‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 86 sur 182 · RER · texte numérisé non relu

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n'est pas grelottante et navrante comme celle des villes du Nord, qui pâtit dans la neige ou la boue, qui souffre dans les ateliers et les usines, c’est la misère plus colorée, plus pittoresque d’une ville du Midi; les pêcheurs, les portefaix, les erocheteurs ont tout de même sur leurs haïllons la caresse du beau soleil, où passent dans les plus sordides quartiers de belles filles chantantes, où les plus noires rues s'ouvrent parfois pour laisser voir la mer et l’azur au loin.

Aussi, malgré tout, de telles chansons gardent un accent, non pas gai, mais cocasse et drôlatique par instant. Elles le sont par leur tour d'esprit, par les individus qu’elles . évoquent, comme aussi par leur langue admirable, ce vieux dialecte de Marseille, si original que Gelu, même pour un public restreint et qui sait le provençal, doit en donner la clef dans un glossaire; provençal du provençal, langage des halles et des rues, avec des images et des raccourcis dont l'analyse est impossible, cette langue Gelu la manie en maître, de façon précise et large. IL y a ainsi adaptation parfaite du langage aux personnages, comme des personnages au langage, et le tout forme un ensemble digne du plus vif intérêt, l’œuvre la plus remarquable de Provence avant celle de Mistral. é

Et pourtant Gelu n’a pas voulu faire œuvre provençale; une œuvre sociale, voilà ce qu'il a voulu donner; il l’a donnée en dialecte marseillais, parce qu'il ne pouvait faire autrement, mais il n’a pas fait exprès d'écrire en ce dialecte, il n’en a eu aucune honte comme aucune fierté, comme d’ailleurs aucune espérance. « L’idiome provençal se meurt, disait-il, en 1840; au trein dont va le siècle, avant trente ans cette langue sera aussi difficile à expliquer que la langue des hiéroglyphes pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de notre population marseillaise. » En 1855, il reprenait avec force de telles déclarations. « Ce qui était vrai en 1840 se trouve de la dernière évidence en 1855. Dans cet espace de quinze années, le discrédit de l’idiome provençal a fait des pas de géant. La langue pittoresque de nos pères, nous la voyons de jour en jour plus honnie et plus délaissée... » L'année suivante il répète que la lan gue provençale est « morte et bien morte » et que « la masse cu public ne s’intéressera jamais plus à ses productions ».

Il n'y a rien à faire, à son sens. Il jette sur l’évolution des mœurs et des habitudes séculaires, sur le bouleversement des conditions économiques un coup d'œil très perspicace; il voit nettement ce que leur énthousiasme ne permet pas de voir, — et à leur point de vue ils n’ont point tort d'être moins clair-

voyants peut-être, — aux jeunes poètes de Font-Ségugne. Aussi tous les efforts pour épurer, pour réformer cette langue mourante lui paraissent vains, « Vouloir à toute force

réglementer l'orthographe de notre dialecte marseillais, c'est s'imposer une tâche vétilleuse pôur n’aboutir à rien; c'est donner de l'importance à des niaiseries, difficiles nugae; c’est jouer avec l'impossible. L'entreprise est chimérique tout autant que si l’on voulait faire de ce patois brutal une langue académique bien peignée, bien frisée et bien pommadée5. » : D'ailleurs pour en arriver là, il faudrait se soumettre à des règles. Or ces règles, où les prendra-t-on? Où est la grammaire, où est le dictionnaire qui pourra faire autorité? Il peut y avoir eu quelques tentaives oiseuses pour en établir; quelques ‘essais plus ou moins sérieux, plus ou moins réussis, mais rien de concluant, rien d'arrêté, rien en un mot qui puisse faire loi. Cela est incontestable. La langue provençale, quoi qu'on en veuille dire, n’a été fixée ni par les travaux de savants grammairiens ni par les œuvres modèles d'écrivains de génieft. Et dès lors, comment arriver à s'entendre dans la « Babel provençale? » C'est dire qu’il regarde sans aucune sympathie les tentatives faites autour de lui pour ordonner ce chaos. Ses confrères lui apparaissent bien médiocres; parmi les causes qu’il énumère de

la mort du provençal, il place l’ «irruption » des « fourbisseurs de gallicismes » dans le sanctuaire national d'où ils ont délogé

les chantres aborigènes. « Depuis 1840, dit-il en 1855, « les poètes provençaux ont surgi par centaines. L'article a beaucoup trop abondé sur place pour-ne pas être fort avili®?. »

En 1852 au Roumavägi d'Arles il s'était tenu à l'écart; il avait regardé de travers ces poètes, « cette coterie des

5o. Nouvè Granet. Préface.

br. Nouvé Granet. Préface.

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