfin; cette lamentation éternelle qui retentit sur la terre depuis que l’homme y existe... Mais, tout en psalmodiant quelques versets de ce douloureux « Miserere », si je comprends les niveleurs et si mon vers paraît souvent leur être sympathique, cela me m'empêche point de m'expliquer aussi les conservateurs et de les juger « in petto » sans amertume ».
Il se peut, — et souvent ses héros nous font horreur, — mais en même temps ils nous font pitié et nous sympathisons au cri de souffrance qui monte à travers ces chansons, mais c’est que nous sentons bien que Gelu les a aimés tous ces gueux qu'il a fait chanter ou blasphémer, aimé non pas seulement en artiste comme de beaux types d'humanité, mais en homme aussi, comme des êtres souffrants, dépouillés, traqués... Par là, son œuvre s’amplifie infiniment; elle annonce les « Misérables », de Hugo, « La Chanson des Gueux », de Richepin#; l’épopée réaliste de Zola, les âpres études d’Huysmans, les chansons d’Aristide Bruant, les poèmes de Jehan Rictus.
Ainsi Gelu a écrit un poème de la misère, mais cette misère
ho. I faut noter que Jean Richepin, qui a passé quelques mois de sa jeunesse à Marseille, où il collaborait aux TR R locaux, à pu y prendre connaissance de l’œuvre de Gelu.