Cité par Risson
injure pour moi. Quiconque s'occupe des Félibres avec intérêt ne peut ni comprendre ni apprécier mes productions. Je ne suis ni charlatan, ni « papegin », ni sacristain, ni tortueux, ni souple échine, ni rimeur de fadaises. Je ne suis point Félibre; qui voudra parler de moi doit laisser complètement de côté toute cette clique de sots présomptueux. »
Et peut-être y avait-il mis dans ce cri quelque jalousie, mais il y avait surtout l'indication d’une divergence d'opinions politiques et littéraires. Le Félibrige à ses débuts se présente comme une littérature catholique, honnête, familiale; et tout de suite il est patronné par Saint-René Taillandier, glorifié par Lamartine, consacré par l'Académie. On voit assez comme il est loin du rude chanteur de la plèbe marseillaise. Peut-être comme Jasmin, Gelu se plaît-il à penser qu'il sera le dernier poète d’oc? Peut-être, très intelligent, voit-il mieux que d’autres la décadence probable du provençal? Mais surtout, je crois, il a eu de son rôle une tout autre conception que celle de Mistral. Il n’a pas voulu voir dans le provençal une langue « littéraire ». Ce noble dessein, qui gonfle d’enthousiasme \le cœur des jeunes Avignonnais, il ne le comprend même pas. Ceux-ci sont tout frottés de littératures antiques; l’un d’eux est professeur, l’autre est éditeur, un autre sort du Lycée d'Avignon où il a connu Homère et Virgile; bien que fils du peuple, ce sont des lettrés. Gelu aussi est un lettré, mais il a si longtemps et si bien roulé à travers le peuple du Midi que son vrai tempérament est resté tout populaire. Il ne voit pas comment sous un ciel semblable à celui de la Grèce et de l'Italie on peut renouer la tradition des poètes antiques, faire revivre aux bords du Rhône Naucicaa ou le divin porcher, et, plein de méfiance, content, de son œuvre qu’il sait forte et durable, en ce sens qu'elle fixe en traits profonds un moment de la vie de sa cité, il se tient à l'écart, avec un peu de dédain pour une littérature trop jolie, trop gracieuse à son goût, où les diminutifs abondent, où les jeunes filles tiennent une si grande place, dont l'accent enfin est si différent de la clameur de misère et de révolution qui monte de « Bagatouni 7 ».